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L’Affaire de l’esclave Furcy (Mohammed Aïssaoui)

Publié le Mercredi 5 Octobre 2011 - 0:05
Catégorie: Boukinage

Le bouquin (enfin son auteur Mohammed Aïssaoui) a eut le Prix Renaudot (essais) 2010, et c’est mérité, même si jamais un livre n’avait pour moi mélangé avec autant de talent l’essai, l’investigation, la chronique d’époque et le roman. Cela paraît fou, mais il arrive à faire tout cela dans un petit livre digeste et profond, émouvant mais pas mièvre,et surtout qui ne sombre jamais dans la facilité.

Car tout commence vraiment comme dans un roman policier alors que Mohammed Aïssaoui démarre son récit par la découverte aux enchères de Drouot en 2005 des archives d’une affaire judiciaire concernant un esclave de la Réunion, Furcy. Ce dernier ayant eu la preuve qu’il était né alors que sa mère avait été légalement affranchie (mais sa propriétaire avait un peu oublié de lui dire…), il doit alors être lui-même reconnu libre. Il essaie de faire entendre raison à son maître mais en vain, et décide donc, en 1817, d’ester en justice contre Joseph Lory pour recouvrer sa liberté. Le 23 décembre 1843, il gagne son procès, seulement quelques années avant l’abolition de l’esclavage.

Le bouquin évoque à la fois la manière dont les archives sont lues et décryptées, mais aussi certains faits qui permettent de reconstituer peu à peu cette anecdote énorme. L’auteur émaille aussi son texte de passages entiers qu’on pourrait trouver dans un roman traditionnel, et dont lui-même indique le caractère hypothétique. Mohammed Aïssaoui agit un peu comme un profiler et se met dans la tête de Furcy pour essayer d’exprimer ses sentiments et de cerner son fonctionnement. Aussi on se retrouve par flashback presque dans l’Île Bourbon de 1817, et on vit cette histoire au coeur même de ses péripéties. L’auteur s’arrête aussi régulièrement sur des faits qui expliquent comme l’esclavage était particulièrement dur dans la colonie française, et met bien en perspective l’anecdote dans son contexte historique plus large.

Furcy après avoir porté plainte a été débouté, puis enfermé en prison par son propriétaire, avant d’être loué au frère de Joseph Lory sur l’Île Maurice. Mais Furcy n’a jamais renoncé, et a continué ses démarches, a écrit sans cesse au procureur général Gilbert Boucher et son substitut, Jacques Brunet, qui l’ont aidé à constituer son dossier et ont été écartés de la colonie pour cette raison. Le pire c’est que Furcy était déjà affranchi lorsqu’il se rend à Paris pour le jugement en cassation plus de 25 ans après sa première action en justice. En effet, il avait été emmené sur l’Île Maurice, sous domination anglaise, et n’avait pas été déclaré en douane comme toutes les marchandises le doivent. Du coup, il avait été légalement et administrativement déclaré “libéré” par les lois anglaises, une législation concernant les choses et non les hommes. Mais il n’a pas abandonné pour autant son affaire française, il avait 58 ans lorsque le juge enfin le déclare “né libre”.

Je suis bien souvent resté pantois quant aux descriptions sur l’esclavage. Je sais que c’est très candide de ma part, mais j’ai toujours du mal à croire que ça fait juste 160 ans que l’abolition a eu lieu… Seulement ? Mais comment a t-on pu faire un truc pareil ? Et cette hypocrisie à peine camouflée qui fait que la plupart des esclaves ont été affranchis mais sont devenus employés (forcés, pour éviter la banqueroute en assurant une transition économique la plus transparente possible) de leurs anciens maîtres dans des conditions à peine différentes.

Et je ne dis vraiment pas tout là, il y a tellement de choses à apprendre dans ce modeste bouquin de 200 et quelques pages. Le style de l’auteur est simple et fluide, on sent qu’il s’adresse au lecteur avec sincérité et une vraie passion dans sa quête. On le devine aussi possédé par l’esprit de Furcy, et c’est bien communicatif.

 L'Affaire de l'esclave Furcy (Mohammed Aïssaoui)

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La Dame à la Licorne (Tracy Chevalier)

Publié le Lundi 26 Juillet 2010 - 0:37
Catégorie: Boukinage

J’avais lu (et vu) la “Jeune Fille à la Perle” de cette même auteure, et on retrouve là ni plus ni moins le même procédé. En effet, nous sommes à la fin du 15ème siècle et Jean Le Viste commande une série de tapisserie pour agrémenter une salle à manger, et pour marquer son évolution dans la noblesse de l’époque. Ces 6 tapisseries figurent à chaque fois dames et licorne, et illustrent un sens. Elles furent cédées à travers les siècles et finirent à l’abandon, rongées par la vermine, jusqu’à ce que Prosper Mérimée les redécouvre en 1841, apparemment largement poussé par George Sand. Elles sont à présent un des trésors du musée de Cluny, et le témoignage du talent incroyable des lissiers bruxellois de cette période.

Tracy Chevalier a alors imaginé tout un roman autour de ces tapisseries : qui fut l’auteur des cartons (qui servent de modèles ensuite aux tisseurs), qui les a tissé, pourquoi ces motifs et personnages, etc. On est vraiment dans un cadre très proche de la “Jeune Fille à la Perle” avec des chapitres dont les narrateurs sont à chaque fois des protagonistes différents.

Elle imagine donc que l’auteur des cartons est un célèbre miniaturiste de la cour de Charles VIII : Nicolas des Innocents. Ce dernier n’est qu’un fieffé coureur de jupons qui tente de séduire la fille des Le Viste, mais c’est la mère, Geneviève de Nanterre, qui tire les ficelles et réussit à convaincre le peintre de représenter des licornes plutôt qu’une scène de bataille (idée première de Jean Le Viste). Nicolas des Innocents suit aussi le déroulé de la conception des tapisseries en se rendant dans l’atelier à Bruxelles. Là il tombe amoureux de la fille aveugle du tapissier, et s’ensuit une étrange aventure…

Vraiment ce roman n’a rien de transcendant mais il est tout à fait plaisant à lire, et gentiment distrayant avec ses sources bien documentées qui permettent un sympathique voyage dans le temps et les mœurs médiévaux. De plus, l’écrivain a tramé une histoire assez passionnelle et tumultueuse qui mêle aventures amoureuses, découvertes culturelles (notamment sur le métier des lissiers et les modes de confection de l’époque) et suspense dans la production finale de la tapisserie dont la date de livraison était quasi-impossible à honorer. Cela se lit bien et on sent que l’approche n’est pas idiote, tout en étant complètement romanesque.

La Dame à la Licorne (Tracy Chevalier)

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Les mouflettes d’Atropos

Publié le Vendredi 2 Février 2007 - 19:00
Catégorie: Boukinage

Il s’agit du premier bouquin de Chloé Delaume, une journaliste et auteure à l’histoire personnelle difficile, et qui verse là largement dans l’autofiction. Elle raconte donc en partie des choses vécues, mais crée avec « Les mouflettes d’Atropos » une oeuvre d’une absolue singularité. En effet, le texte est difficile à rapprocher de quoi que ce soit que j’ai lu avant, sinon peut-être de certains auteurs d’autofiction que j’ai pu aimer, comme Nicolas Pages ou Guillaume Dustan (dans le livre du nom de l’auteur précédent !).

« Atropos » est le nom de l’une des trois Moires, les soeurs qui filent les existences des hommes dans la mythologie grecque. Lachésis donne le fil, Clôtho le file et Atropos le tranche. Mais cette référence n’éclaire pas vraiment le titre du bouquin, à part si l’on imagine que couper le fil avec des moufles ne doit pas être pratique ! Or, le livre a pour narratrice et héroïne une jeune femme sur le fil de son existence…

J’ai eu beaucoup de mal à rentrer dans le roman, car il faut se faire à sa manière de raconter, à son style, à son ton et à ce qu’est en substance le bouquin. Mais une fois habitué au flot de ses paroles, une fois alpagué par cette étrange mélopée, et proprement hypnotisé par son flux logorrhéique, j’ai vraiment aimé. La chose qui m’a rapidement accroché c’est son écriture. Je trouve à Chloé Delaume un grand talent de hâbleuse et de bretteuse dans un texte qui se présente quasiment comme un soliloque intérieur. Elle raconte un épisode particulier de son existence, le moment où elle a été hôtesse dans un bar (à putes) et où elle s’est prostituée.

Il est aussi difficile de rentrer dans le texte, car il n’y a pas vraiment d’histoire ou pas de fil apparent. C’est un discours construit, et tour à tour déconstruit, où l’écrivain parle de son existence et digresse largement sur les thèmes qui l’intéressent. Le tout est servi avec une plume extraordinaire, un style puissant et original, à l’incroyable musicalité, et surtout ce qui m’a particulièrement plu un vocabulaire très étendu et riche. J’ai aussi été très sensible aux mélanges de niveaux de vocabulaire et à l’utilisation extensive d’allitérations, qui sont deux choses que j’aime beaucoup. Elle use en effet d’un lexique d’une richesse inouïe pour ensuite placer une remarque graveleuse, ou bien invente des métaphores sublimes pour évoquer des actes sordides. Ah vraiment, elle véhicule ses idées et ses « images » avec une véhémence et une violence qui ne laissent ni insensible, ni indemne.

Elle parle de la prostitution, du sexe, de ses relations avec les hommes, les clients comme l’ex petit-ami, de son existence et en général, de sa petite philosophie personnelle. Ses opinions sont donc exprimées par des assertions qui sont comme des rafales de kalachnikov, qui sont sans appel et qui peuvent choquer de par la crudité des expressions, ou bien la prosaïque dureté des faits rapportés. Mais lorsqu’on commence à « l’écouter », on est captivé par son charisme, sa folie et le rythme induit dans son style. Elle ajoute, en effet, à ses phrases de curieuses onomatopées, des paroles de chanson ou bien des répétitions de mots qui parfois gênent la lecture, mais ont une incidence singulière sur son phrasé et sa narration. Et puis, j’ai été troublé (agréablement) de lire toutes ces paroles de Thiéfaine, qui émaillent le texte du début à la fin, et illustrent parfaitement ses propos.

Ce n’est pas un livre qui se lit facilement, et je comprends qu’il puisse heurter la sensibilité de certains lecteurs (dans le fond, comme dans la forme). Mais je crois qu’il ne faut pas passer à côté d’une expérience pareille, et il s’agit dans ce genre littéraire d’une grande découverte pour moi. Et quel talent d’écriture, c’est un bonheur !

Les mouflettes d'Atropos - Chloé Delaume