5 articles tagués avec “Gus Van Sant”

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Milk

Publié le Lundi 8 Décembre 2008 - 14:32
Catégorie: Cinéphage

Un film au titre sobre et laconique, un nom de famille qui est un nom commun, et qui va certainement susciter bien des interrogations lors de sa sortie. Est-ce que ça parle de lait ? Ou bien, pour les gays qui s’intéressent aux réalisations de Gus Van Sant et qui ont fréquenté la fin (des sous-sols) du Palace, un documentaire sur les soirées Milk ? Et pourtant, cela fait maintenant 30 ans qu’Harvey Milk a été assassiné à San Francisco, en même temps que le maire de la ville, George Moscone.

Harvey Milk était superviseur de la ville et le premier élu ouvertement gay des USA, il était surtout un grand activiste de la cause homosexuelle à San Francisco, plus largement en Californie, et plus largement encore aux États-Unis. Lui et Moscone ont été assassinés par un autre superviseur, Dan White, dont les motivations demeurent encore assez floues.

Le film commence en 1970, donc nous sommes après Stonewall, et même si la condition des homos est toujours aussi précaire, au moins en parle-t-on un peu plus dans les médias. Les gays sont de plus en plus visibles et luttent contre les stigmatisations dont ils sont les victimes. C’est à New York, dans le métro, qu’Harvey Milk, qui a tout juste 40 ans, rencontre Scott Smith. Ce dernier devient son amant pendant plusieurs années, et le couple se rend à San Francisco, dans le quartier de Castro, pour mieux vivre son homosexualité. Gus Van Sant rend compte de ces huit années d’activisme de Milk, de ses combats pour plus de visibilité et d’égalité, jusqu’à son incompréhensible assassinat en 1978.

Une histoire passionnante et le talent de réalisateur de Gus Van Sant
Finalement, c’est un film à la trame assez classique que nous livre le réalisateur. On connaît Gus Van Sant comme un cinéaste inspiré et qui se focalise sur de jeunes corps de mecs dénudés, ou bien qui narre des histoires sombres et mornes, avec un style, une lenteur et une préciosité qui en agacent pas mal. Je ne suis pas fan de ses histoires en général, mais je suis rarement déçu par sa manière de tourner et surtout son oeil extraordinaire qui fait de la caméra un outil qui scrute véritablement l’âme de ses comédiens. J’ai beaucoup aimé Milk car le scénario n’est visiblement pas signé de Van Sant, et il s’empare donc de la réalisation d’un film dont le fil est tracé, dont les étapes sont consignées et respectées, et qui finalement raconte de manière assez chronologique et “sage” les différents événements de la vie d’Harvey Milk. Il ajoute simplement à cette trame fidèle sa manière de filmer, et son indéniable talent pour révéler les personnalités des jeunes pédés affriolants et révoltés des années 70. On retrouve donc toutes les qualités formelles du cinéaste, avec une histoire intrinsèquement passionnante et touchante.

Le film alterne entre des passages tirés de documents d’époque, souvent au grain grossier et à la pellicule décolorée, des faux reportages tournés à la manière des années 70, et plus généralement des scènes filmées de manière traditionnelle. Mais ces dernières sont dotées d’une reconstitution des plus minutieuses et soignées des années 70, que ce soit dans les vêtements, coiffures, voitures, extérieurs ou bien accessoires (les montures de lunettes avaient un sacré style). Gus Van Sant n’en fait donc pas trop et se consacre pleinement à son récit, à cette narration structurée et structurante, pour un film dont le sujet est bien assez haut en couleur pour éviter une quelconque pédanterie.

Cependant, le réalisateur instille ça et là des marques bien reconnaissables de son talent. Ainsi on retrouve sa manière de filmer les corps, les hommes qui s’embrassent, font l’amour, ou simplement se frôlent, se regardent profondément… Il greffe au jeu des comédiens (déjà très bons pour la plupart) sa propre interprétation des événements, des relations entre les protagonistes, et même des sous-entendus dans la motivation du meurtrier. Il ne s’agit pas d’un documentaire, mais bien d’un film avec son lot d’émotions, de rencontres amoureuses, de trahisons et autres manigances. En ce sens, cette “biopic” est particulièrement réussie dans son mélange des genres.

Des comédiens bien dans la peau de leurs personnages
Côté comédiens, il est difficile de faire la fine bouche… Sean Penn est incroyable dans le rôle d’Harvey Milk, et totalement en phase avec son personnage. On sent tour à tour la vigueur et la passion du militant, mais aussi ses propensions à la manipulation politique, ou bien sa sensibilité à fleur de peau dans ses relations amoureuses. James Franco en tant que petit ami de Milk nous régale de ses sourires ravageurs et décidément très “James Dean”, en plus d’être excellent dans ce rôle. Les autres comédiens sont crédibles, avec notamment Josh Brolin (Dan White) et Emile Hirsch (Cleve Jones) qui s’étaient démarqués respectivement dans W et Into The Wild.

En 1975, Harvey Milk et son compagnon ont ouvert une boutique de photo dans Castro Street, rapidement devenue le point de ralliement des homos du quartier. On voit Harvey/Sean Penn, qu’on appelle déjà le “maire de Castro”, qui milite pour encore plus d’émancipation et pour un véritable renforcement du sentiment communautaire. Il se décide donc à briguer un poste à la mairie. Il échoue à plusieurs élections, mais finalement le changement de sectorisation (Castro est découpé comme un seul secteur, et donc le vote “gay” le fait clairement élire) lui donne un poste de superviseur (une sorte de conseiller municipal).

De la Proposition 6 à la Proposition 8
Le film présente toutes les étapes de la transformation du militant en politicien. Milk arrive peu à peu à convaincre aussi les autres minorités, et à faire passer des directives anti-discriminatoires pour la ville de San Francisco. Mais le point d’orgue du film est la campagne contre une célèbre proposition homophobe: la “Briggs Initiative”, aussi appelée “Proposition 6″. C’est certainement là où le film est le plus troublant, dans son inquiétant parallèle avec la fameuse Proposition 8 qui vient de passer en Californie.

Certains passages du film sont issus de documents télévisuels qui présentent une campagne homophobe — menée par Anita Bryant (et les ultrachrétiens du coin), une chanteuse américaine populaire — qui consistait à faire licencier les professeurs homos ou ceux qui les soutiennent! Cela n’est pas sans faire penser aux charmants discours anti-Pacs de Christine Boutin. On entend Anita Bryant expliquer sans ciller que les homos, étant incapables de se reproduire, doivent bien recruter de nouvelles proies. Et cela se fait évidemment dans les écoles, et c’est pour cela que les homos deviennent profs. Ces conservateurs avaient même en tête des entretiens psy pour débusquer les gays…

Harvey Milk part en véritable guerre contre la Proposition 6, et fait campagne pour convaincre tous les gays des USA de sortir du placard! Cette partie du film est assez saisissante car elle démontre bien comment en 1978, une mobilisation nationale a pu permettre de faire largement annuler une proposition aussi décadente. On ne peut alors que penser au ballotage favorable de la Proposition 8… Et la démonstration est tellement saillante que je me demande même si le film n’aurait pas dû être sorti avant pour son effet politique.

Et ce meurtre… Apparemment décorrélé de toute politique, en tout cas d’homophobie, c’est un sacré coup de folie qui a poussé un autre superviseur à assassiner le maire, George Moscone, et Milk, quelques minutes plus tard.

Il semble que d’autres films sont en préparation sur la vie d’Harvey Milk, mais il va être très difficile de faire mieux, et surtout concernant l’interprétation de Sean Penn.

Milk

  • Cinéphage
Paranoid Park

Publié le Lundi 22 Octobre 2007 - 23:52
Catégorie: Cinéphage

Voilà un film déroutant, et qui me laisse une impression mitigée… J’y retrouve bien les qualités formelles et un certain charme à la « Elephant » (putain, ça fait trop longtemps que je blogue), ainsi qu’un vrai talent pour exprimer l’adolescence. Mais il y a aussi la lenteur et un style un peu trop « ampoulé » qui rendent l’ensemble plutôt chiant et du genre « tout ça pour ça ». Autant j’étais ressorti de « Last Days » impressionné et marqué, autant là j’ai été déçu.

Alex est un ado lycéen moyen, un jeune skateur de Portland, Oregon. Il fréquente avec son pote une piste de skate underground et malfamée près d’une voie ferrée. Un soir il se retrouve à déconner en s’accrochant à un wagon, mais il est repéré par un garde. Alex pousse malencontreusement le gardien qui se fait découper en deux par un train. Traumatisé, il décide tout de même de se taire, et est interrogé par la police dans son lycée.

Le problème c’est qu’il ne se passe pas grand-chose d’autre durant le film… Alors évidemment, on retrouve ces comédiens « vrais ados » que Gus Van Sant filme terriblement bien, et il faut avouer que la photo, le montage, et sa manière de tourner son irréprochable. Mais bon, ça ne fait pas entièrement un film ! En tout cas, là ça n’a pas suffit à mon goût. Il y a bien tout un tas de séquences avec des skateurs, mais ça m’a vraiment fait penser à « Wassup rockers », sauf que ce dernier avait vraiment un scénario.

Formellement, je reconnais que le réalisateur sait tenir une caméra, et sait exprimer une kyrielle d’émotions en cinéma. En outre, l’originalité du film repose aussi sur un montage qui présente des scènes qui se répètent, et font découvrir petit à petit l’intrigue (trop mince à mon avis). Le héros écrit dans un cahier sa mésaventure, et on revit alors, morceau par morceau, les moments autour du drame. Les parents sont de nouveau absent, ou étrangement diminué. J’ai trouvé très forte la scène où on aperçoit (au mieux) la mère d’Alex, qui lui pose quelques questions, avant de retourner à l’indifférence (ou au respect de la vie privée). La musique aussi est omniprésente, et souligne extrêmement bien les moments forts du film. Voilà donc bien des qualités qui ne font que confirmer le bien que je pense de Gus Van Sant en tant que fameux cinéaste, mais ça n’empêche que c’était chiant, et au final peu intéressant.

Pris à part, certaines scènes valent franchement le détour, mais globalement je ne comprends pas où il veut en venir.

Paranoid Park

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Paris je t’aime

Publié le Mardi 22 Août 2006 - 19:17
Catégorie: Cinéphage

18 courts métrages qui ont pour seul point commun de se dérouler dans Paris. Une pléiade de comédiens et de réalisateurs, avec pour ces derniers une grande liberté de thème et de création, donc cela donne un ensemble particulièrement hétérogène. Cette diversité peut-être perçue comme un défaut si l’on considère que les courts-métrages vont du très mauvais au très bon (selon mon goût personnel), ou bien comme une qualité si l’on voit plus cela comme une richesse de représentation (dans le fond comme dans la forme).

Parce qu’au moins, on ne peut pas reprocher à cette oeuvre collective d’être polymorphe au possible. On y retrouve du vaudeville, du sketch, du pathos, de la comédie, du drame, du docu-fiction, du fantastique, de l’horreur, de la fable, du marivaudage, et avec des manières de filmer, de jouer et de photographier Paris très variées.

Reste que j’ai eu bien peur quand les premiers quartiers de Paris se sont ainsi égrainés et que je trouvais cela vraiment pas terrible. Passent donc Montmartre, Quais de Seine et le Marais (Gus Van Sant pourtant, avec Gaspard Ulliel et Elias McConnell tout de même) sans me toucher spécialement, voire m’indifférer totalement. Et puis Tuileries où l’humour corrosif des fères Cohen et l’interprétation toujours aussi percutante de Steve Buscemi me tire un sourire. Un petit sursaut aussi avec Loin du 16ème où une situation sociale est mise en exergue par les transports, et la rupture entre Paname et sa banlieue. Bof, bof, bof pour les trois suivants, avec Porte de Choisy (original mais trop barré), Bastille ou Place des Victoires.

Alors que je commençais sérieusement à me dire que j’avais fait une erreur en venant voir ce film, le court-métrage sur Tour Eiffel fut la pépite qui m’a rasséréné. En effet, il s’agit d’une magnifique petite fable où un petit garçon raconte comment ses parents, deux pantomimes clownesques et fantasques (dont Yolande Moreau), se sont rencontrés et ont trouvé l’amour. Le Parc Monceau et le Quartier des Enfants Rouges (avec Maggie Gyllenhaal, la frangine de Jake) ne m’ont pas conquis. Pas d’étincelle quoi… Alors que Place des Fêtes d’Oliver Schmitz est un petit bijou qui en quelques minutes raconte une très belle histoire, une histoire parisienne à la fois singulière et cyniquement rebattue.

Et à partir de là, j’ai beaucoup aimé les courts-métrages suivants. Notamment Pigalle avec un génial Bob Hoskins, et Fanny Ardant qui parle anglais avec les mêmes mimiques qu’en français (je me demande comment cela sonne à l’oreille des anglo-saxons, moi je trouve cela irrésistible !), dans une histoire de couple qui se redécouvre. Ensuite vient le surprenant Quartier de la Madeleine avec une belle histoire d’amour et de Vampires… et Elijah Wood en prime ! Et puis c’est Wes Craven qui raconte une de ces anecdotes qui ne peut se passer qu’au Père Lachaise. Rufus Sewell (Murdock dans « Dark City », j’étais surpris de le revoir là !) est en promenade avec sa future femme, et ils sont confrontés à certains choix de vie. Tout se finit bien grâce à Oscar Wilde, enterré là…

Les trois derniers courts vont crescendo dans la qualité et l’émotion, dans des histoires aussi concises que les autres, mais vraiment d’un niveau supérieur. Faubourg Saint-Denis raconte l’histoire d’amour entre une comédienne, Nathalie Portman, et un garçon aveugle. Nathalie Portman est simplement fabuleuse dans ce fugace opus, et elle démontre encore ses superbes qualités de jeu, et son indéniable charisme. Quartier Latin de Gérard Depardieu et avec les géants : Gena Rowlands et Ben Gazzara. Cette fois c’est une séparation entre ces deux américains plutôt aisés et d’âges murs. Ils divorcent alors qu’ils ont chacun refait leurs vies avec des personnes plus jeunes, et ils échangent quelques tirades qui valent leur pesant de cacahouètes.

J’adorerais retrouver les lignes exactes lorsqu’elle le tance, et il lui dit que les choses auraient été différentes si elle avait fermé sa grande gueule cynique (quelque chose comme « shut up big cynical mouth »). Et elle lui répond du tac au tac « oui et toi moins laissé tomber ton pantalon avec d’autres femmes » (« lay down your trousers » je crois, l’opposition entre le « up » et le « down » est oralement très percutante). Je n’arrive pas à trouver ça sur le net… Les deux personnages sont tellement réalistes surtout, que je me souviens en avoir rencontré beaucoup des « américains à Paris » de ce type, et dont je capte toujours quelques bribes de conversation (mais si, on comprend et on parle un peu anglais, arf !).

Enfin, 14e arrondissement figure une factrice de Denver qui est en visite à Paris. En quelques minutes, on entre dans son univers d’américaine qui a toujours rêvé de Paris, et qui y vient malheureusement seule. C’est sa voix et son irrésistible accent yankee qui rythme tout le court-métrage, comme si elle lisait une rédaction sur le sujet. Cette petite oeuvre est toute en sensibilité et délicatesse, touchante et rémanente.

Heureusement que la fin du film est autant en apothéose et que la musique contribue aussi à faire battre nos petits coeurs d’amoureux de Paris, car le début m’avait vraiment décontenancé. Mais après tout, si tout avait été si bien et homogène, j’y aurais certainement vu un côté lancinant… Et là au moins, il y en a pour tous les goûts ! Ce film est tout cas une réelle célébration de Paris toute en élégance, et avec une certaine authenticité. Parce que ce n’est pas un Paris de carte postale, mais au contraire la ville vivante et actuelle, une cité aux milliers de facettes, qu’elles soient sociales ou architecturales. Et puis l’amour… Oh là là !

L’avis des copines : Gregoo, Niklas, McM, et deux américaines à Paris : La Page Française, Maîtresse.

Paris je t'aime

  • Cinéphage
Last Days

Publié le Mercredi 8 Juin 2005 - 1:02
Catégorie: Cinéphage

Je savais que je n’allais pas voir le film le plus drôle de l’année, et je ne m’attendais pas non plus à être paralysé par l’action. Le film évoque les derniers jours d’un chanteur au succès ascendant, Blake, pour parler des derniers moments de Kurt Cobain avant son suicide. Michael Pitt qui interprète brillamment le rôle de cet artiste torturé et que l’on sent vraiment sur le fil du rasoir dès les premières images.

Le réalisateur est un oeil qui observe le monde déclinant de Blake. On suit aussi les quelques amis musicos déjantés qui crèchent dans une baraque immense perdue dans la verdure. On voit le corps et le mental abîmés des personnages. Drogue ? Oui on peut le deviner, mais on ne le voit concrètement jamais. La caméra va et vient dans le quotidien déliquescent de ces protagonistes d’une fin annoncée et aussi brouillonne que leur existence du moment. D’ailleurs, le film débute par deux couples « hétéros » dans un lit, jusqu’à ce que cela s’inverse et voit la nuit suivante les deux filles et les deux mecs ensembles.

Clairement, j’ai trouvé ça long et parfois un peu chiant. Mais Gus Van Sant est là, et il est vraiment doué pour donner une beauté stupéfiante à des scènes purement contemplatives. Du coup, cela passe plutôt bien, on entre dans ce cercle vicieux et on peut aussi se retrouver happé dans ces séquences minimalistes et méditatives. Les décors jusque dans les couleurs, le climat et les objets sont chiadés, mais la manière de filmer et de cadrer de Van Sant est surtout grandiose.

Blake décline mais on pourrait l’imaginer durer comme cela pendant beaucoup plus longtemps. On sent donc à la fois l’inexorabilité de sa mort, mais aussi la surprise de la voir arriver à ce moment là, et « pour ça ». Outre cela, Michael Pitt ressuscite deux fois son personnage avant la tombe. Evidemment c’est une guitare entre les mains que le musicien moribond renaît de ses douleurs existentielles et chimiques, pour livrer quelques instants surnaturels où le temps se suspend et où la magie opère de nouveau.

Ce film est beau, incroyablement beau et puissant. Certes un peu trop « vide », mais cette vacuité est justement l’instrument même de la mort à venir. Elle souligne encore plus la détresse du personnage, et arrive à nous plonger dans cette même atmosphère humide et suicidaire, cette ambiance de fin de vie où les perceptions sensorielles s’annihilent, et où l’artiste souffle son ultime chant avant de mourir.

Last Days

  • Cinéphage
Elephant

Publié le Dimanche 26 Octobre 2003 - 19:09
Catégorie: Cinéphage

Après Ken Park, on essaie de voir dans Elephant une filiation quelconque ou bien un rapprochement quant aux thèmes abordés. En fait, Ken Park est un peu la version « cliché » et « concentrée » d’un Elephant, qui est le regard objectif et froid du documentaire. Ce film est une fiction plus qu’animée d’un souffle authentique, puisqu’il s’agit d’un épisode de la réalité. Elephant est le récit circonstancié à travers la narration de plusieurs protagonistes tout au long de cette fatale journée où la folie de Columbine a eu lieu.

La mise en scène nous donne à regarder le film comme un documentaire, comme l’émission « strip-tease », un simple exposé de séquences qui illustrent bout à bout une série d’événements. Mais là où Gus Van Sant va plus loin, c’est justement dans cette impression de récit froid d’une réalité objective qui est pourtant tout à fait réglé au cordeau pour livrer une telle impression globale. En effet, la manière dont les personnages ont été choisis et interprétés, le montage, la musique distillée tout au long du film et cette incursion dans l’intimité de l’école (un monde complexe de souffrance et d’initiation) sont gérés avec une minutie et une précision redoutables. Ainsi, le film déroule cette journée en empruntant le regard d’une poignée d’élèves (dont les deux tueurs), et nous dévoile les dessous de l’affaire en quelques regards, dialogues, plans, qui nous plongent dans un univers complexe. Car les tueurs ne sont pas deux êtres diaboliques et psychopathes par l’opération du saint-esprit, et tous les adolescents américains ne sont pas non plus les êtres névrosés et borderline de Ken Park ou Kids.

Les protagonistes ont l’air d’être un peu piochés au hasard, mais évidemment il n’en est rien. On suit les pérégrinations de chacun et on ressent les frustrations, les blocages, les humiliations et aussi leurs raisons de vivre et d’espérer, en définitive la démonstration même de la vie adolescente ici ou ailleurs. La différence résidant peut-être dans la manière dont l’éducation entre en jeux, aussi bien celle des parents que celle dispensée à l’école, ainsi que la façon dont on peut se procurer des armes – tout simplement. Certains moments sont filmés un peu à la manière de Jackie Brown, on suit les points de vue de différents personnages sur une même scène et dans un même intervalle de temps. Ce subtile effet met en abîme avec habileté les acteurs dans leur environnement, et souligne la tension qui grandit et un dénouement qu’on sent imminent.

La musique vient aussi souligner certaines scènes avec beaucoup de virtuosité et d’intensité. Le jeu de ces classiques de Beethoven rend certains instants surréalistes et créé une puissante émotion. La caméra glisse sur les personnages et ne tient pas à nous expliquer le fond des choses, simplement à montrer avec dextérité, la triste réalité. On sent que Gus Van Sant ne propose pas une explication complète et argumentée de cette journée, mais veut seulement faire partager les différentes hypothèses qu’on peut ébaucher à partir de ce film-témoin. Et surtout, comme on sait dès le début qu’on est dans une recopie d’un moment passé, on est encore plus sous le choc. Cette sobriété de traitement contribue d’ailleurs à renforcer cette impression de documentaire, et elle place parfois les spectateurs dans un état d’inertie et de prostration incroyable. A certains moments, on a le souffle coupé et dans la salle un même silence d’incompréhension et d’impéritie inonde littéralement l’atmosphère.

J’ai vraiment trouvé que c’était un excellent film, qui a déjà le mérite de raconter cette histoire avec et par les yeux des adolescents (qui sont excellents comédiens) à la fois victimes et bourreaux, proies et prédateurs. En outre, je me dis qu’une fiction qui relaterait ce genre d’événements aurait été considérée comme irréaliste et grossière, et certainement même censurée. Cela ne fait que plus entériner le malaise et faire réfléchir sur la manière dont on doit prendre en considération l’adolescence et ses souffrances, ainsi que la responsabilité de chacun face à ce genre d’actes qui échappent à toute raison humaine.

Elephant