La mauvaise habitude d’être soi (Martin Page / Quentin Faucompré)

J’avais lu « Comment je suis devenu stupide » de Martin Page qui est son roman le plus connu, et j’ai eu la curiosité de découvrir ces sept nouvelles illustré par Quentin Faucompré.

Humm, je suis plutôt déçu… Il s’agit d’une succession d’historiettes qui se veulent drôles par leur absurdité, mais qui ne m’ont pas vraiment fait rire. Absurde oui, mais sans assez d’intérêt pour que ça m’accroche sur la longueur. Pourtant j’aime bien le style de l’auteur, et les illustrations sont somme toute sympathiques. Les nouvelles sont un peu construites sur un mode « quatrième dimension » avec l’incursion de l’absurde ou du fantastique dans des existences plutôt classiques au départ. On arrive alors à des situations ubuesques cocasses qui donnent à réfléchir sur nos conditions d’humains pris au piège de la ville, du boulot, des routines de l’existence, de soi… Du coup, on voit un homme qui découvre qu’il fait partie d’une espèce autre que Sapiens Sapiens, un autre qui décide d’habiter dans sa tête, un qui en a assez d’être lui-même, ou encore un gars chez qui on entre car il a été victime d’un meurtre mais il y a manifestement erreur… ou pas.

J’ai compris la démarche de l’écrivain je pense, mais c’est juste que ça n’a pas fonctionné pour moi. Ça a fait pfuitttt, et je suis bien passé à côté.

La mauvaise habitude d'être soi (Martin Page / Quentin Faucompré)

Le coeur régulier (Olivier Adam)

Je commence à bien connaître Olivier Adam (enfin ce n’est que le quatrième roman que je lis), et c’est un de ces auteurs avec une patte, un univers et un style bien reconnaissables. C’est aussi un de ces auteurs à succès, vraiment populaires et « bankables », sans faire partie non plus du haut du panier avec les Gavalda, Nothomb ou Lévy (Alléluia !). Et c’est sans doute l’auteur que je cite quand on me demande des auteurs que j’aime, et que je veux sortir un truc un peu connu et qui me parle sincèrement.

Là encore avec « Le coeur régulier » pas de surprise, c’est un roman de bonne facture, avec tous les gimmicks de l’écrivain plus ou moins disséminés, une histoire touchante, et un soupçon d’exotisme. C’est malgré pour ce dernier point que j’émettrais un bémol, car là où le bât blesse à mon avis c’est dans des descriptions un peu alambiquées et précieuses pour décrire un Japon de carte postale (même si j’ai pu constater que ces émotions existent bel et bien).

Le roman a pour héroïne centrale Sarah, femme à la petite quarantaine, mère de famille, avec un bon job, un mari carriériste, et une vie planplan de banlieue réglée comme du papier à musique, qui ne vient pas de ce milieu petit bourgeois à la base. La mort accidentelle de son frère, Nathan, la laisse dans un horrible traumatisme dont elle ne se sort pas. Ils étaient très proches, mais lui un peu bohème et fragile, loseur et dépressif, a fini par s’éloigner de sa soeur rangée et alpaguée par son nouveau milieu. Nathan est parti au Japon, a essayé de se suicider et a été sauvé in extremis par un type, Natsume, dont c’est l’activité de retraité (les falaises sont réputées pour leur potentiel d’attraction des suicidés). Il est ensuite revenu et a mené une vie plus saine et presque équilibré. Sarah veut comprendre ce qui s’est passé, et elle part au Japon pour tenter de retrouver ce Natsume.

Le livre n’est pas tant sur cette aventure au Japon que sur une compréhension plus globale des rapports fraternels. En cela, il mixe plusieurs niveaux narratifs avec la seule voix de Sarah. Il y a sa propre vie et ses travers, son expérience au Japon, et aussi le récit de la relation frère-soeur. Tout cela s’entremêle harmonieusement, et Olivier Adam brode une histoire assez conforme à ses thématiques. En effet, de nouveau on voit le spectre du conformisme petit-bourgeois banlieusard de droite, et tous ces prolos qui s’extraient de leur milieu par le même procédé. Mais on retrouve aussi le frère perdu et les liens affectifs familiaux qui sont là très bien imagés, mis en exergue même si parfois un peu emphatiques.

Je reproche donc un petit peu des descriptions qui frôlent l’amphigouri, quand il s’agit de parler de ces falaises nippones, de la couleur du ciel ou de la mer. Olivier Adam va un peu trop loin, à mon avis, dans la métaphore poétique, malgré quelques très bons choix de mots et de figures oniriques. En revanche, ce que j’ai aimé c’est que la fin est relativement inattendue. Cela ne se termine pas en résolution magique comme dans un thriller, ou en une apothéose lyrique et romanesque, on est plus dans le vrai, le concret et le tristement réaliste. Sans déflorer le plus important, disons que ce retour à la réalité m’a rendu le bouquin entier comme un voyage initiatique et cathartique qui a enfin ouvert les yeux de Sarah. Le personnage n’en devient que plus touchant et riche parce qu’il a lui aussi sa fragilité, ses imperfections, et que lorsqu’elle réalise qu’elle ne voyait pas si bien les choses que cela, alors un autre pan de son existence peut se révéler.

Comme toujours, c’est assez « banal » dans les faits et les mécanismes en jeu, mais l’auteur est incroyablement bon pour ciseler les personnalités, distiller les émotions et être particulièrement saillant et perspicace dans sa dissection de nos psychés. Encore une fois, il évoque des sentiments de base, mais il réussit à mettre des mots et à illustrer des concepts qui nous dépassent et qu’on a souvent du mal à appréhender, dans lesquels on est englué et embourbé. Et à la fin, les choses paraissent plus claires, plus nettes, et on se sent délivré d’une gangue qui empêchait d’avancer.

Le coeur régulier (Olivier Adam)

Je suis très à cheval sur les principes (David Sedaris)

Je partais plutôt avec de bons à priori sur ce bouquin parce que j’avais déjà lu avec plaisir du Sedaris, et que j’avais bien envie de lire des nouvelles marrantes et légères. Et c’est exactement ce que recèle ce bouquin, avec des courtes histoires qui sont des anecdotes croquées avec beaucoup d’esprit et d’humour so british (mais il est américain !) et souvent irrésistiblement queer (même si Sedaris n’est pas un immense militant, et ne met pas spécialement son homosexualité en avant).

Du coup, ma première impression était bonne, et j’ai lu le bouquin avec un certain plaisir. En revanche, je suis rapidement resté sur ma faim. Ses nouvelles sont autant d’articles potentiels de blog que j’aurais vraiment pu lire sur un carnet en ligne ou chez un chroniqueur dans un quotidien, et malgré leur frivolité et leur humour sympathique, je me suis dit qu’aujourd’hui j’attendais du coup plus de la littérature. D’autant plus de la part de Sedaris, que je sais être un bon auteur, je pense que j’attendais autre chose, un petit peu plus de matière et de substance.

On y lit malgré tout, en passant un agréable moment, ses turpitudes d’homo à la cinquantaine en couple et en prise à toutes sortes de problèmes, tous plus épineux et drolatiques les uns que les autres. Ce sont des clichés instantanées de situations que l’on connaît bien, et avec parfois des réponses qui sont particulièrement cocasses et bien senties. Sedaris avoue ses petits défauts, ses maniaqueries et autres confidences inavouables qui rendent l’auteur particulièrement sympathique et névrosé.

Mais encore une fois, cela manquait un peu de sel et de consistance pour moi. Un Stephen McCauley utilise pour moi les mêmes ficelles tout en pondant des romans qui accrochent beaucoup plus. En même temps, je ne pense pas que David Sedaris avait d’autres ambitions que de faire sourire son lecteur, et de rester dans l’anecdote et ce format très concis et rapide. C’est juste que cela ne me convenait pas vraiment sur le coup, et que je considère vraiment qu’aujourd’hui ce format n’est plus vraiment adapté à un roman mais plus à des billets en ligne.

L’avis de Jonathan D.

Je suis très à cheval sur les principes (David Sedaris)

Et mon coeur transparent

Quand j’ai vu que ce roman de Véronique Ovaldé avait eu le prix Télérama/France Culture, que c’était édité à l’Olivier, et que la quatrième de couv avait l’air sympa, je n’ai pas hésité. Bon, parfois ça marche, et puis parfois ça ne marche pas. Là ça a carrément foiré.

Je n’ai pas du tout accroché avec ce roman. Je l’ai bien lu jusqu’au bout (je n’arrête jamais un bouquin en cours, comme un film au ciné d’ailleurs, ce sont parfois les cinq dernières pages ou minutes qui remportent l’adhésion.), et jusqu’au bout je n’ai pas été du tout charmé par l’histoire, l’écriture ou les personnages. Il ne se passe pas grand-chose (mais parfois ça me plait), le style est aride (parfois aussi ça, ça peut me botter), les personnages ne sortent jamais de leur brume (ça peut avoir un certain charme mystérieux). Mais tout cela m’a juste emmerdé.

Le bouquin est une sorte de « polar romanesque », qui commence par la mort d’Irina, d’un accident de voiture, qui laisse Lancelot veuf. Ce dernier se remémore alors la rencontre avec sa compagne, et en même temps qu’il revit cette relation amoureuse intense, il découvre peu à peu des pans entiers de la vie mystérieuse de sa femme. Car elle n’est pas vraiment morte dans l’accident, et elle avait des activités secrètes bien étranges… Lancelot veut savoir la vérité, et il va découvrir qui était vraiment Irina.

J’ai trouvé que le texte s’étendait en longueur pour faire des pages et des pages. Je ne doute pas que les fans de son écriture seront ravis, mais moi du coup ça m’a plutôt rebuté. En outre l’histoire n’avance pas, ne se conclut pas vraiment, ou alors trop facilement. On a beaucoup plus d’information sur ce deuil que Lancelot est en train de vivre, ce qui est la partie la plus intéressante et stimulante du livre, mais même cela je ne trouve pas que ce soit vraiment bien exploité. Du coup, ça m’a fait l’effet d’un film français chiantissime que les Inconnus auraient pu parodier.

Et mon coeur transparent - Véronique Ovaldé

Michael Tolliver est vivant

Ah là là, que c’est difficile de parler d’un tel bouquin… En effet, j’ai découvert les chroniques il y a une dizaine d’années, avec la merveilleuse série des bouquins au « Passage du Marais » dont les couvertures étaient superbes. Et comme tout le monde, j’ai dévoré et adoré ces bouquins d’Armistead Maupin. Jamais on avait écrit une littérature à la fois si légère, drôle, pétillante, et sexuelle, dérangeante, sulfureuse, mais aussi facile à lire et accessible, sans verser dans le roman à deux sous. Bref un mélange extraordinaire qui s’était étalé sur 6 bouquins, et nous avait fait traverser les joies et les misères du 28 Barbary Lane des années 70 aux années 80.

Et figure de proue de cette série mythique : le gay Michael alias Mouse, mais aussi son ancienne logeuse transsexuelle Madame Madrigal qui est devenue comme une mère « logique » pour le héros. On les retrouve donc dans ce roman mais de nos jours… Anna Madrigal est donc une femme de plus de 80 ans, et Michael accuse une bonne cinquantaine. Bref, on n’est plus que jamais dans une certaine réalité de l’écrivain, qui disait qu’il y avait beaucoup de lui dans Mouse.

Il a finalement trouvé l’amour dans la personne de Ben, un fringant jeune-homme d’une trentaine d’années qui aime son « Daddy ». Mais les seventies sont passées, et depuis tout ce temps, la jeunesse s’est envolée, ainsi que beaucoup de ses amis morts du Sida. Lorsque la mère de Mouse, homophobe de base et grande manipulatrice, est sur le point de passer l’arme à gauche, il se rend à son chevet. Mais sa véritable famille c’est bien celle du coeur, celle de San Francisco…

A la base, je me doutais que ce serait un exercice incroyablement périlleux pour Armistead Maupin que de finir la série, et surtout en se plaçant aujourd’hui. Car s’il avait complètement suivi l’esprit des Chroniques, cela pouvait décevoir, et s’il avait complètement innové, cela pouvait aussi sûrement décevoir. Eh bien au final, le résultat n’est pas mauvais du tout.

Disons que c’est un bouquin qui est indispensable aux aficionados comme moi, qui retrouveront avec plaisir leurs personnages fétiches et l’humour intact de l’auteur, son talent de conteur et son esprit fantasque. Par contre, pour ceux qui ne connaîtraient pas la série, ça n’a pas grand intérêt à mon avis…

En effet, il ne se passe pas grand-chose, sinon la confirmation de la célébration de la famille réelle selon Armistead Maupin, c’est-à-dire celle qu’on se compose soi-même avec ses ami(e)s. Et évidemment c’est toujours plaisant de voir ce que sont devenus certains protagonistes, comme Mary Ann. Mais ça ne casse pas plus de briques que cela… D’autant plus que le côté « Daddy » et tous les aspects sexuels qui sont mis en exergue m’ont relativement agacé plus qu’autre-chose. On sent une constante justification de l’auteur pour sa relation avec un mec plus jeune. Et toutes les mises-en-scène prouvant sa vigueur sexuelle n’apporte vraiment pas beaucoup de sens à la narration.

Mais j’ai tout de même eu mes petites émotions, et celles-ci aussi tangibles et à fleur de peau que lors de la lecture des premiers tomes. Et rien que pour cela, je suis content de l’avoir lu.

Comme pour son précédent bouquin (Une voix dans la nuit), je me le suis fait dédicacer par l’auteur aux « Mots à la bouche ». Oh yeah!! ;-)

Michael Tolliver est vivant - Armistead Maupin - Dédicace

Michael Tolliver est vivant - Armistead Maupin

La route

Les choix d’un bouquin à l’aéroport, c’est toujours assez casse-gueule, donc je me dirige souvent sur les manchettes familières genre « Prix Médicis » ou bien « Pulitzer », histoire d’éviter les Marc Lévy et consorts… Et là je suis assez ravi de mon choix, « la route » de Cormac McCarthy a obtenu le Pulitzer 2007, et l’auteur, qui n’en est pas à son coup d’essai, a selon moi bien mérité ce couronnement.

Je ne m’attendais pas vraiment à un tel récit d’anticipation, qui décrit la quête et la survie d’un homme et de son jeune fils (8-10 ans je pense) dans un monde qui a subi l’apocalypse. On ne sait pas vraiment où on est, ni quand, mais il est arrivé un grand malheur… un gigantesque incendie qui a réduit à néant la quasi-intégralité de la faune, la flore et le monde tel qu’on le connaît. Ce dénuement complet laisse les survivants se débattre sur une terre stérile et couverte de cendres, et chercher une nourriture presque inexistante, se défendre contre des bandes dangereuses et parfois anthropophages.

C’est dans cet univers de fin du monde, menant un caddie contenant quelques biens et denrées, que l’homme et son fils (dont on ne connaîtra pas les patronymes, de toute façon ça ne sert pas à grand-chose) tentent de rejoindre l’océan. Il faut éviter les « méchants », trouver à tout prix de quoi manger, et essayer de ne pas perdre la raison.

Imaginez donc un décor et une ambiance à la « Mad Max », mais dont l’histoire et la quête ont pu me faire penser à « Ravage » de Barjavel, et les personnages, les réflexions, les « accents » avaient plutôt une résonance avec « Le voyage d’Anna Blume » de Paul Auster. Néanmoins Cormac McCarthy y apporte sa plume efficace et même parfois redoutable. Car il est à la fois excellent pour la manière dont il tient en haleine son lecteur avec des péripéties et une aventure constamment en ébullition, mais il élabore aussi l’univers intérieur des deux personnages avec beaucoup de talent et d’émotion.

J’ai été très très sensible au ton du roman et à son sujet, car il est très rare d’avoir une situation pareille. En effet, il s’agit avant-tout d’un père qui survit et se bat pour que son fils vive, pour que son fils survive dans cette vision apocalyptique d’une authenticité qui fait froid dans le dos à maintes reprises. Et le bouquin est le cri d’amour désespéré et sans limite de ce père pour son fils. Ce n’est pas si courant de voir traiter ainsi l’amour paternel, et surtout avec une telle force, et au final une telle évidence. On n’a pas trop l’habitude d’être ému pour le dévouement et le sacrifice d’un père pour son fils, et réciproquement de ressentir l’amour filial en retour. Mais le livre est assez bien écrit et originalement fagoté pour que cela tombe sous le sens. Du coup l’émotion est d’autant plus palpable, et est naturellement véhiculée au lecteur (enfin moi, en tout cas !).

On voit aussi le gamin évoluer à mesure que le récit se poursuit. Le père tente d’inculquer à son fils le minimum pour qu’il puisse se débrouiller, mais aussi certaines valeurs. Et réciproquement, le fils maintient le père dans une certaine humanité, et fait tout pour qu’ils restent « les gentils ». J’ai beaucoup aimé cette image de l’enfant qui n’est pas qu’une réplique miniature de l’adulte, mais un être à part entière, qui même s’il se « construit » possède une personnalité et des crédos.

Concernant l’écriture, on n’est dans une littérature américaine comme j’aime… Tranchante, efficace, agréable à lire et plutôt « simple », qui sans user d’artifice et de chichis ne verse pas non plus dans l’aridité ou « l’emporte-pièce ». Cormac McCarthy a le mot juste et l’expression qui fait mouche. Son style reflète incroyablement bien l’univers qu’il décrit, gris et violent, inhumain et imprégné des dernières notes d’espoir portées par les deux protagonistes.

La route - Cormac McCarthy

A l'abri de rien

Le dernier bouquin d’Olivier Adam (le troisième que je lis personnellement) m’a fait l’effet d’une bombe. Il allie les qualités littéraires et le style des autres romans, ainsi que ce fascinant talent pour se mettre dans la peau de personnages « populaires », tout en distillant un récit qui m’a profondément touché. Attention, ce n’est pas un roman qui fleure bon l’alacrité et la joie de vivre, mais c’est une histoire qui respire la sincérité, et dont la crudité sociale est une véritable bouffée d’oxygène.

J’ai eu beau lire quelques critiques négatives, rien ne peut diminuer l’émotion qui est véhiculée dans ce roman. Et pourant l’auteur est sur le fil, du début à la fin, dans son choix d’incarner une femme d’un milieu modeste « du nord », dans la longue description de la neurasthénie qui englue la moindre parcelle de vie, dans le libelle politique et social, et dans son intrigue majeure, mais jamais il ne flanche ou ne verse dans la médiocrité, la facilité ou le populisme de bas étage.

Marie est mariée à Stéphane, qui est chauffeur de bus. Elle élève ses enfants, Lucas (l’aîné) et Lise (la petite), et elle déprime. C’est un foyer très modeste comme il y en a tant dans ce coin, vers Calais on suppose, vers Sangatte, on est certain. Car il y a ces réfugiés qui continuent à affluer, les « kosovars » on les appelle, qu’ils soient africains ou roumains, et ils sont traqués comme des chiens, et ils risquent leur vie (la perdent dans bien des cas) pour passer en Angleterre. Marie se laisse complètement aller, et ses enfants sont son seul refuge et son unique bonheur. Et un jour, un de ces réfugiés lui vient en aide, et elle décide de grossir les rangs des quelques bénévoles qui continuent, contre les interdictions préfectorales, de nourrir et soigner les migrants. Alors sa vie change et prend un sens, même si ce choix met en péril tout l’équilibre familial et sa propre fragilité.

J’avais déjà reconnu en Olivier Adam un auteur qui parlait avec une authenticité incroyable, et qui rendait avec une acuité hallucinante la vie des banlieusards et un milieu vaguement classe moyenne prolo. Là on est en plein dedans, avec la description minutieuse de cette famille du nord de la France, juste en face de l’Angleterre, qui a du mal à joindre les deux bouts. Tout est terriblement crédible et parvient à constituer un portrait criant de vérité pour moi. Les meubles, les lotissements, les voitures, les odeurs, les couleurs, les ambiances, les personnages, Olivier Adam a ce génie de brosser tout un univers en très peu de phrases. Et si je suis extrêmement touché par cela, c’est simplement parce que c’est une partie de mon patrimoine social que je reconnais là dedans, sans faute. Il a aussi cette qualité d’être dans le vrai et le sincère, sans trop en faire, sans romancer, il tape juste où il faut, avec l’expression idoine et le verbe adapté.

J’ai été très sensible à la manière dont il décrit le sentiment familial dans ce foyer, et surtout l’amour que la mère et le père vouent à leurs enfants. Un peu comme si c’était la seule chose qui leur restait, qui était accessible. Et ces enfants qui représentent l’espoir et la pureté, en face de destinées déchirées, de ces réfugiés qui meurent de faim et de maltraitance. Pourtant, le père ne comprend pas que Marie se mette à aider les « kosovars », et ne supporte pas les quolibets qu’on lui envoie à ce sujet. Elle se retranche de plus en plus dans cette vie parallèle, elle y voit toutes ses valeurs et son système moral se repenser, s’affiner et s’affirmer. Elle reprend vie en les aidant, et en pensant les soulager un peu, mais « ils » sont trop forts… Les enfants sont toujours là, jusqu’au bout, et ils expriment aussi sans faillir et sans fléchir leur amour à leur mère, en profitant de chaque moment pour rire, sourire, jouer, l’embrasser, et s’assurer qu’elle reste avec eux.

C’est un roman qui est dur et terrible, mais qui recèle des moments d’une beauté inouïe et si simples. Je lui reprocherais juste cette monomanie dépressive, alors que tous les espoirs sont finalement permis. En tout cas, moi je reste avec cette idée en moi. Ce livre mérite qu’on s’y intéresse car rarement j’ai lu des romans si actuel dans le ton et le contenu, tout en étant d’une si bonne facture littéraire. Ce bouquin possède un souffle vraiment singulier et touchant, j’espère que beaucoup de lecteurs ressentiront tout cela.

A l