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Zola Jackson (Gilles Leroy)

Publié le Mardi 23 Février 2010 - 0:02
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Cela n’a pas dû être facile pour Gilles Leroy de se remettre au boulot après un prix Goncourt. C’était marrant parce que je le suivais déjà depuis quelques années (depuis Grandir en 2005), mais depuis Zelda (le titre est Alabama Song mais il est cocasse de constater que tous ses lecteurs l’appellent aujourd’hui « Zelda », et que c’était le titre d’origine qui était voulu par Gilles Leroy), j’en ai entendu parler par beaucoup de gens (dont ma mère !!). J’avais beaucoup aimé Alabama Song pour son histoire mais aussi pour son écriture résolument américaine, même si ce n’était pas mon préféré de l’auteur.

« Zola Jackson » me réconcilie totalement avec ce que j’aime de Gilles Leroy, car le roman est tout aussi « américain » mais il renoue avec les thématiques et les sujets fétiches de l’auteur (évidemment dans le cadre d’une bio il est beaucoup moins libre que là). Il incarne de nouveau une femme, il le fait avec grand talent, et il nous fait partager ses pensées pendant tout le bouquin. Zola Jackson est une femme noire de la Nouvelle-Orléans. Elle habite un des quartiers les plus populaires, et elle fait partie des gens qui sont restés durant l’ouragan Katrina (qui a notamment inondé et dévasté tout ce quartier). Alors qu’elle tente de survivre dans la tourmente, et frôle la mort à maintes reprises, elle repense à sa vie, et par flash-backs elle explore son passé.

Le livre égraine chapitre après chapitre l’arrivée et la catastrophe de Katrina, mais les épisodes du passé ne sont pas vraiment chronologiques, ce sont des réminiscences de la narratrice quant à son fils, Caryl, le petit ami de ce dernier, Troy, ou son mari Aaron. Elle est accompagnée de sa chienne Lady qui tient un rôle très important dans le livre, et dans la vie de Zola Jackson.

Ce qui m’a le plus étonné c’est de me retrouver si rapidement happé dans le bouquin, alors qu’en fait l’auteur ne raconte rien de profondément original. C’est plus une somme de petits riens qui nous rapprochent de plus en plus de Zola Jackson, nous font comprendre sa vie de femme noire de la Nouvelle-Orléans, avec ses valeurs, ses vicissitudes et son caractère haut en couleur. Et de ces minces aperçus de son passé, s’élabore un personnage absolument passionnant, émouvant et fascinant. En plus d’un style à la fois simple et très riche, dont Gilles Leroy a vraiment le talentueux secret, et du rythme syncopé des bayous, j’ai dévoré le roman qui à maintes reprises m’a fait penser à un de mes livres fétiches : « De chair et de sang » de Michael Cunningham.

On y retrouve ces parcours banals en apparence mais qui recouvrent des non-dits et des imbroglios familiaux bien complexes et apporteurs de bien des turpitudes existentielles. Avant tout, il y a l’amour démesuré et total d’une mère pour son fils, et la relation difficile mais attendrissante de Zola avec le petit-ami de son fils Troy, antithèse sociale et raciale du monde de Zola (un intellectuel blanc et rouquin à lunettes). Mais on apprend que le père de Caryl était un blanc (roux aussi…) et les sentiments contradictoires de Zola Jackson envers son fils ou son mari, sa considération pour l’éducation etc. Toutes ces imprécations psychologiques ne sont pas anodines mais sont les clefs qui permettent de rentrer un peu plus dans cet univers d’amour, de haine, de peur et de frustration mêlé.

Il y a donc ces plongées dans le passé de Zola qui sont des parenthèses dans la narration plus linéaire qui décrit Katrina et ses ravages. Gilles Leroy fait très fort en décrivant avec une certaine économie de mots, mais une impressionnante précision, les différentes étapes pour Zola… L’inondation, le refuge dans les étages supérieurs jusqu’au grenier, la chaleur suffocante, les alligators qui rodent, le vent, la pluie et les hélicoptères qui n’arrivent pas. Finalement le seul personnage qui est à la fois dans les souvenirs et la réalité, c’est Lady, la chienne de Zola. La relation entre l’animal et sa maîtresse est très forte et remarquablement illustrée, j’y pressens beaucoup des rapports de l’écrivain avec son propre animal. Il en fait quelque-chose de très beau, jamais ridicule ou insensé, mais bien au contraire une saine évidence.

J’avais été assez frustré par le fait que Zelda était trop court, et qu’on aurait voulu passer plus de temps avec. C’est encore avec « Zola Jackson » un roman assez court, mais l’histoire est tellement bien cadrée et dosée que je n’ai pas vécu de frustration à la fin. C’était une aventure intense, tant dans le voyage intérieur des souvenirs de Zola, que dans sa lutte pour sa survie bien prosaïque, et cette fin arrive aussi comme un message d’apaisement. La conclusion est un peu happy-end, mais elle m’a fait du bien, elle m’a soulagé, et j’ai aimé que ces personnages se retrouvent ainsi. Ils ont assez souffert, il est temps de trouver un peu de sérénité…

Zelda a eu le prix Goncourt, mais Zola Jackson est pour moi un prolongement “logique” du précédent en ce qu’il en exploite le même talent pour l’introspection féminine, et la double narration intérieure/extérieure. Mais ce roman-ci va plus loin dans la quête de soi, il propose une histoire qui m’a plus touché, et dont la verve romanesque tout GillesLeroyesque a le chic pour faire mouche (me concernant évidemment). En tout cas, la thématique « sud des USA » fonctionne diablement bien, je me demande d’ailleurs si ces bouquins seront traduits en langue anglaise et s’ils pourraient trouver lecteurs outre-atlantique…

Zola Jackson (Gilles Leroy)

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Alabama Song

Publié le Jeudi 26 Juillet 2007 - 22:13
Catégorie: Boukinage

Voilà un roman de Gilles Leroy que vous ne pourrez découvrir que fin août, mais que moi, grand privilégié, je viens de terminer. Je raconte souvent que les romans de cet auteur ont une veine américaine peu commune, dans le style, les intrigues ou même certains dialogues, et là c’est encore plus le cas. Il faut dire qu’il s’agit aussi d’un roman au thème tout singulier, puisque l’héroïne en est Zelda Fitzgerald, la femme de l’écrivain Francis Scott Fitzgerald. C’est pourtant bien un roman, et pas une biographie (l’auteur s’en défend largement), qui explore la personnalité de cette femme hors du commun, et sa destinée tragique.

Le roman américain de Gilles Leroy déroge donc pas mal à ce que j’avais lu de lui avant, mais on y retrouve par contre son indéfectible plume, ses qualités littéraires qui me font toujours jubiler, et son grand talent pour pénétrer l’âme humaine, pour prendre la voix de Zelda, et nous exprimer ses sentiments avec une troublante authenticité. On sent que l’auteur s’est bien imprégné de son héroïne, et qu’il endosse ce rôle avec une passion communicative.

Nous suivons en peu de pages finalement (189) la vie de Zelda (1900-1948), de son adolescence et sa rencontre avec Scott, et leurs vies pleines d’excès, de fêtes, d’alcool, et de turpitudes. Zelda était aussi une artiste, notamment une auteure douée, mais aussi danseuse et peintre. Elle n’a jamais pu s’affirmer aux côtés de son écrivain de mari qui l’a étouffée, mise de côté, qui lui a volé ses écrits et l’a internée à plusieurs reprises. Zelda fut diagnostiquée schizophrène, et il est toujours difficile de juger ce genre de choses, surtout à une époque où le chef de famille était au-dessus de tout soupçon (et une « star » fortunée), et avec une personnalité aussi « artiste ». En tout cas, on comprend bien que la bohème a été pleinement vécue par le couple, dans le Paris des années 20 notamment (on évoque d’ailleurs Kiki de Montparnasse), qui a sombré dans l’alcool et les dettes.

Le roman a cette liberté de nous faire rentrer dans l’esprit de la jeune femme, tout en suivant de grandes lignes biographiques, et de mieux nous faire comprendre qui elle était. Cette fille de juge, une « Southern Belle » qui faisait tourner toutes les têtes, opte pour un jeune homme modeste mais à l’ambition ravageuse, il lui promet qu’il deviendra bientôt un grand écrivain. Et c’est bien ce qui arrive pour Scott Fitzgerald, même s’il ne connaîtra pas toujours le succès pour des oeuvres, qui sont aujourd’hui considérées comme des chefs-d’oeuvre.

Rapidement, le couple se déchire, et se trompe sans vergogne. Zelda vit son grand amour avec un aviateur français, tandis que Scott sombre un peu plus dans l’alcoolisme. Il la fera interner (à plusieurs reprises, toujours dans des institutions onéreuses), et ce n’est que le début d’une relation qui les consumera peu à peu. Gilles Leroy nous fait revivre avec énormément de réalisme, à la fois l’époque « Jazz » des années 20, mais surtout le ressenti de son personnage, son évolution psychologique, sentimentale et affective. On sent poindre ses déséquilibres mentaux, et on vit avec elle la passion amoureuse, comme la folie destructrice ou cet étrange amour (mais bien réel) qu’elle a pour son mari. Le livre est remarquable à cet égard, car il nous fait voir, écouter, sentir, et ressentir comme il a imaginé que Zelda avait pu le faire.

Finalement, ma petite déception vient de la brièveté du roman. J’aurais, encore une fois, voulu passer un peu plus de temps avec Zelda. Mais cette concision reflète aussi cette vie mangée par tous les bouts, et qui a été rongée par la passion. Le rythme syncopé des phrases, son alternance de chapitres qui racontent la vie Zelda chronologiquement ou de sa chambre d’hôpital (juste avant la fin) avec le recul des années, les récits comme les dialogues, distillent une musique aux relents de jazz et aux couleurs de l’Alabama.

A la toute fin, Gilles Leroy s’explique sur le pourquoi de ce choix… pourquoi Zelda. Et cette révélation est aussi un point capital du livre, on comprend mieux l’écriture et l’affect qu’il a lui-même insufflé en sa narration. C’est un très beau roman, captivant dans le fond, comme dans la forme.

Alabama Song - Gilles Leroy

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Soleil noir

Publié le Vendredi 29 Juin 2007 - 21:08
Catégorie: Boukinage

Je continue ma découverte de l’oeuvre de Gilles Leroy, qui ne cesse de me fasciner par son écriture incroyable, ses thématiques et des bouquins qui ne me laissent vraiment pas insensibles. « Soleil noir » est résolument un de ceux-là, un livre au style « américain » que j’aime tant chez cet écrivain, avec malgré tout des accents de « Regain » (le bouquin de Giono) qui sentent bon (et mauvais) la France méridionale.

Dans Vaucaire, on ne peut pas se perdre : le bourg étant traversé par la nationale (et comment dire ? décapité, pulvérisé par elle, si bien qu’on a répliqué sur chaque trottoir, les mêmes commerces, boucherie, épicerie, banque et boulangerie, et que seuls les inconscients ou les suicidaires s’aventurent à changer de trottoir), on ne s’oriente qu’avec les deux mots, l’entrée du bourg et sa sortie, comme on parlerait d’un boyau plus ou moins engorgé selon les heures, les jours et les saisons, et donc le transit, en ce mois de mai, commence à peiner. Bientôt, ce ne sera plus que le magma ordinaire, l’aveuglement des ruées humaines et cette image parfaite pour les télévisions d’un lent exode populacier, puant et bruyant, vers un soleil en location.

Et dans cette ville de Vaucaire, dans le sud de la France, débarque Nadia, une femme à l’allure étrangère, et qui sort de 15 ans de prison. Elle est à la recherche de son fils qui lui a été retiré par les services sociaux, et dont elle n’a pas eu de nouvelles depuis. Elle pénètre donc dans cet univers singulier, où tout le monde se connait, fait partie de la même famille à quelques alliances près, des gens qui se détestent, cancanent et complotent les uns contre les autres. Le fils de Nadia serait peut-être bien un jeune homme qui s’appelle Marco, le petit protégé d’Anicette, une femme médecin obèse et profondément humaniste. Marco qui a été exploité pendant des années par une des familles de Vaucaire, avant de prendre son indépendance en retapant un domaine abandonné dans les collines. Le garçon est d’ailleurs à moitié et à la fois craint, aimé, respecté ou dédaigné pour son opiniâtreté, son homosexualité et son côté bohémien.

En lisant ce livre, j’ai pensé à cet écrivain qui s’était fait agresser par ses « personnages », et j’ai pensé que si c’était la même chose pour cette histoire-ci, alors il valait en effet mieux dissimuler les identités. Parce que Gilles Leroy taille des portraits à la serpe dans une région presque consanguine et ravagée par la méchanceté et la bêtise de ses autochtones. On retrouve tous les travers d’une pauvreté intellectuelle à pleurer, et de gens sans scrupule. Le roman se déroule comme un road-movie dans l’ouest américain, on débarque au milieu de nulle part, dans un coin isolé et à la population aussi recluse que revêche.

Tous les personnages qu’on rencontre au cours de ce livre sont hauts en couleurs, autant les gentils que les méchants. Ils sont esquissés en quelques phrases, et prennent consistance très rapidement pour devenir les rôles majeurs du « drame » à venir. Et la dichotomie entre bon et mauvais est facilement identifiable, on s’attache rapidement à quelques personnalités qui vont ponctuer ce récit à l’atmosphère étouffante et « estivale ».

L’auteur délivre encore un texte d’une qualité d’écriture qui me parle toujours autant, avec ce niveau de langue et de littérature qui me fait relire plusieurs fois certains passages dont la musique est sublime. Et pourtant l’action est tendue, le rythme de lecture se syncope sur des émotions tangibles, les dialogues s’enchaînent et il s’agit encore d’un bouquin qui pourrait être écrit par un américain.

Mon seul bémol est certainement lié au fait que j’ai été absorbé par le récit dès les premières phrases, et que j’attendais beaucoup du coup du dénouement. Or, il y a un moment où le roman bascule, change de « genre » et m’a vraiment déconcerté. Et la fin parait comme expédiée, racontée, sagement narrée alors que je ne voulais que vivre l’instant en compagnie des personnages. Du coup une petite déception sur la fin, alors que ça avait si bien commencé…

Gilles Leroy se dessine encore un peu plus en tant que romancier, et j’adore ce que je découvre. D’autant plus, que son prochain roman sort dans un peu plus d’un mois !! Chic chic chic !

Soleil noir - Gilles Leroy

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Machines à sous

Publié le Samedi 10 Mars 2007 - 18:41
Catégorie: Boukinage

Je lis un peu dans n’importe quel sens les bouquins de Gilles Leroy, tout en ayant commencé par hasard (Grandir), puis par les derniers (Champsecret), et enfin en reprenant peu à peu le fil du temps (Maman est morte, Les maîtres du monde). Et voilà « Machines à sous » qui complète encore quelques lacunes sur cet auteur, dont je révère à présent officiellement la plume. Mais ce n’est pas tout, car il semblerait que l’auteur parle de sa propre vie dans chacun de ses romans tant on retrouve de personnages communs (même si leurs prénoms sont différents), et qu’on comprend très rapidement qu’il ne s’agit que d’une histoire, son histoire, vue et racontée avec des points de vue différents et à certaines époques de sa vie.

« Grandir » et « Les maîtres du monde » restent pour le moment mes préférés, mais celui-ci possède aussi une grande force. En effet, il évoque cette fois la figure paternelle, celle-là même qu’on trouvait dans les autres romans, le fameux « Play Boy », le père bellâtre, flambeur et foirineur, à l’ambivalente personnalité et aux relations complexes avec son fils. On retrouve l’évocation paternelle comme dans « Maman est morte » mais avec une véritable fibre romanesque, alors qu’on sentait bien que dans « Maman est morte », le sujet était trop difficile et véhément pour être masqué par la fiction.

Le narrateur s’appelle Gilles, il est le fils de la superbe, et d’un milieu très modeste, Eliane et d’André ou Dédé, un self-made man qui a fait fortune dans les juke-boxes et autres machines à sous dans les années 60-70, d’une famille assez cossue et bien psychotique (comme toute bonne famille qui se respecte, hé hé). Gilles explique les histoires et backgrounds familiaux de ses deux parents, et sa propre enfance et adolescence dans cette famille, ainsi que ses rapports avec ses parents. Mais le héros c’est le père, c’est André, qui, d’anecdotes en péripéties, apparait sous les traits d’un bel homme un peu maladroit et fanfaronnant, qui mène la grande vie et craque son fric aussi vite qu’il en gagne.

J’ai lu le roman d’une traite, et Gilles Leroy me ravit toujours autant par son écriture et sa narration, de cette manière « hybride » et syncrétique qui me parle tant, mi-américaine (dans le rythme, l’intrigue et les dialogues) et mi-française (dans le style littéraire soutenu, le vocabulaire riche et recherché). Et puis je crois que c’est clair, je m’identifie carrément dans ce vécu, et peut-être même plus dans la manière dont il est transcendé par les bouquins, que dans les propres faits (car nous n’avons pas vraiment la même histoire). Et je pense que cela doit être possible pour beaucoup de lecteurs, car il dissèque la « famille », et sur plusieurs générations, avec un scalpel qui représente une opération chirurgicale certainement aussi salutaire que douloureuse.

Machines à sous - Gilles Leroy

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Les Maîtres du monde

Publié le Mercredi 20 Décembre 2006 - 1:23
Catégorie: Boukinage

Je continue ma découverte de l’univers littéraire de Gilles Leroy, et c’est drôle car petit à petit, j’ai aussi l’impression de mieux cerner l’écrivain, derrière le roman. Et ce bouquin là m’a stupéfait, j’ai été complètement conquis. J’avais aimé « Grandir » pour ce mélange génial entre un ton qui, pour moi, prenait le meilleur de la littérature américaine, avec une plume à la redoutable efficacité. Et là j’ai retrouvé son écriture qui me charme au plus haut point, mais surtout une histoire qui m’a bouleversé.

« Les Maîtres du monde » met en scène deux garçons. L’un d’eux, David, est plutôt un fils de bourge d’une périphérie parigote huppée, et l’autre Lucas, débarque de sa banlieue pourrie pour intégrer un « bon » lycée. David survit au sein d’une famille assez déjantée, avec une mère distante et neurasthénique, et un beau-père chirurgien. Ce dernier a pour objectif vital de pratiquer des opérations de chirurgie esthétique sur leur fils, qui est né avec un trou à la place du visage. Lucas est lui élevé par sa grand-mère, qui arrive difficilement à tenir un bistrot dans cette banlieue décrépite d’où ils viennent.

C’est David qui est le narrateur tout au long du roman, qui se déroule chronologiquement et sur pas mal d’années. Une sorte de saga qui raconte en définitive l’histoire d’amour passionnelle et plus ou moins malheureuse entre David et Lucas. David qui l’a aimé dès le début, et Lucas qui n’a pas donné grand-chose en apparence… On vit donc vraiment dans le regard et le ressenti de David, qui rend rapidement le lecteur comme une sorte de confident, tant sa manière de raconter est prenante et intime. Surtout, la passion amoureuse que le narrateur entretient pour Lucas, et la manière dont ce dernier évolue au fur et à mesure des années et des rencontres, m’ont alpagué dès les premières pages, et m’ont difficilement abandonné l’ultime page tournée.

Il faut dire que je m’identifiais particulièrement à ce David, pour maintes raisons bien personnelles, et que certains épisodes de leur tumultueuse histoire m’ont bien touché. Le récit est avant tout celui de l’adolescence et de ses affres, et il place le lieu, ce fameux lycée, comme un point central de l’évolution des deux héros. Et puis, il y a tous ces personnages secondaires, et surtout la mère, qui m’ont énormément plu et intrigué.

En fait, j’y ai retrouvé la vigueur, l’originalité et la passion qui m’avaient tellement fasciné dans « L’agneau carnivore » d’Agustin Gomez-Arcos. Et le parallèle entre les mères, et les deux frangins avec les deux amants, m’a tout de suite sauté aux yeux. De même que cette extraordinaire écriture, cette manière de décrire la passion qui vous fait dresser les poils sur les avant-bras, et une « autopsy » des personnages qui ne peut laisser insensible.

On y retrouve pas mal des thèmes de « Grandir » avec la figure maternelle ambivalente, les amours homos contrariées, les difficultés de justement « grandir » et personnages aussi attachants que hauts en couleurs. Je suis décidément drôlement sensible à la plume de Gilles Leroy. J’ai conscience que tout le monde ne peut pas le percevoir de la même manière, mais moi j’adhère complètement à un récit aussi beau et poignant.

Les Maîtres du monde - Gilles Leroy

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Maman est morte

Publié le Dimanche 12 Novembre 2006 - 23:36
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C’est le troisième livre que je lis de Gilles Leroy, et je commence à être bien familier de son style, et de ses gimmicks. Ce livre a été très difficile à lire pour moi parce que l’auteur évoque, comme le titre l’indique, la mort de sa maman. Il raconte la maladie, la mort et le deuil, avec cette plume qui me touche tant, et une troublante acuité qui pénètre profondément l’âme du lecteur.

Cet ouvrage, qui a une dizaine d’années, ressemble finalement pas mal dans la forme au dernier paru : Champsecret. En effet, il s’agit d’un journal qui s’étend sur une période donnée. Gilles Leroy y raconte son vécu, son ressenti… parfois de manière terriblement factuelle, et toujours avec cette description chirurgicale de ses émotions. Et putain que c’est prenant, car il écrit terriblement bien, et on a mal en le lisant exactement de la manière dont il le décrit. L’émotion est d’autant plus poignante qu’il évoque la perte puis le manque de sa mère, avec toute la complexe relation qui les rapprochait, et c’est un schéma dans lequel je ne peux que m’identifier. Un truc de pédé alors ? Oui peut-être un peu dans cette relation singulière à la figure maternelle, mais quelque chose de totalement transcendé et rendu universel par le style et la langue de l’écrivain.

Evidemment ce n’est pas un sujet très joyeux, mais il n’est pas rendu complètement mélo ou mièvre. Non ça apparaît simplement comme un récit « juste », comme le long et progressif cheminement intellectuel, physique et émotionnel d’un homme qui vit une somme de souffrances énorme, et qui se vide dans son écriture. Non seulement l’auteur perd sa mère, mais quelques temps après c’est aussi son père qui décède… On lit donc la manière dont il se sort de ces deux morts, et même si l’on ne s’en remet forcément jamais, même si les choses changent pour toujours, le livre est un témoignage bouleversant et certainement libérateur pour certains.

Le bouquin m’a aussi plu pour les passages superbes sur l’amour maternel, et sur cette faculté qu’a l’auteur de mettre des mots sur ce qui est normalement indescriptible.

Maman est morte - Gilles Leroy

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Invisibles

Publié le Jeudi 20 Avril 2006 - 18:51
Catégorie: Boukinage

Frédéric Boudet signe là un premier ouvrage, et il s’agit d’un recueil de douze nouvelles que j’ai pris un plaisir fou à découvrir. « L’Olivier » est une maison d’édition qui réserve souvent de bonnes surprises, et notamment dans la mouvance d’une littérature américaine ou anglaise que j’aime tant. Et là j’ai eu le bonheur de lire un auteur, qui comme Gilles Leroy, prend le meilleur de la narration américaine tout en nourrissant une belle plume française bien de chez nous (mais pas aussi « littéraire » que Leroy).

En moyenne une douzaine de pages par nouvelle qui posent vaguement un décor et une situation, mais s’intéressent particulièrement à des personnages en proie des tourments intérieurs. Ces tourments prennent des formes très différentes, et il est difficile de donner un ton ou un thème global au bouquin, mais disons que les relations familiales, filiales même, ainsi que des moments charnières, de ruptures de l’existence, sont des sujets redondants du livre.

L’écriture est incisive et introspective à la fois, j’ai beaucoup aimé cette manière de rentrer dans le personnage, d’explorer ses failles sans pourtant verser dans le pathos à outrance. Ces fils et ces pères qui ont des problèmes pour communiquer, ce monde si particulier de l’enfance et de l’adolescence, un monde intérieur qu’il faut respecter faute de le comprendre, les souvenirs qui construisent l’homme autant qu’ils l’handicapent, et dans tout cela, la mort, l’amour, les disputes, les réconciliations. Je n’ai vraiment pas été insensible à ces propos et il est toujours intéressant de lire la manière dont un homme (un écrivain) se positionne en tant que père ou fils, un peu comme je suis fasciné par la manière dont Michael Cunningham réussit à évoquer la famille, aussi démantelée et déjantée soit-elle.

Frédéric Boudet apporte là son style, sa clairvoyance et en même temps des fêlures qui rendent ses personnages si attachants et ses situations si proches du lecteur. Ce bouquin, pour une première oeuvre, a beaucoup de qualités, tant littéraires que narratives, et j’espère qu’il trouvera un écho dans une industrie littéraire en continuelle surproduction.

The Wild

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Champsecret

Publié le Dimanche 26 Mars 2006 - 14:19
Catégorie: Boukinage

J’avais découvert Gilles Leroy au hasard d’une table couverte de bouquins, et j’avais été conquis par « Grandir ». J’avais été particulièrement stupéfait de trouver chez cet auteur la parfaite symbiose (à mon avis) entre ce que j’aimais dans la littérature américaine (le sens de la narration, l’épaisseur psychologique des personnages, les nombreux dialogues) et la littérature française (le style, la plume, les métaphores alambiquées, l’aphorisme enlevé, la poésie du langage et un brin de névrose qui trahit son auteur). Ajoutez à cela une de ces sagas familiales avec un personnage homo, et j’avais évidemment accroché. Malgré quelques faiblesses, je retenais avant tout une écriture fascinante.

Ce nouveau roman de Gilles Leroy ne ressemble pas du tout au précédent. Dans le fond comme dans la forme, et pourtant c’est cette même écriture, ce style brillant, ces sentiments exacerbés qui m’ont fait le lire avec autant d’avidité et de délectation. Ce n’est pas vraiment un roman puisque le narrateur (et le héros) est un écrivain qui s’appelle Gilles Leroy, et qui vit à la campagne, dans un endroit reculé : « Champsecret ». Ce dernier compose son livre sous forme d’entrées de journal (ou de blog ?), et nous découvre ainsi une année de son existence d’auteur. Mais ce n’est pas non plus un récit purement autobiographique. Il s’agit donc d’une sorte de fiction réaliste (ou une réalité fictionnelle, bref un roman en oxymoron), je suppose, qui permet de rentrer dans l’imaginaire, le bestiaire et l’univers d’un auteur qui ressemble beaucoup à Gilles Leroy. Un jardin secret et un jardin bien réel aussi qui sont au centre du roman, et dans lesquels l’auteur puise son inspiration.

Et à 48 ans, il ne doit pas être trop mal le sieur Leroy parce qu’il s’envoie tout de même un nombre considérable de jeunots du coin ! Il décrit bien la misère sexuelle des types du genre « honteuses » avec qui il s’envoie en l’air mais sans que jamais les autres n’affirment leur homosexualité. Rien à voir cependant avec des rapports comme ceux que l’on peut lire dans « Autobiographie érotique » de Benderson, on sent que les rencontres que fait le narrateur de « Champsecret » sont plus naturelles, inopinées et presque fortuites.

On lit donc dans ce roman sous forme de courtes entrées de journal, ce qui arrive dans la vie de cet écrivain parisien, retiré à la campagne. Il précise les mois, et ensuite on a des mentions éparses de jour de la semaine, parfois des dates, parfois même des moments non datés. J’ai beaucoup aimé la forme car c’est un mélange très intéressant entre une concision et un résumé factuel qui sied au journal, mais avec des digressions, réflexions et parfois une préciosité de langage qui sont beaucoup plus du fait de l’auteur. Cela donne un récit plutôt digeste et agréable à lire, d’autant plus qu’une structure narrative se dégage de l’ensemble avec une succession d’intrigues qui dirige l’attention du lecteur.

Ainsi plusieurs parties se dessinent avec des protagonistes comme le meilleur ami un peu zarbe, ou bien l’amie atteinte du cancer qui va mourir alors que ses pièces ont été des échecs (j’ai vraiment été touché par cette « histoire ») et bien sûr les garçons qui passent dans son lit pour un moment ou plus. Et puis il y a Zach qui revient tout au long du roman, et dont la relation prend la forme d’épisodes qui ne sont que des revers successifs, mais dont on sent l’attachement affectif et la sincérité de certains sentiments. Malgré tout, rien de solide ou de tangible dans ces relations « amoureuses »… et ça, ça m’a plutôt mis le moral en berne.

J’ai beaucoup aimé la petite dizaine de fois où l’auteur révèle les lapsus calami qui ont émaillé son manuscrit. On découvre alors quelques erreurs dont la portée psychologique n’est peut-être pas évidente, mais qui rend les faiblesses de l’écrivain encore plus attachantes. (Et il ya encore tant à dire… sur le titre du roman en lui-même ou les titres des différentes parties…)

Bref, je confirme avec ce livre, l’admiration que j’ai pour le style de Gilles Leroy. Quelle écriture… J’ai flâné dans son jardin avec beaucoup de plaisir, et j’ai découvert un peu plus l’homme en filigrane de l’écrivain (ou peut-être est-ce simplement l’illusoire impression qu’il veut donner à son lecteur). Mais encore une fois, quelle écriture, quelle écriture !

Champsecret - Gilles Leroy

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Grandir

Publié le Vendredi 4 Novembre 2005 - 16:40
Catégorie: Boukinage

Je viens de finir cet excellent petit roman de Gilles Leroy, et il m’a beaucoup plu. C’est drôle il s’agit d’un roman dont les personnages ou l’intrigue ressemblent à ce que j’aime lire habituellement chez les auteurs américains. C’est la première fois que je lis un français qui traite ainsi au vitriol de la famille, de la sexualité (homo), des tabous et qui nous plonge dans un récit aussi épique que charmant.

Le narrateur est un garçon qui s’appelle Will et que l’on découvre à travers trois épisodes de sa tumultueuse existence (familiale !) : à 14, 17 et 21 ans. Ses parents sont Nush et le Pb (initiales pour Playboy) : deux personnages hauts en couleur qui font taches dans une famille modeste et ouvrière de la France profonde. En effet, ils habitent à Paris et ces trois épisodes sont trois visites de Will : deux fois pour un mariage et une fois entre les deux, pour un court séjour après le divorce de ses parents et la maladie de sa mère. La famille est investie depuis des générations dans l’usine du coin qui fabrique des objets de luxe en verre et cristal réputés dans le monde entier. Ce sont des gens un peu rustres et qui bavassent les uns sur les autres. Une bonne ambiance familiale délétère comme je les aime, propice au meilleur des romans.

Will est un personnage homo comme j’en avais rarement lu, sinon dans des romans américains (à la « 10/18 Domaine Etranger »). Il est non seulement très crédible mais aussi intéressant par la richesse et complexité de son personnage (en dehors de son orientation sexuelle évidemment). Les rencontres avec les cousins Vitti sont l’occasion de bien des joutes, niaiseries et autres circonvolutions familiales que j’ai adorées. L’auteur en profite aussi pour détailler les histoires personnelles, et les drames, des uns et des autres. Mais surtout la manière dont Will forge peu à peu sa personnalité et l’évolution des différents personnages sont très bien mises en scène.

Enfin, ce Gilles Leroy, et j’y reconnais là le roman français, déploie une langue très belle, avec un style vraiment singulier et marquant. Il narre avec beaucoup de subtilité son histoire, mais il nous fait surtout rentrer dans les vies de ses personnages avec beaucoup de sincérité, d’émotions et de force. J’ai été très sensible à sa plume et sa verve. Le livre est assez court et se lit rapidement, mais il m’a laissé une très bonne impression. Avec une ultime phrase qui est une des plus merveilleuses phrases de fin de roman qu’il m’ait été donné de lire.

Grandir - Gilles Leroy