iTMOi (In the mind of Igor) d’Akram Khan au Théâtre des Champs Elysées

J’avais été très enthousiaste à la découverte des spectacles d’Akram Khan précédents (Vertical Road et Desh), mais là j’avoue avoir été un peu frustré. Je crois que c’était un peu trop intello pour moi comme démarche, mais surtout comme résultat. Alors que j’attendais la beauté sans fioriture et l’expression gestuelle pure d’un Vertical Road, ou bien la portée narrative et terriblement touchante d’un Desh, je n’ai eu dans iTMOi ni l’un ni l’autre.

Pourtant le spectacle m’a pas mal plu, c’est toujours aussi bien dansé, chorégraphié et « composé ». Mais je pense que le message n’est pas passé. Ce spectacle s’inscrit dans le centenaire du Sacre du Printemps de Stravinsky (et Nijinski), et Akram Khan joue sur la notion de sacrifice en recomposant à sa manière le ballet mythique. Ce n’est pas une démonstration très « tape-à-l’oeil » des prouesses athlétiques et graciles des danseurs, et non plus un récit explicite ou aux effets visuels saisissant (même si les lumières et les costumes sont assez bluffant). Comme je n’ai pas bien compris ce qui se passait sur scène, et que formellement ça ne m’a pas non plus complètement passionné, j’ai vite décroché, et me suis même ennuyé à quelques reprises.

Mais comme je suis un gros béotien dans le genre et que je percevais une certaine « facilité » dans les autres spectacles, j’ai là l’intuition qu’iTMOi répond beaucoup plus aux normes et aux attentes de la danse contemporaine. Il me faudrait sans doute juste un peu plus d’expériences et de culture dans le domaine !

iTMOi d'Akram Khan au Théâtre des Champs Elysées

Sleep no more au McKittrick Hotel

Vous êtes à New York et bien évidemment vous voulez aller vous faire une comédie musicale à Broadway. Ok, ok. Mais vous avez aussi un truc vachement bien à tester en plein cœur de Manhattan pour beaucoup moins cher ($85), beaucoup plus original, interactif et jamais vu avant.

Nous sommes arrivés le samedi soir à 23h au Mckittrick Hotel, entre la 27ème rue et la 11ème Avenue, il n’y avait qu’une poignée de personnes à l’entrée qui attendaient. Nous avions réservé pour ce créneau horaire précis, et rapidement nous avons pénétré dans cet endroit sombre et un brin inquiétant. Après quelques minutes d’intendance (à l’américaine : efficience et politesse extrême), de lourds rideaux rouges s’ouvrent sur l’atmosphère feutrée et surréaliste d’un club de jazz des années folles. Et tout y est : la chanteuse aussi sexy d’une Jessica Rabbit, les musiciens en tenues classiques, les micros antédiluviens, la distribution d’absinthe au bar, et un mélange hétéroclite d’olibrius en tourisme tel que nous avec jetés de-ci de-là quelques personnages déjà bien campés.

Vous pouvez rester quelques temps là, mais rapidement un comédien directement issu d’un film avec Errol Flynn ou Douglas Fairbanks vous invite à démarrer votre expérience. Tout commence dans un ascenseur… On nous souhaite la bienvenue dans l’hôtel, et nous comprenons que les règles du jeu vont suivre. L’homme nous explique que nous allons pouvoir nous promener librement dans les 5 étages et 9300 m2 (!!!) mis à notre disposition et pendant le temps que l’on veut. On est libre de faire ce que l’on veut, d’aller où on veut. En revanche, il faut que l’on soit seul, et que l’on reste muet. On observe mais on ne se parle pas. D’ailleurs il nous conseille de nous perdre les uns les autres, et nous tend des masques style « Eyes wide shut » pour nous anonymiser et nous rendre invisibles à nous-mêmes.

Avec Diego, on écoute en souriant et on papote doucement comme deux vieilles copines, même si je vois bien que Douglas Fairbank nous regarde du coin de l’œil en train de contrevenir au règlement comme les deux bons français que nous sommes. Mais c’est qu’il doit avoir l’expérience le bougre ! En effet, l’ascenseur s’arrête au 3ème et l’homme tend la main vers Diego l’invitant à avancer. Diego s’exécute ne remarquant pas que je suis stoppé dans mon élan par l’homme en question qui me barre le chemin. Je ne vois que le regard perdu de Diego dans les portes qui se referment inexorablement sur mon ami. C’est deux étages plus haut que nous sommes tous relâchés dans cet hôtel mystérieux, tous un peu refroidis et craignant à présent un traitement similaire à celui expérimenté par Diego.

Je pénètre dans un couloir blanc et nu, un peu moderne, rien de spécial, mais je suis tout de suite emporté et abasourdi par la musique qui s’insinue dans tous les recoins de l’endroit. La musique est forte, mais de toute façon on ne doit pas parler, et elle est vivante et narrative. Ce sont des musiques de film que j’ai reconnues à quelques reprises, notamment du Bernard Herrmann (qui a signé la plupart des bandes originales des films d’Hitchcock), et elles se prêtent particulièrement bien à la déambulation dans des mises en scène telles que celles que j’allais expérimenter fébrile. Nous étions nombreux, mais en quelques minutes d’exploration, on se perd, et on n’aperçoit plus que des errants masqués qui tentent de comprendre ce qu’ils sont en train de vivre.

Et voilà que je débarque dans ce qui ressemble à un hôpital psychiatrique, des bureaux de médecins, des chambres de malades, des laboratoires aux expériences interdites, un alignement de baignoires remplies à l’allure flippante. Bref, un vrai décor de jeu vidéo gore ou de film que je déteste !!! Mais je suis pris par cette mise en scène parfaite, ces instruments réels, ces armoires qui fourmillent de dossiers médicaux (des trucs vrais, écrit à la plume et tout !!), d’échantillons et de bouts d’histoires incompréhensibles. Je m’assois et passe dix bonnes minutes à lire des rapports médicaux, des dossiers de patients et c’est fliiiiiippant !!

C’est alors qu’un attroupement se fait autour d’une baignoire, du coup je m’y rends panurgement. Une fille est dans l’eau nue, et elle marmonne des trucs chelous tout en trempant des lettres dans la flotte… Une infirmière débarque et la tire de là, et elles partent toutes les deux suivies par une horde de visiteurs affublés de leurs masques vénitiens blancs. Je décroche, et décide de prendre la direction opposée… Bien m’en a prit, j’ouvre une porte, et me voilà seul devant une scène digne du pire des cauchemars pour moi. Je suis dans une pièce immense, des centaines de mètres carrés, aux murs de briques nus, et couverte d’un labyrinthe de taillis et hautes branches coupées… Là dans ma tête, ça dit « REDRUM REDRUM » quand en plus je me retrouve avec une montée hallucinante dans la musique (de « Vertigo »). Outre cela, il n’y aucun éclairage sinon une fantomatique lumière noire qui donne à l’ensemble une sensation de nuit à l’extérieur. Je parcours le chemin tracé par le dédale, et au bout je découvre stupéfait un immense bouc empaillé avec des yeux plus vrais que nature. Aaaaaaaaahhhhh !!!!!

Je sursaute quand je réagis au fait que d’autres invités m’ont rejoint, ils suivent l’infirmière qui a pris une personne au masque vénitien à partie. Elle l’entraîne dans un chalet à part, et ferme précautionneusement les volets en bois, nous n’en saurons pas plus. Je rebrousse chemin, et voilà qu’un salon de l’hôtel se découvre comme par magie. Un bar, des fauteuil, des tables et chaises, et une femme blonde diaphane à robe rouge toute lynchienne qui paraît être une cartomancienne « joue » une scène. La salle est pleine d’invités aussi intrigués que je le suis, et j’en reconnais un parmi eux. Diego !!!! Ouf, on s’est enfin retrouvés. On échange quelques mots discrètement, et l’on ne se quittera plus.

J’ai l’air d’en raconter beaucoup, mais il n’en est rien puisque le nombre de pièces à explorer est énorme, et les comédiens sont là pour ajouter un peu de piment au tout. Il s’agit souvent de sortes de chorégraphies ou de pantomimes, parfois quelques scènes plus explicites, mais on n’est loin d’être dans du théâtre formel. L’histoire tourne autour de « Macbeth » mais j’avoue que j’ai du mal à avoir compris quoi que ce soit à ce que j’ai vu. Macbeth vu par Lynch sans doute… Huhuhu. Mais cela ne gâche aucunement le plaisir, car le temps passé à chercher un sens à tout cela est le véritable but du spectacle.

Le mélange d’inquiétude, d’amusement, d’intrigue et de performance (à la fois celle du spectateur, et celle des protagonistes non masqués) produit une expérience extraordinaire que je n’avais jamais vécue. Si vous allez à New York, je vous conseille plus que jamais ce « Sleep no more » au McKittrick Hotel.

Sleep no more au McKittrick Hotel

L’importance d’être sérieux d’Oscar Wilde au Théâtre Montparnasse

Tout ce qu’il faut pour faire une bonne pièce ! Le texte de Wilde (traduit par Jean-Marie Besset) est un bonheur de bons mots, d’humour et d’ironie, les comédiens et comédiennes sont parfaits, la mise en scène est enlevée et pétulante, et c’est tout sauf du boulevard. J’adore ce genre de pièce, et celle-ci m’a surtout rappelé Nono que j’avais tant apprécié (et d’ailleurs la pièce rappelle dans la forme et dans le fond les pièces de Guitry). Les décors et costumes d’époque sont de toute beauté et nous plongent avec délices dans la langue de la fin du 19ème.

Certaines scènes sont à mourir de rire, mais ce n’est pas gras ou surjoué, et l’histoire est assez tirée par les cheveux mais reste cocasse et surtout prétexte à la comédie. C’est un chassé-croisé amoureux très classique et rendu bien complexe par la perversité des hommes, des quiproquos permettant toutes les permutations et la « candeur » des jeunes femmes. Il faut avouer que dans l’univers de Guitry ou Wilde les femmes sont assez souvent écervelées. Il faut saluer Claude Aufaure qui joue (traveloté) merveilleusement bien Lady Bracknell et d’autres rôles.

L'importance d'être sérieux d'Oscar Wilde au Théâtre Montparnasse

« Pulsions » du CNAC à l’Espace Chapiteaux du Parc de la Villette

J’ai fait l’expérience de quelques spectacles de cirque ces derniers temps, et vraiment j’adore ça. Le cirque contemporain avec ce mélange de grâce, de performances physiques et acrobatiques est un art que j’apprécie de plus en plus. Pour cette représentation du CNAC (Centre National des Arts du Cirque), j’étais prêt à pas mal d’indulgence puisque ce sont des élèves qui présentent un travail de fin d’école, mais j’avais plutôt en tête le chouette spectacle vu deux années auparavant par l’ESAC (Ecole Supérieure des Arts du Cirque de Bruxelles) au même endroit. Le résultat a malheureusement été bien en-deçà de mes espérances.

Bien sûr ces étudiants diplômés sont excellents, et j’ai été épaté par leurs maîtrises, habiletés, agilités, physiques de demi-dieux et déesses… Mais la direction artistique du spectacle n’était pas bonne. Non seulement concernant la thématique et la manière dont elle émaille le show, mais aussi sur la forme puisque le spectacle est perclus de maladresses qui nuisent autant à la compréhension qu’à l’appréciation des numéros.

Les « Pulsions » qui sont en figure de proue du spectacle sont surtout présentées sous forme d’exhibitions un peu gratuites qui ne m’ont pas vraiment impressionné. C’est juste que les athlètes se montrent nus mais genre full frontal, et comme la plupart sont agréables à regarder, ce n’est pas moche (au contraire), mais ça ne sert à rien. Cela ne raconte rien, et du coup on passe son temps à « mater » au lieu de comprendre quoi que ce soit. On a aussi droit à de grandes partouzes, façon bacchanales romaines, et encore une fois ni queue ni tête dans tout cela, malgré, je le reconnais, une jolie esthétique et lumière qui magnifiaient bien les corps et catalysaient une belle sensualité. Quant à la forme, c’est vraiment là où le bât blesse, parce que les numéros de cirque se doivent d’être le centre d’attention du public. Mais là on ne savait pas où regarder, et les numéros n’étaient pas non plus spécialement mis en valeur pour qu’on comprenne ce qui était une prouesse ou une simple liaison entre deux scènes.

J’étais hyper frustré dès le début, où j’ai compris que la touze du centre de la piste n’était pas intéressante, tandis que des athlètes démontraient des superbes acrobaties dans le fond avec renforts de trapèzes, cordes, et autres agrès. Et tout s’est conduit de cette même catastrophique manière. On ne voyait pas bien certains exploits qui auraient dû être au centre, et être accomplis avec une lumière et une concentration particulière, et puis d’autres numéros mettaient du temps à se mettre en place pour… ne rien donner.

Malgré tout il y a quelques éléments qui ont retenu mon attention, et qui étaient magnifiques. Je pense notamment à deux femmes qui étaient sur un même trapèze. Elles se grimpaient l’une après l’autre, l’une sur l’autre, le tout dans une sensualité cryptolesbienne absolument irrésistible, avec démonstration d’une maîtrise impeccable de leur corps, alliant puissance et grâce à la perfection. Les bascules aussi ont été un bon moment et assez drôle en plus, et globalement le niveau des artistes n’est pas discutable. Mais dans ce genre de spectacle, la mise en scène et la direction artistique sont si importantes qu’elles peuvent malheureusement gâcher le tout. C’est un peu ce qui est arrivé selon moi (je suis tellement désolé d’écrire cela alors qu’ils ont bossé si dur)…

L’avis de mon ami BB.

"Pulsions" du CNAC à l'Espace Chapiteaux du Parc de la Villette

Cirkafrika au Cirque Phoenix

Je suis de plus en plus féru de ce cirque contemporain qui mêle grâce, prouesse acrobatique et performance athlétique dans un souci constant d’esthétique et de recherche artistique. Le cirque Eloize m’avait plus qu’enchanté dans ce domaine (j’ai vu deux fois leur spectacle « iD »), et j’espérais beaucoup de Cirkafrika dont l’originalité est de proposer un spectacle avec des artistes originaires de divers pays d’Afrique.

Cirkafrika est avant tout un show complet et magnifique qui joue sur les arts du cirque évidemment, mais aussi sur la musique, la danse, la chanson et sur une ambiance africaine, sur des rythmes noirs et tout un champs lexical de ces pays d’Afrique qui s’égrène pendant deux heures. J’ai absolument adoré tout ce qui entoure les numéros en eux-mêmes, et le public était tout aussi réactif. Les percussions, les instruments traditionnels, les chanteurs et chanteuses sont omniprésents et donnent une énergie folle à tout le chapiteau. En revanche, le fil rouge imaginé pour tenir le spectateur dans un simulacre d’histoire est raté mais comme rarement !!! On est censé suivre un pilote d’avion qui s’écrase en Afrique (genre courrier postal) et qui passe de personnes en personnes en cherchant son chemin. Mais on n’y comprend rien, ce n’est pas scénarisé ou bien posé, tout au plus alambiqué et superfétatoire. Mais comme ça passe inaperçu, ce n’est pas très grave.

Les numéros sont bien articulés, et il y a une belle fluidité tout au long du spectacle, ainsi qu’une bonne mise en scène qui fait agréablement alterner acrobates, groupes d’artistes, contorsionnistes ou athlètes avec « machinerie ». On trouve à la fois des numéros traditionnels mais aussi des adaptations à la sauce africaine (jonglerie avec des bassines bigarrées) ou carrément des innovations locales. Je pense que le plus impressionnant reste le numéro des mâts chinois que je n’avais simplement jamais vu aussi beau et aérien. Les acrobates étaient tous plus splendides et développant une force surhumaine avec la gracilité d’un flamand-rose… Mohamedi Ramadhani Makuka (Tanzanie) effectue un passage remarqué alors qu’il prend la forme d’une grenouille dans un numéro de contorsion tout bonnement exceptionnel et tellement drôle. Globalement, le niveau est un chouïa inférieur à un cirque Eloize et la recherche esthétique et artistique certes un peu moins aboutie. Mais tout cela est compensé par la beauté intrinsèque des tableaux, ainsi que par l’ambiance tonitruante instillée par les musiciens et les danseurs.

Le spectacle surfe malgré tout sur pas mal de clichés ou d’Images d’Epinal de l’Afrique, mais j’ai l’impression que c’est fait avec une certaine bienveillance et une envie de partage qui ne gâchent donc pas le plaisir. On a droit à un certain patchwork du best-of des représentations de l’Afrique entre les chansons de Touré Kounda ou Mory Kanté, et un défilé de bestioles qui ressemblent au Roi Lion… En revanche, toujours dans ce domaine et décalé avec le cirque, une troupe présente une très chouette démonstration de gumboots. Il s’agit de cette danse d’Afrique du Sud, inventée par les mineurs pendant l’Apartheid, et qui dansaient et tapaient en rythme sur leurs bottes en caoutchouc.

Enfin voir ce spectacle est aussi l’occasion de tomber amoureux toutes les minutes et demi, à la fois de ces mecs aux culs incroyablement rebondis, aux muscles immoralement saillants, et proposant à l’envi toutes les délicieuses nuances du chocolat au lait au chocolat noir 70% !!! MIAM !!! Bon mais les filles sont bien aussi hein, mais je ne sais pas pourquoi, elles ne me font pas le même effet. Huhuhu.

Cirkafrika au Cirque Phoenix

« Desh » de Akram Khan au Théâtre de la Ville

J’avais déjà eu l’occasion de voir un spectacle de l’Akram Khan Company il y a quelques temps pour Vertical Road, mais le danseur-chorégraphe Akram Khan n’y dansait pas himself. Ce spectacle là est différent à bien des égards, mais on n’y voit surtout Akram Khan dans un impressionnant one-man-dancing.

Autant Vertical Road était abstrait et utilisait un langage de pure expression corporelle, donnant du coup un spectacle formellement très beau mais ayant certaines limites dans le message véhiculé. (Il correspondait en revanche parfaitement à l’idée qu’on se fait d’un show de danse contemporaine particulièrement exigeant sur le physique et la grâce des danseurs-athlètes.) Autant Desh est beaucoup plus narratif et limpide dans sa composition et son discours.

C’est avant-tout un extraordinaire patchwork de tout ce que l’homme a pu créer pour s’exprimer : sons, musiques, paroles, cris, images, vidéos, et tous les ressorts de la danse du plus classique au plus contemporain, en passant par la pantomime (ou même un long moment où il parle avec le haut de son crâne sur lequel il a dessiné des yeux et une bouche !!!) et des interactions avec des objets et machines. Le spectacle est en fait même encore plus complexe et foisonnant que cela, et c’est aussi peut-être une de ses limites ou (petites) maladresses. En tout cas, il ne nous laisse jamais au dépourvu, et Akram Khan développe dans Desh un merveilleux sens du story-telling à la mode chorégraphique. Le spectacle puise dans l’intime de l’auteur, et il nous raconte qui il est, et donc d’où il vient. Evidemment c’est le Bangladesh qui résonne dans son urbanité vociférante et étouffante, ses travailleurs, ses mendiants, des machines brinquebalantes etc. Mais il y a aussi Akram le père de famille anglais et vraiment très britannique, celui qui a du mal à communiquer avec son père, celui qui s’exprime par la danse et par le geste plutôt que la parole.

Seul sur scène, le danseur-chorégraphe nous raconte cette histoire, son histoire, et dès les premières minutes j’ai été happé dans ce récit, complètement hypnotisé, abasourdi et charmé. Dans Desh il réconcilie tous les moyens d’expression qu’on peut imaginer. On passe d’une scène à l’autre comme on passe d’une idée à une autre, on se sent dans la tête d’Akram Khan, et même si le fil rouge est toujours présent, on navigue et virevolte aux rythmes de ses propres indécisions, émotions, sautes d’humeur, et voyages oniriques. Et il nous en sert de l’onirisme !

J’ai beaucoup aimé la manière dont se composent certaines scènes qui me paraissaient prendre naissance de la même manière. Par exemple, on le voit imiter et simuler des personnes qu’il a rencontré au Bangladesh. Il reproduit puis il intègre le geste, il le simplifie, il l’industrialise et le répète à l’infini, puis il le combine, il le sublime, le fusionne, le modèle jusqu’à passer à une autre « idée », une autre « expression », un autre « geste ». Et quand il nous emmène dans un rêve, cela fonctionne à merveille parce qu’il utilise un écran transparent sur lequel on projette des visions fantasmagoriques et filaires qui se développent un peu comme dans Tron. Et lui reste derrière l’écran et il interagit avec les projections ce qui donne un fascinant spectacle où tel un démiurge il a l’air d’accomplir des miracles en grimpant dans les airs, en parcourant des kilomètres, en escaladant des arbres… C’est la technique que j’avais déjà adoré dans Monkey, journey to the West au théâtre du Châtelet il y a quelques années.

Akram Khan est parfois aussi vif et kungfuïsant que dans Vertical Road avec quelques moments dont la grâce et l’énergie sont assez dingues. La poésie est aussi souvent au rendez-vous, et le chorégraphe utilise aussi de sacrés décors mobiles pour cela. Il y a notamment ces immenses langues de tissus blanches qui lui servent à un moment pour se suspendre, et qui donnent des moments d’une troublante beauté. Ajoutez à cela une musique très impressionnante, en parfaite cohérence et résonance, et cela donne un spectacle à la fois beau, intelligent, touchant et scotchant ! On s’en rend parfaitement compte en regardant le trailer.

Comme je le signalais plus haut, on peut aussi formuler quelques reproches, un peu le côté « il a les défauts de ses qualités » et réciproquement. Je ne suis vraiment pas un connaisseur de danse, mais on est clairement dans un spectacle un peu plus « mainstream » que le précédent, et beaucoup plus narratif et « simple » à appréhender. Il y a une certaine (avec un millier de guillemets) facilité à utiliser tant d’artifices pour réaliser ses tableaux, et finalement le chorégraphe se perd peut-être un peu dans ce qui devrait rester seulement des accessoires. Bon mais c’est vraiment histoire de chercher la petite bête parce que j’ai adoré le spectacle, et j’aurais adoré le voir une seconde fois !!!

"Desh" de Akram Khan au Théâtre de la Ville

Carmen (Bizet) à l’Opéra Bastille

Carmen c’est l’Opéra le plus célèbre au monde, le plus joué, le plus aimé des mélomanes et des concierges, c’est l’Opéra par essence et excellence. Il n’est pas joué si souvent que cela à Paris, et donc c’est un évènement quand cela arrive, et surtout dans une nouvelle production. Celle-ci est globalement correcte, mais c’est la vue « en moyenne » qui est en réalité constituée de très bons éléments qui en côtoient de très mauvais. Aïe aïe aïe.

Une production de ce genre ne peut pas être complètement ratée, mais je m’attendais tout de même à être un peu plus impressionné par les décors et effets scéniques, or le peu de choses qui sortent de l’ordinaire sont jetés comme des numéros de cirque. Du coup il y a un côté samedi soir avec Patrick Sébastien un peu gratuit et déconnecté de l’histoire. C’est bête car l’idée de repositionner Carmen pendant la Movida m’avait positivement intrigué et j’étais enchanté à l’avance. Le résultat est gris, avec quelques touches de couleurs et de queer qui sont sympathiques, mais qui, encore une fois, ne servent ni l’intrigue et ont juste l’air d’une « démonstration ».

L’autre chose qui ne va pas c’est Carmen et là c’est tout de même un gros souci. La chanteuse, Karine Deshayes (mais apparemment avec Anna Caterina Antonacci c’était encore pire), est juste inexistante et sans charisme vocal ou physique. Il ne se passe rien, et pour un rôle aussi haut en couleur et l’incarnation d’une personnalité qui tient tout un opéra, c’est un peu dommage. On ne l’entendait pas, tant la musique couvrait sa voix, et même les airs les plus connus n’ont pas vraiment porté leurs estocs comme on pouvait l’attendre. Le pire d’ailleurs c’est qu’on a une Micaela (Genia Kühmeier) qui se démène et dont la puissance et maîtrise vocales sont étonnamment bien supérieures (malgré un accent allemand à couper au couteau un peu drôle). Du coup Micaela devient trop charismatique pour le rôle qu’elle doit tenir, et une joute final entre elles tourne carrément à la bouffonnerie tant il y a un décalage entre le texte et la manière de chanter et jouer. Donc grosse déception de ce côté là…

Mais le truc c’est que le reste est proche, selon moi, de la perfection… La musique d’abord avec une direction et des musiciens impeccables, mais aussi le choeur que j’ai trouvé admirable, et tous les autres chanteurs et chanteuses (inclus Micaela / Genia Kühmeier) qui sont vraiment bons. Le spectacle tient la route donc globalement, mais c’est très étrange d’avoir des choses si importantes si bancales, alors que le reste est bourre de qualités.

Carmen (Bizet) à l'Opéra Bastille

En ballotage au Vingtième Théâtre

Après Jeffrey, « En ballotage » a aussi une forte dominante « gay » mais avec une histoire complètement différente et plus en phase avec l’actualité. En effet, nous suivons quelques évènements dans la vie d’Edouard Couret qui est un tout jeune homme politique de 23 ans. Il est beau garçon et suit la droite voie tracée par son père, aussi en politique. Il va d’ailleurs se marier, en même temps qu’il désire devenir le plus jeune député de France. La seule ombre au tableau, et pas des moindres, c’est qu’il entretient une relation suivie avec Georges, qui lui est un véritable homo de gauche qui commence à sérieusement souffrir de cette situation. Bon vous imaginez facilement la suite…

Alors ça fonctionne plutôt bien, et globalement j’ai bien aimé. Parce que les comédiens sont vraiment bons, notamment les deux rôles titres Arthur Molinier et Sébastien Toustou, mais aussi pour la mise en scène de Benoît Masocco plutôt chouette et enlevée. Outre cela l’histoire passe bien, se déroule à peu près comme on l’attend, et délivre finalement un spectacle divertissant et agréable. Mais c’est tout quoi, rien de plus transcendant…

En fait, le texte manque un peu de sel et d’épices, et on sait tellement comment ça va se finir et avec quelles péripéties que la tension dramatique peine énormément à s’installer. Cela donne un spectacle globalement un peu jeune et vert, malgré de très bonnes idées et pas mal de choses qui fonctionnent. Mais d’autres un peu moins, il faut l’avouer. Etrangement, moi qui suis un immense fan d’Yvette Leglaire, je n’ai pas aimé sa participation à la pièce (en tant que meilleur pote de Georges). Il est poussif et en fait des tonnes exactement comme s’il était Yvette Leglaire alors que ça ne me paraissait pas la bonne chose à faire pour endosser ce rôle là. Du coup, on entre dans une caricature sans nuance aucune, et j’ai trouvé que ça affaiblissait le jeu des autres qui tentaient de mettre en place une atmosphère un peu plus « théâtrale ».

En ballotage au Vingtième Théâtre

« Vive la France !  » de Mado au Tango

C’est un mix entre RuPaul et Margaret Cho !! En Belgique, ils ont chez Maman et au Québec ils ont l’immense Mado. En France, on a rien de rien, donc Mado nous fait l’honneur de venir nous rendre visite au Tango depuis une dizaine d’années. Je l’ai ainsi vu là pour la troisième fois !

Je vous conseille de la voir au moins une fois sur scène, c’est le show vraiment classique de Drag nord-américain mais avec cette touche québécoise (et donc un brin française, via la francophonie et un je ne sais quoi de chez nous) qui fait mouche à chaque réplique. Elle est donc à mourir de rire, et développe un show sans fin et bien improvisé, tout en détournant moult chansons avec les calembours les plus queer qui soient. Elle se moque du public, surtout des lesbiennes, et adore les interactions pour affûter plus encore son « bitchage ». Et le public s’en donne autant à coeur joie dans une ambiance très folle et festive.

Allez-y la prochaine fois ici ou bien à Montréal, c’est un spectacle incontournable !!!

"Vive la France ! " de Mado au Tango

« La petite fille de Monsieur Linh » au Théâtre A la Folie

J’avais bien aimé le bouquin de Philippe Claudel, et je me demandais du coup comment une telle adaptation était possible. Le bouquin, comme la pièce, repose sur un twist qui fonctionnait pour moi avant tout parce qu’un récit n’est pas par définition visuel, et c’est sans doute ce qui m’a le plus décontenancé dans la pièce. Malgré tout, le spectacle fonctionne bien parce qu’il est servi par une remarquable comédienne, Sylvie Dorliat, qui est seule en scène. Comme elle joue tous les personnages et sert en gros de narratrice, le twist n’est pas complètement gâché, mais… un peu tout de même.

Monsieur Linh est un immigré asiatique qui débarque avec sa petite fille qu’il tient sur lui la plupart du temps. Sa famille a été tuée, et il n’a plus grand chose à quoi se raccrocher sinon cette enfant. Il est mené d’accueils en centres pour réfugiés, et un jour il fait la connaissance d’un homme dans un parc, M. Bark. Ce dernier se montre plus sympathique et compréhensif avec Monsieur Linh en comparaison des autres gens qui se moquent de lui (des congénères) ou lui compliquent la vie (l’administration). Les deux hommes ne parlent pas la même langue, mais cela n’empêche pas M. Bark de raconter beaucoup de choses…

Sylvie Dorliat incarne donc tous les personnages avec un joli talent, et quelques objets en plus d’une mise en scène efficace complètent le procédé. Elle réussit à bien impliquer le spectateur dans sa narration et son jeu, et elle instaure une atmosphère propice à l’accompagner dans cette fascinante fable contemporaine. Je n’ai pas été complètement convaincu par certains passages, et avoir lu le bouquin a été, je pense, très utile pour resituer les choses. Les personnes qui m’accompagnaient ont été un peu larguées de temps en temps justement, mais apparemment ce n’était pas plus gênant que ça.

La pièce a donc un petit truc bancal, mais beaucoup de charmes, donc je ne sais pas trop au final quoi en penser. C’était bien mais maladroit à certains égards…

"La petite fille de Monsieur Linh" au Théâtre A la Folie