Rêve de fer (Norman Spinrad)

Sacré bouquin dont j’ai cru dès les premières lignes qu’il me tomberait des mains, qui m’a accroché et alternativement fait décrocher, et au final complètement emballé. On y trouve un curieux mélange de genres et de styles, et des propos sous-jacents qui sont tellement stratifiés qu’on peut avoir du mal à capter le message réel de l’auteur. Mais non les choses sont claires pour moi, il s’agit d’une magistrale critique des totalitarismes en tout genre, et assénée de la plus brillante manière qui soit.

Le roman se présente comme une uchronie qui consiste en la présentation par l’auteur d’un roman « Le Seigneur du Svastika » de l’écrivain américain Adolphe Hitler (il a émigré d’Autriche en 1919). Ce dernier a même eu le prix Hugo pour cela, c’est dire si c’est un roman emblématique et important. Ensuite, on peut lire le roman en tant que tel, puis une passionnante postface d’un psychanalyste, Homer Whipple, qui donne son avis (peu reluisant) sur cet ouvrage avec un éclairage « psy » particulièrement acide et ironique pour les lecteurs de notre timeline. On comprend qu’Adolphe Hitler est un écrivain de pulp à succès, et dont la carrière en SF a été couronnée par « le Seigneur du Svastika ».

J’ai beaucoup aimé le roman en lui-même même s’il est une caricature parfois assez basique des premiers romans américains de SF. Mais surtout c’est assez fascinant de suivre le raisonnement d’Hitler qui nous présente une Terre irradiée par des bombes nucléaires et dont les populations ont plus ou moins muté. On a d’un côté des purhommes qui préservent leur patrimoine génétique et leurs valeurs d’Humanité, et de l’autre des Doms (Dominateurs) qui ont des capacités télépathiques leur permettant de contrôler à l’envi des êtres plus faibles. Or les zones irradiées ne manquent pas de peuplades génétiquement inférieures et débiles qui sont des esclaves pour les Doms. Dans ce monde, on suit un purhomme, Feric Jaggar, qui va rejoindre son pays, et qui décide de lutter contre l’infiltration des Doms et des dégénérés dans son monde parfait. Il va unir les purhommes et devenir leur chef, avant de former une invincible armée pour se battre contre les Doms.

Toute cette partie est grandiloquente à souhait et un peu ridicule parfois, mais il faut avouer qu’on se prend à cette haine contre les peaux-bleus et autres hommes-perroquets, ainsi que les Dominateurs manipulateurs et insidieux, jusqu’à ce que la métaphore saute aux yeux, et qu’on réalise l’horreur de ce qui est en fait narré là. On retrouve au final tous les ressorts des montées fascistes, et le roman figure donc une terrible fable dans le fidèle esprit d’un Hitler ayant transfiguré ses idées délétères dans un écrit de SF finalement classique et banal.

La postface déconstruit ainsi une à une les idées du bouquin, mais il sombre rapidement dans un très très curieux libelle et joute aggressive alors que le psy prouve qu’Hitler était un pervers homosexuel, mais qu’au final on pourrait bien profiter d’un Feric Jaggar pour réduire à néant sans prêchi-prêcha les vils communistes. Arf arf. Et en un clin d’oeil, on est de retour dans un fascisme d’un autre ordre, et dans la critique au vitriol d’une Amérique sans doute pas si uchronique que cela.

Les styles d’écriture sont parfaitement maîtrisées même s’il s’agit vraiment de grossir de trait et de souvent verser dans la caricature. Et il ne fait jamais l’ombre d’un doute que l’auteur décrie complètement les nazis (mais il a été interdit en RFA à cause d’une suspicion inverse). J’ai beaucoup aimé ce jeu subtile, et cet entrelacs de thèses, que Norman Spinrad prend un malin plaisir à construire, et dans lequel je suis allègrement tombé. Outre cela, le Seigneur du Svastika est aussi impressionnant qu’effrayant, et il fallait sans doute être drôlement gonflé pour écrire une chose pareille. Encore une fois il s’agit bien d’une oeuvre qui célèbre le genre SF avec tout ce qu’il possède en qualité littéraire et pour les idées qu’il véhicule comme rien d’autre ne pourrait le faire.

Rêve de fer (Norman Spinrad)

L’Archipel du Rêve (Christopher Priest)

Je commence à bien me familiariser avec l’oeuvre de Christopher Priest, et même si Le monde inverti reste un bouquin vraiment marquant par rapport aux autres, je comprends qu’il soit autant considéré comme une pointure de la SF d’aujourd’hui.

« L’Archipel du Rêve » est un bouquin extrêmement étrange et plutôt difficile à appréhender dans son ensemble, mais indéniablement attachant et bourré de charmes. Il s’agit d’un recueil de nouvelles, mais on dispose à la fois d’une grande unité dans l’écriture, la thématique, les lieux et les « règles », tout en lisant des histoires sans aucun rapport les unes aux autres. J’ai énormément accroché aux prémices du bouquin qui correspondent à un passionnant prémisse auquel les fans de SF ne peuvent qu’être sensible. On nous explique ainsi en quelques pages le contexte des nouvelles. Nous sommes dans un monde assez bipolaire avec une guerre qui sévit entre le nord et le sud. Entre ces deux grands continents, on trouve un archipel d’îles paradisiaques sur l’équateur qui reste totalement neutre. Ces îles sont pendant tout le livre un lieu où tout le monde voudrait aller pour échapper à la guerre et à ses affres. On apprend surtout une drôle de singularité temporelle sur ce monde. En effet, il n’existe pas de décalage horaire dû à une sorte de translation temporelle graduelle qui met tout le monde au diapason. Donc quel que soit l’endroit, le soleil se lève et se couche en même temps sur toute la planète. Lorsque les transports modernes ont été inventés, les hommes ont donc été confrontés à de drôles de phénomènes avec des voyages très courts leur permettant d’aller beaucoup trop loin, et réciproquement. Un vortex temporel se trouve à l’équateur, et en l’utilisant judicieusement les avions peuvent en 20 minutes de vol parcourir la moitié de la planète.

Aaaaah j’ai adoré ce truc de phénomène temporel, et je m’attendais à ce qu’il soit clef dans des histoires avec une veine très SF. Mais là j’ai été très déçu parce que Christopher Priest n’utilise simplement jamais ce phénomène… Huhuhu. Et d’ailleurs, la SF n’est presque pas présente, sinon pour présenter des peuplades avec des moeurs particulières ou quelques inventions futuristes (notamment des « scintilles » sorte de microparticules espionnes). Sinon les nouvelles se succèdent avec plus ou moins de bonheur sur des sujets assez divers. Elles se rejoignent sur de fortes tensions sexuelles, et sur un questionnement concernant l’individu dans la société, la guerre ou l’autoritarisme.

Difficile de dire que j’ai adoré ce bouquin, mais je ne peux pas dire que ça m’a déplu non plus. Principalement parce que c’est merveilleusement bien écrit, fort intrigant et parfois plutôt bien troussé. Mais au final, il y a un sentiment d’inachevé, de brouillon, ou peut-être plus simplement de volontairement mystérieux et obtus. Je crois que c’est le genre de textes sur lesquels on pourrait voir des thésards plancher quelques années…

L'Archipel du Rêve (Christopher Priest)

L’O10ssée (Folio SF en 10 nouvelles)

Folio SF c’est Asimov, K. Dick, Silverberg, Priest ou encore Doctorow, autrement dit je suis plutôt client. En tant que tel, j’ai reçu ce gentil recueil de dix nouvelles d’auteurs très connus, et d’autres moins (par moi en tout cas), agrémentées de quelques intéressantes introductions d’auteurs sur ces oeuvres et leurs acceptions de la SF.

Je suis assez d’accord avec l’excellente Cachou et mon ultime référence chérie en SF, le Cafard Cosmique, il s’agit d’un petit bouquin sympathique mais qui ne casse pas vraiment trois pattes à un canard. D’abord on sent que les fonds de tiroirs ont été faits de temps en temps pour retrouver certaines nouvelles inédites, et parfois je n’ai pas vraiment saisi l’intérêt de certains textes. Je mets aussi de côté les histoires de pure Fantasy qui ne sont pas du tout ma tasse de thé.

Il reste quelques nouvelles que j’ai trouvé plaisantes à découvrir ainsi, et une seule vraie surprise avec le texte jubilatoire de Maïa Mazaurette (que je suis assidûment sur ce site). En effet, qui n’a jamais imaginé Madonna comme une succube attendant de se repaître de sa fille Lourdes… Huhuhu. Voilà une nouvelle qui en ferait huuuuuurler certaines.

L'O10ssée (Folio SF en 10 nouvelles)

Chrono-minet (Isaac Asimov)

Dieu sait que je suis fan d’Isaac Asimov, et c’est bien en fan que j’ai apprécié ce recueil. Si ce n’est pas votre cas, vous pouvez sincèrement vous en passer… Hé hé hé. En effet, il s’agit de nouvelles de jeunesse du Maître, et elles sont surtout intéressantes pour qui connaît bien son oeuvre, et pourra ainsi y repérer les leitmotivs de l’auteur. Cela vaut aussi pour les textes introductifs d’Asimov lui-même. Il met ainsi en perspective et en contexte ses écrits qui forment un tout plutôt hétéroclite, mais pas dénué de charmes.

Les nouvelles ne sont pas toutes du pur genre SF de l’écrivain, mais font preuve de toute sa versatilité, et surtout son grand humour. On y trouve donc des farces, des satires fantaisistes, avec un ton léger et souvent très drolatique. On ne peut pas dire que ce sont les monuments inoubliables de sa gigantesque oeuvre littéraire, mais ça me fait toujours du bien de lire des textes que je ne connaissais pas de mon cher Isaac.

Chrono-minet (Isaac Asimov)

L’oreille interne (Robert Silverberg)

Je disais que Robert Silverberg usait parfois de la veine fantastique à dose homéopathique dans ses romans, mais là c’est encore plus discret. C’est pourtant un de ses meilleurs bouquins selon la critique, et en effet c’est certainement le mieux écrit et le plus « fin ».

David Selig est doté d’un pouvoir qui aurait pu lui apporter gloire et fortune : il peut lire les pensées d’autrui. Au contraire, il a un peu une vie de merde, sans amour, sans vie sociale, et un job qui consiste à écrire les devoirs d’étudiants new-yorkais flemmards moyennant quelques dollars. Pour couronner le tout, David sent son pouvoir exponentiellement décliner, et il comprend que dans quelques mois il en sera totalement dépourvu.

Voilà donc un roman de SF des plus surprenants, puisque ce David Selig a beau être télépathe, on a plutôt l’impression de suivre les péripéties d’un bon Woody Allen. Robert Silverberg a clairement écrit là une quasi biographie, en mettant en tout cas beaucoup de lui dans ce liseur de pensées à l’existence bien morne et tourmentée. David Selig raconte comment il a découvert son don, et tous les épisodes de sa vie, enfance, adolescence, rencontres importantes… Et les femmes évidemment, et surtout Toni qu’il perd un peu bêtement, en lui révélant notamment son pouvoir.

Le roman est puissant dans sa faculté à nous faire rentrer dans l’esprit de cet homme qui lit les esprits des autres. Mais surtout, Robert Silverberg donne là un récit assez inhabituel avec beaucoup de mélancolie, d’introspection, de doute et de remise en question, de questionnements philosophiques que le héros formule pour mieux se situer face à son destin et son « habileté ». De la SF sans faire de la SF mais qui finalement donne un sacré roman de SF, voilà c’est un peu ça… Hé hé.

L'oreille interne (Robert Silverberg)

Les Extrêmes (Christopher Priest)

Christopher Priest m’avait scotché avec « Le monde inverti », mais globalement je suis à chaque fois interdit par la qualité de son écriture. Là encore pour « Les Extrêmes » c’est ce que je retiens du roman, en plus d’un vrai talent pour rendre schizophrène son lecteur le plus terre-à-terre.

Teresa a perdu son mari Andy, alors que ce dernier tentait d’appréhender un serial killer. Le couple faisait partie du FBI, et en tant que tel ils ont été formés aux « Expériences Extrèmes », ou ExEx dans le jargon du FBI. Ces logiciels de simulation permettent, grâce à une interface homme-machine à base d’injection de nanopuces, de vivre des situations dans la peau d’un protagoniste de la manière la plus réaliste qui soit. Ainsi Teresa se met dans la peau de serial killer, de victimes ou de flics pour mieux prévoir les situations à venir. Il se trouve que le même jour où Andy a été tué, il y a eu un autre drame mais en Angleterre, à Bulverton, où un homme a réalisé un vrai carnage. Teresa se rend là-bas pour enquêter et se faire sa propre idée des événements, en complément des insupportables séances d’ExEx qu’elle s’impose, elle pense qu’il y a une véritable connexion entre ces deux événements.

Vraiment je suis entré dans ce roman avec une facilité déconcertante, et j’ai rapidement eu du mal à ne pas continuer à lire en marchant tant l’histoire m’a accroché. On retrouve en revanche énormément de résonances avec des sujets connus, donc ce n’est pas non plus d’une folle originalité. Il y a résolument du « ExistenZ » dans cette imbrication des mondes virtuels, et aussi du « Total Recall » avec ces thématiques de perte de réalité, et de dualité de vision et de vécu. Christopher Priest décrit finalement un univers dans lequel Philip K. Dick se serait senti plutôt à l’aise à mon avis. On pense aussi à « Hypérion » et Fedmahn Kassad qui rencontre l’amour de sa vie dans une simulation des plus belliqueuses.

Ce mélange entre enquête policière et implication émotionnelle de Teresa à Bulverton fonctionne vraiment bien. En revanche, j’ai plutôt été déçu par le dénouement du roman, et par l’impression finale de rester sur ma faim. J’attendais certainement un retournement de situation plus tonitruant, ou encore une conclusion vraiment originale et qui balayerait tout ce que j’aurais pu connaître du même genre. Mais non, au trois quarts du roman, ça pédale un peu dans la choucroute, et la fin arrive plutôt comme un soulagement.

Bref, une opinion en demi-teinte donc, malgré une sacrée belle plume, pour ce Christopher Priest qui mérite bien d’être aussi célébré dans le monde de la SF.

Les Extrêmes (Christopher Priest)

Dans la dèche au Royaume Enchanté (Cory Doctorow)

Cory Doctorow est un des créateurs de Boing-Boing, donc un blogueur des premières heures s’il en est, et il a écrit ce premier bouquin sous licence Creative Commons. On peut donc le lire gratuitement sur le net, et l’exploration des alternatives aux droits d’auteur actuels est une des préoccupations majeures de cet écrivain canadien. Ce livre surfe sur des thèmes assez inhabituels en comparaison de mes lectures deSF habituelles, mais je l’ai malgré tout beaucoup aimé. C’est surtout le fait qu’il ait écrit cela en 2003 qui m’a épaté…

Le bouquin tire son titre d’un roman de Georges Orwell : « Dans la dèche à Paris et à Londres ». Ce dernier y racontait son errance (réelle) dans ces deux villes où il a vécu dans la misère la plus terrible. « Dans la dèche du Royaume Enchanté » raconte aussi le parcours initiatique d’un homme dans une société dont le modèle est particulier, la Société Bitchun. Nous sommes dans un futur très proche et l’avènement des réseaux de communication (du web quoi !) mais aussi les progrès en médecine et biotechnologie a affranchi notre monde de la mort telle que nous la connaissons aujourd’hui. Ainsi un nouveau principe de société a vu le jour, avec de nouvelles valeurs et des paradigmes assez géniaux. Géniaux car à la fois étranges et bien science-fictionesque mais pourtant familiers, comme si je comprenais bien où l’auteur voulait en venir, mais à demi-mot, comme en filigrane de son intrigue romanesque.

Le héros de l’histoire, Julius, a 150 ans et c’est un jeune. En effet, les gens ont la possibilité de scanner et d’enregistrer leur mémoire afin de l’implanter dans un clone lorsqu’ils ont un problème de santé. Aussi les âges ne veulent plus dire grand chose, et il s’agit plus de différence de générations et de mentalités. Les gens meurent quand ils en ont assez de vivre en somme. En outre, à cette époque tout le monde est équipé d’un implant qui connecte directement au réseau. Cela permet de communiquer, mais aussi d’obtenir des informations diverses et variées, et notamment concernant le whuffie. Cette dernière notion est capitale dans le bouquin et super intéressante. Le whuffie est une sorte de monnaie moderne, mais comme les valeurs ont changé, il ne s’agit pas vraiment d’argent. Le whuffie serait plutôt une côte de popularité. Lorsque vous agissez « bien » envers des gens, votre whuffie augmente, et réciproquement il diminue si on pense du mal de vous. Tout cela fait diablement penser à une mesure de l’influence desblogueurs d’aujourd’hui par exemple…

Julius est en couple avec une jeune femme, Lil, qui travaille dans un des endroits les plus importants de la Société Bitchun. En effet, dans un monde sans mort et où le travail n’a pas de valeur de notre point de vue capitaliste, les gens cherchent à se divertir et à gagner en whuffie. Les parents de Lil avaient donc investi Disney World, et Julius et Lil à leur suite, avec d’autre personnels ad-hoc, passent leur temps à fignoler, améliorer et rendre plus distrayant l’attraction « Haunted Mansion ». Mais voilà, les choses ne sont pas aussi simples et on n’est loin d’être dans le monde des bisounours. Le manque de whuffie peut gâcher une existence, et il y a un tas de gens qui voudraient alpaguer cette populaire attraction. C’est ainsi qu’un groupe dissident et opportuniste réussit à récupérer le « Hallof presidents », et il réforme les vieux automates par des visions synthétiques suggérées par les implants des visiteurs. Ce groupe a des vues sur la «Haunted Mansion », mais Julius tient au respect des traditions Disney, et ne l’entend pas de cette oreille.

Il y a aussi Dan qui revient de loin, et d’un niveau de whuffie catastrophique qui va aider Julius dans sa lutte. Mais ce dernier va passer de difficiles épreuves et mettre en péril sa vie, son whuffie et au final son appartenance même à la Société Bitchun.

Le bouquin est vraiment passionnant pour sa peinture d’une société cyberpunk qui aujourd’hui apparaît comme un débouché tout à fait envisageable de notre propre société. Et ce qui m’a étonné c’est bien queCory Doctorow ait écrit cela en 2003, alors que les blogs étaient balbutiants et qu’on commençait tout juste à présager des évolutions sociales etsociétales qui allaient être engendrées par le web (que nous ne mesurons pas encore aujourd’hui d’ailleurs). Il y ajoute cette dimension Walt Disney et l’importance du divertissement, mais surtout cette note de popularité dont le calcul se fait en prenant en compte l’avis de chaque connecté au réseau (vraiment de manière analogue à la manière dont les blogs sont « classés » en prenant en compte les liens vers eux par exemple). Du coup, aujourd’hui, alors que je vois à quelle point ma génération tient aux attractions Disney (c’est con mais c’est incroyablement vrai) ou bien les prémices très clairs et concrets de la notion de whuffie sur le web, je me dis que ce bouquin est d’une clairvoyance assez troublante, voire légèrement flippante.

En revanche, l’histoire en elle-même, l’intrigue amoureuse ou la narration autour de Julius, ne m’a pas tout à fait convaincu d’un point de vue littéraire. Ce personnage de Dan notamment m’a laissé perplexe, et je n’en saisi toujours pas nettement l’importance (mais peut-être le sens m’en a-t-il échappé). Malgré tout je ne boude pas mon plaisir, et pour un premier roman c’est une sacrée entrée en matière !!

Dans la dèche au Royaume Enchanté (Cory Doctorow)

Histoires mystérieuses (Isaac Asimov)

Je continue ma lente mais régulière découverte de l’oeuvre du maître de la SF, et c’est en lisant sa bio que j’ai voulu jeter un coup d’oeil à ses nouvelles SF mâtinées d’intrigues policières. On en retrouve une bonne partie dans ce recueil « d’histoires mystérieuses ».

Asimov présente donc dans une poignée de nouvelles son Hercule Poirot. Il s’agit du Docteur Urth, un grand scientifique spécialiste des moeurs extraterrestres et, ironie du sort, un agoraphobe qui n’est jamais parti à plus de quelques kilomètres de sa maison. Ce dernier résout donc tous ses problèmes de son bureau, avec l’aide de son seul intellect et beaucoup d’espièglerie. On reconnaît bien là la patte de l’écrivain qui s’en donne à coeur joie dans le calembour et l’ironie, avec ce personnage qui lui ressemble finalement beaucoup, présomption et manque de modestie inclus !!

En revanche, même si le héros est plaisant (entre Poirot et Jessica Fletcher), les nouvelles ne sont pas ce qu’Asimov a pondu de mieux en terme de style ou littérature. Cela reste un bon divertissement pour le féru de SF en général, et d’Asimov en particulier. Chacun de ces épisodes est l’occasion de la résolution d’un crime qui démontre à quelle point l’imagination de l’auteur est galopante, intelligente et sans fin.

Histoires mystérieuses (Isaac Asimov)

Moi, Asimov (Isaac Asimov)

Isaac Asimov est un de mes écrivains de SF favoris, et je ne suis pas le seul vu qu’il est un des plus prolifiques et célèbres auteurs du monde entier. Cette autobiographie est une compilation de 166 chapitres (écrits à partir de 1977) qui parcourent toute la vie de l’auteur jusque quelques mois avant sa mort. Les thèmes sont déroulés les uns après les autres, de manière plus ou moins chronologique, et il pioche à droite et à gauche pour évoquer sa famille, sa vie amoureuse, universitaire ou professionnelle. Ses textes sont courts, faciles à lire, et terriblement drôles et intelligents. Je suis ressorti du bouquin encore plus admiratif et fan absolu de cet écrivain hors pair.

J’ai cité quatre passages du bouquin qui m’ont particulièrement marqué et parlé, notamment à propos de son rapport à la lecture, à l’écriture, à la religion, et à sa propre judéité. Mais le livre est une mine de réflexions et de pensées tout aussi passionnantes et pleines d’humour, d’ironie, de recul et d’une démonstration de sa philosophie de vie qui est une véritable inspiration pour moi. Il évoque donc tout autant son enfance en tant qu’émigré juif et la manière dont il a été élevé, ses rapports familiaux, et la manière dont il a peu à peu versé dans la littérature fantastique puis la Science-Fiction.

J’adore chez Isaac Asimov son incroyable auto-analyse, grande lucidité et clairvoyance sur ses actes, et son humour irrésistible qui lui permet de fréquemment s’en sortir par une pirouette ou une saillie acidulée. En outre, il est sincère dans ses écrits, et souvent très touchant, tout en s’affirmant régulièrement de manière tranchée et assumée, rarement en demi-teintes. Mais en plus de tout cela, il est le contraire de l’humilité, il est même d’une arrogance sans nom et se trouve manifestement intelligent et très doué. Ah ah. J’adore cela chez lui, car je le trouve tellement doué justement, que je lui pardonne aisément ce manque de modestie, et parce que c’est une attitude qui est surtout cocasse.

Grâce à mon père, je connais surtout les écrivains de SF de cette époque, et je n’aime quasiment que ces romans des années 50 à 70, avant l’ordinateur ou les réseaux, qui mettent la science en figure de proue et qui propose des univers qui parlent autant de sociétés extraterrestres que des nôtres. Du coup mes repères ce sont Clifford D. Simak, Robert Silverberg ou Arthur C. Clarke, et j’ai découvert avec grand intérêt la naissance de ce style SF, et la montée en puissance de ces stars de ce genre « mineur » (qui est bien « majeur » à mon avis). Ces passages me font penser un peu au bouquin « Les extraordinaires aventures de Kavalier & Clay » qui témoigne de l’émergence des comics à New York. Or Asimov est totalement contemporain de cela (et fervent new-yorkais), et toute la littérature SF est née de ces kyrielles de nouvelles (de plus ou moins bonne qualité) qui ont abreuvé les magazines de fans de l’époque.

Isaac Asimov raconte donc à la fois ses aventures dans la littérature, mais aussi en parallèle sa vie professionnelle qui est loin d’être calme, et qui fut essentielle pendant longtemps vu que les publications ne lui suffisaient pas pour subsister. Il explique aussi la genèse de certains des thèmes qu’il développe dans ses bouquins, et qui sont devenus des standards de la SF tels : la psychohistoire de la saga « Fondation » ou encore les célébrissimes règles de la robotique qui sont inscrites dans tout cerveau positronique qui se respecte. On découvre aussi une oeuvre prolifique à bien des égards, puisqu’il a non seulement pondu des myriades de nouvelles, de romans et d’anthologies, mais aussi des romans policiers, des limericks (petits poèmes humoristiques souvent graveleux ou anticléricaux) et surtout une considérable somme de vulgarisation scientifique pour enfants comme pour adultes.

Bref, ce type est un génie et je le révère complètement. D’ailleurs à tel point que je viens de réaliser que je n’ai pas écrit cet article au passé… C’est fou ça. Isaac Asimov est mort en 1992, mais je n’arrive pas à le mettre aux oubliettes. Je lis et relis depuis une quinzaine d’années ses livres, je complète peu à peu mes lectures d’ailleurs, et il est tellement actuel, tellement sagace et passionnant, qu’il est pour moi plus vivant que jamais. J’espère d’ailleurs que son oeuvre le laissera vivant dans l’esprit de ses lecteurs pendant encore des années !

Moi, Asimov (Isaac Asimov)

La séparation

J’avais découvert Christopher Priest dans ce qui est devenu un de mes bouquins favoris de SF : « le monde inverti ». Son écriture et son imaginaire, assez proche de celui de K. Dick selon moi, m’avaient littéralement conquis. Je crois qu’on m’a offert celui-ci, mais je n’en suis plus trop sûr. Bref, il se retrouve entre mes mains, et c’est pour le mieux !!

Ce livre-ci est totalement différent de l’autre, ce n’est d’ailleurs presque pas un bouquin de SF. Du coup c’est drôle qu’il ait reçu autant de prix dans ce petit milieu littéraire (tout de même : British Science Fiction Award, Arthur C. Clarke Award, Grand Prix de l’Imaginaire 2006). Car il s’agit bien d’une sorte de récit uchronique, mais on pourrait facilement le mettre dans le domaine de la littérature générale. En effet, il possède une fibre fantastique très peu développée. Ou alors disons que l’auteur a habilement dissimulé et saupoudré ça et là des éléments qui « diffractent » plus ou moins notre notion du temps. C’est assez difficile à expliquer, et en vérité ce n’est pas évident à comprendre du premier coup !!

Christopher Priest nous plonge dans l’Angleterre de la seconde guerre mondiale, et dans un triple récit d’un couple de vrais jumeaux, qui partagent en plus les mêmes initiales ! (J.L. Sawyer et J.L. Sawyer !). Le récit est triple car il s’articule autour de trois points de vue, d’abord celui d’un historien-chercheur qui étudie la manière dont Rudolf Hess a voulu organiser la paix avec la Grande-Bretagne, en s’y rendant de sa propre initiative. Ensuite on trouve les narrations alternées des deux frères, et les étranges implications qu’ils ont eu avec Rudolf Hess (ils ont gagné la médaille de bronze d’aviron en 1936, médaille remise par Rudolf Hess ) et la politique britannique, ainsi qu’un problème psychiatrique d’un des frères suite à un accident d’avion. Car l’un des frères est pilote intrépide de bombardier de la RAF, tandis que l’autre est objecteur de conscience et aide à la Croix-Rouge.

Les intrigues multiples, les différents points de vue, et les subtiles différences entre les récits avec ces « voies historiques » font que le bouquin n’est vraiment pas évident à saisir. Et pourtant, l’histoire qu’il raconte est en définitive celle de l’Angleterre de la seconde guerre mondiale, et c’est passionnant. En effet, on découvre surtout les combats que les anglais ont mené, alors qu’ils étaient le seul pays européen à résister contre Hitler. Christopher Priest se fait là un peu le chantre de son pays, mais il se trouve que je suis un grand admirateur de cette Angleterre là, et donc j’ai trouvé cela très juste et justifié. L’écrivain nous fait vivre les bombardements, la résistance sans faille de la perfide Albion, la dureté des combats, mais aussi la stupidité de la guerre, tout en nous montrant un Churchill tout en verve et en charisme. Cela m’a même appris pas mal de choses sur la politique intérieure britannique de l’époque qui n’était pas si monolithique que cela.

Entre l’uchronie doucement schizophrénique et le choix de la période, c’est encore à K. Dick que je pense et son célèbre « Maître du Haut-Château », dans lequel la seconde guerre mondiale a été gagnée par les nazis en 1947…

Tout le bouquin se concentre sur les évènements du 10 mai 1941, cette nuit là Rudolf Hess a quitté, apparemment de sa propre initiative, l’Allemagne pour se rendre en Ecosse à bord d’un avion. Apparemment encore, il venait négocier la paix avec le Royaume-Uni avant que l’Allemagne n’entame la guerre avec l’URSS à l’Est. Rudolf Hess a été emprisonné jusqu’à la fin de ses jours (1987), et Hitler avait dit qu’il était atteint de folie et avait agi de son propre chef. Ce fait historique est encore un des mystères de la seconde guerre mondiale, et l’auteur joue sur ce trouble pour en donner sa propre version, enfin ses propres versions plutôt…

Le bouquin est très bien écrit et documenté, et encore une fois propose une vision très instructive de la Grande-Bretagne pendant la seconde guerre mondiale. Je l’ai juste trouvé un peu trop complexe et cryptique à certains égards, mais d’un point de vue SF c’est un ovni qui est très plaisant à découvrir. C’est quelque-chose de vraiment nouveau et rafraîchissant. Malheureusement, il n’aura certainement pas le lectorat mérité du fait de son estampillage « SF »…

La séparation - Christopher Priest