3 articles tagués avec “Gilbert Sinoué”

  • Boukinage
Erevan de Gilbert Sinoué

Publié le Vendredi 17 Avril 2009 - 1:06
Catégorie: Boukinage

Gilbert Sinoué est cet immense écrivain qui a écrit le non moins immense « Avicenne ou la route d’Ispahan » que j’affectionne tant. Il a publié plusieurs romans à la veine historique forte, et là il a fait très fort en narrant le génocide arménien. A la manière d’un véritable roman, passionnant et dramatiquement épique, il dresse un témoignage saisissant et habilement documenté sur cette partie sombre de l’histoire turque moderne.

La trame romanesque mêle de véritables personnages historiques à la famille Tomassian, fictive mais très réaliste. Hovanès est un des députés arméniens du Parlement turc, tandis que son frère Achod vit avec sa femme et ses jeunes enfants, sa fille Chouchane et son fils Aram, à Erzurum. Le roman démarre par l’épisode historique de l’attaque de la Banque Ottomane en 1896, pendant lequel des arméniens tentent d’attirer le regard des européens sur les massacres du sultan Abdülhamid. L’un des participants de l’attaque, Armen Garo, est envoyé en France avec les autres « terroristes », mais il revient en Turquie pour devenir un de ces députés arméniens, avec Hovanès Tomassian. Les Jeunes-Turcs qui ont renversé le sultan sont d’abord la promesse d’une ère meilleure pour les arméniens, mais en définitive c’est aussi l’avènement d’un terrible nationalisme, qui va précipiter le génocide du peuple arménien.

Le livre est une mine de renseignement sur les us et coutumes de l’époque, sur les événements de ces années de première guerre mondiale, mais aussi sur la situation géopolitique de la Turquie de 1915. On comprend comment les arméniens représentaient un frein à l’unification musulmane, notamment, du pays, et comment insidieusement l’attaque des russes pendant la première guerre mondiale a été un argument fallacieux pour justifier des massacres et des déportations (les arméniens étaient accusés de comploter avec les russes). Gilbert Sinoué a réussi l’incroyable alchimie en alliant des informations historiques qui seraient rébarbatives dans un autre contexte, avec les témoignages de ses personnages qui nous transmettent cette dimension humaine unique et indispensable à la pleine compréhension de l’horreur.

Il est incroyablement troublant de lire comme ce génocide a des points commun avec celui des juifs pendant la seconde guerre mondiale… On y trouve les mêmes procédés, des actes de barbaries similaires dans cette suppression pure et simple de tout un peuple. Même la diaspora qui s’en est suivie, et la vendetta contre les responsables turcs est un trait commun. En ce sens, j’ai beaucoup pensé au film « Munich », avec la fin du roman qui se penche sur Soghomon Tehlirian, un héros arménien qui est aussi un des personnages du bouquin.

On voit et on vit le génocide, avec ce qu’il a de plus cruel et une crudité parfois à peine soutenable. Je repense à des descriptions de viol ou de tuerie d’enfants qui m’ont donné des hauts le coeur, mais qui ont le mérite de dépeindre (à mon avis encore en dessous de la réalité) une partie des exactions de 1915. Gilbert Sinoué décrit aussi les centaines de milliers d’arméniens qu’on a mené dans le désert, sans eau ou nourriture, juste de points en points pour les faire mourir de fatigue, maladie ou multiples rapines…

Les européens composent avec la grande guerre, mais surtout avec leurs intérêts, et en cela rien a vraiment changé. La Turquie appartient complètement aux pays d’Europe, et cela fait bien penser à « Persépolis », qui y gèrent avec de très confortables bénéfices les infrastructures, les industries, le tabac ou les ressources naturelles. On voit bien quelques bonnes volontés, comme cet ambassadeur américain Henry Morgenthau, ce diplomate anglais Lord James Bryce ou bien la missionnaire danoise Karen Jeppe, qui a suivi et apporté secours aux arméniens en déportation. Mais tout cela est noyé dans le conflit mondial, et certains conflits d’intérêts largement économiques.

Gilbert Sinoué offre là un ouvrage qui non seulement est un excellent roman, mais qui constitue un témoignage et une mise en perspective essentielle pour le devoir de mémoire, et la formalisation, la projection concrète et terrible de ce génocide. Il intéressera évidemment à plus forte raison les arméniens et personnes d’origines arméniennes, mais aussi tous ceux qui veulent en savoir plus, et tout le monde devrait être dans ce cas. En outre il y a beaucoup d’arméniens en France, et on a tous un ou une amie qui est indirectement concerné par ce fait avéré. Pour ma part, j’ai pensé pendant toute ma lecture à mon amie Naïri, qui est une personne très touchée par ce passé, et qui verra dans ce bouquin un tribut aussi douloureux que nécessaire et digne.

Erevan de Gilbert Sinoué

  • Boukinage
Avicenne ou la route d'Ispahan

Publié le Samedi 22 Mai 2004 - 2:33
Catégorie: Boukinage

J’étais en rade de bouquin ces derniers temps, donc j’ai fait le plein la semaine passée, mais j’ai profité de ce temps de latence pour dévorer (pour la douze ou treizième fois je pense) un de mes bouquins fétiches. J’en ai quelques uns comme cela que je lis régulièrement parfois depuis quelques années, je ne m’en lasse pas, je redécouvre à chaque fois une chose qui me ravit plus encore. Or, ce roman de Gilbert Sinoué fait partie de ma top-liste des meilleurs romans de l’univers.

J’avais déjà évoqué cet auteur pour un ouvrage d’un tout autre genre mais qui valait aussi pas mal le coup, c’était Monsieur Aquoibon qui m’avait fait découvrir cela. Mais « Avicenne ou la route d’Ispahan » est l’archétype du roman qui captive tant qu’on le commence sans pouvoir le lâcher. Il faut dire que ce bouquin rassemble des éléments qui ne peuvent que retenir mon attention : il s’agit du récit de la vie d’un grand savant, en fait le plus grand médecin de la Perse du 11ème siècle, qui était versé dans toutes les sciences et qui a parcouru le monde musulman à cette époque où l’Islam était LA civilisation florissante et le fer de lance du monde. Et ce récit est incroyablement épique puisque cet Avicenne a eu une vie des plus trépidante aussi bien d’un point de vue scientifique que personnel.

Ce qui est extraordinaire dans ce bouquin c’est qu’il est romancé à partir d’un écrit réel, c’est-à-dire le récit biographique de l’ami et disciple d’Ali Ibn Sina (Avicenne) : Abou Obeïd el-Jozjani. En fait, c’est même à partir de ce récit que les œuvres scientifiques, philosophiques et littéraires d’Avicenne ont pu être correctement recensées (puisque beaucoup se sont perdues en un millénaire). Ce récit, Gilbert Sinoué fait mine de le traduire et raconte une quête des plus passionnante et trépidante. On découvre alors ce personnage fabuleux qu’est le médecin Abou Ali el-Hosayn ibn Abdallah ibn Sina, un savant libertin et orgueilleux, un homme de foi et d’honneur, un homme passionné par toutes les sciences et d’une prodigieuse intelligence.

L’auteur développe dans ce livre un style d’une grande qualité, avec ce ton suranné et des échos de langue arabe qui rendent le récit encore plus authentique et exotique. Et surtout, l’histoire est complètement prenante et palpitante, le cheikh el-raïs rencontre les plus grands savants arabes et perses dans toutes les cours, il s’en fait chasser, voit sa tête mise à prix, chemine de cités en cités et pendant ce temps étudie, pense, écrit des bouquins, soigne, enseigne et prie le clément. Et le récit est aussi puissant dans la narration des exploits scientifique d’Avicenne, que dans la passion amoureuse ou des aventures picaresques.

Ce bouquin est important aussi dans ce qu’il démontre la grandeur de la science et de la civilisation perse de cette époque. On se rend vraiment compte que pendant que l’obscurantisme régnait en occident, le monde perse était un vivier de tous les progrès culturels et scientifiques.

Avicenne ou la route d'Ispahan - Gilbert Sinoué

  • Boukinage
A mon fils

Publié le Vendredi 12 Septembre 2003 - 17:33
Catégorie: Boukinage

Cet ouvrage de Gilbert Sinoué, dont j’avais lu un bon post chez le non moins excellent blog d’aquoibon, est un tout petit bouquin (je l’ai lu en trois voyages, oui oui je mesure la taille des bouquins aux nombres de voyages en RER que je dois effectuer pour les lire). Il s’agit d’une ode à son fils qui établit un état des lieux de la Terre et détaille avec beaucoup d’acuité,d’accablement et de consternation les graves dégâts et injustices (sociales, écologiques) qui émaillent la planète. Autant dire qu’il y a de quoi faire !

Il part donc dans un voyage imaginaire avec son fils et grâce à un tapis magique chinois, survole les 5 continents et racontant ce qui s’y passe… pollution, déforestation, surpopulation, maladie, injustices, eugénisme, etc. Il est assez précis dans ses dénonciations et surtout met des chiffres pour parfois montrer la véritable ampleur des phénomènes et mettre en relief le caractère catastrophique, car irrémédiable, de la destruction de notre environnement (notre propre destruction bien sûr).

Putain que c’est pessimiste, mais le pire c’est qu’il a l’air si réaliste, que ça colle encore plus le bourdon. Alors ce bouquin est hautement déconseillé aux déprimés ou autre flippé de la vie un peu parano. Et c’est aussi un peu ce qui m’a dérangé, son récit est tellement négatif et donne une vue si critique et déliquescente de notre monde pourri, qu’on se demande quel est son objectif. Mais l’auteur s’en tire grâce à une écriture hallucinante, en vérité une écriture merveilleuse, pleine de poésie et de perspicacité. Et c’est bien cette singulière faculté qui lui permet de nous enchanter et de le suivre dans ce voyage initiatique où on mange ses mots même s’ils nous donnent une bonne gastrite. J’ai donc eu un double effet à la lecture du bouquin, un peu comme si c’était une bonne introduction à l’apocalypse selon St Jean, et d’un autre côté un récit qui alterne conseils à son enfant, légendes et mythes lointains ainsi qu’une philosophie profondément noble et humaniste. Et son style magistral contribue vraiment à encore plus prendre au sérieux les informations brutales qu’il nous livre.

Son impact est ainsi renforcé, mais malgré le dénouement je ne sais toujours pas quel est le but véritable de ce bouquin. A-t-il voulu prévenir ? Pas vraiment, puisque les informations qu’il délivre sont relativement connues. Est-ce pour faire un recueil des malheurs de ce monde ? Non plus, en fait, une revue de presse aurait presque suffit… Peut-être est-ce plus simplement, le regard d’un homme qui décide de livrer son savoir et sa philosophie à son fils comme à tous les enfants, il instruit donc, mais aussi prévient et donne des conseils pour éviter le cataclysme (mais ce n’est pas très clair car peut-être est-ce vraiment trop tard).
Donc c’est une chose qui reste assez mystérieuse pour moi, et qui m’interpelle. Mais c’est aussi peut-être parce que j’ai éprouvé un certain malaise à cette lecture et que j’ai besoin d’en connaître la genèse et ses raisons d’être pour démystifier son approche. Je crois que finalement, il vaut mieux ne pas trop se poser de questions… Je reste charmé et désillusionné par cet ouvrage qui m’a foutu le moral à zéro, mais cette manière de s’expliquer à son fils, de voyager dans des contrées, de renouer un peu avec une certaine idée de la sagesse universelle m’a vraiment fasciné.

A mon fils - Gilbert Sinoue