Articles tagués avec “Japon”

Boukinage Les bébés de la consigne automatique (Ryû Murakami)

Publié le Dimanche 28 Décembre 2008 - 2:45
Catégorie: Boukinage

L’image que j’ai du Japon est toujours très contrastée, et représente bien ce qui nous en parvient. On a d’un côté la vision d’une société organisée, policée, hiérarchique et confucianiste, mais de l’autre une grande originalité notamment artistique, un côté déjanté et urbain, et une culture qui a notamment donné les mangas. Seulement dans les livres ou les films, on ne voit pas beaucoup ces facettes plus « décalées ». C’est pourtant exactement ce que fait ce bouquin de Ryû Murakami. En cela, il m’a un peu fait l’effet du film « The taste of tea », même si le thème est complètement différent. On trouve des personnages, des situations et des moeurs qui bouleversent la classique mise des oeuvres japonaises (en tout cas celles que je connais).

Hashi et Kiku sont deux orphelins, deux bébés trouvés dans des casiers de consignes automatiques, sauvés par miracle, qui vont être élevés par la même famille, comme deux frères. Le livre retrace leur parcours, et leur survie dans une jungle urbaine dangereuse et quasi-vénéneuse, aux prises avec leurs névroses et une sorte de funeste destinée. Hashi, le plus « faible », se retrouve à se prostituer dans les quartiers chauds et malfamés de Tokyo, avant de devenir une immense star du rock. Kiku lui devient champion de saut à la perche, se lie amoureusement à une curieuse jeune fille qui élève un crocodile, avant d’être accusé de parricide et d’être jeté en prison. Et bien évidemment, tout cela ne se finit pas bien du tout.

Le récit est acre et acide, il brûle les yeux par sa violence, et il jette ça et là les bouts de vie de ces enfants maltraités : abandon, violence, prostitution, drogue… On dirait du Bret Easton Ellis souvent par la crudité des descriptions et la véhémence de certaines scènes, mais moi j’ai plutôt trouvé du John Irving dans tout cela, ou plus exactement du « Monde selon Garp ». En effet, ce double récit qui nous entraîne dans une vision « réaliste » et très dure du Japon m’a un peu fait penser à la vie de Garp. On assiste à des moments très pénibles et de souffrance, et d’autres complètement barrés et déjantés, avec un parcours semés de rencontres surréalistes, et parfois absurdes. En tout cas le Japon en prend pour son grade, et la morale aussi par la même occasion. Ryû Murakami nous jette à la gueule la pauvreté, la bêtise et le crime, mais il n’oublie pas non plus l’amour et la fraternité, et fignole un roman qui explore ainsi la passion dans toutes ses extrémités.

L’écriture est superbe et chirurgicale, et l’auteur ne lésine pas sur les détails qui nous font mieux partager et appréhender les pensées de ses héros. Ainsi on ne ressort pas indemne d’une telle lecture, d’une telle plongée dans ce Tokyo, qui est tout sauf une image d’Épinal. Et tout au long de la narration, l’abandon, comme premier stigmate des deux protagonistes, résonne à chaque étape de leur construction, à chaque tentative d’émancipation. Le souvenir du casier de la consigne automatique, et des quelques éléments tangibles qui les lient à leur mère (des fleurs séchées pour l’un, un magazine d’une marque pour l’autre…), sont autant de trous noirs, un vortex à la force d’attraction irrésistible qui les entraîne irrémédiablement à leur perte.

Le roman est sorti en 1980 au Japon, et je me demande bien quel en a été son accueil à l’époque… Je n’ai pas réussi à en lire grand-chose au final. En tout cas, Ryû Murakami est considéré comme l’un des plus important auteurs japonais contemporains, et je comprends maintenant pourquoi.

Les bébés de la consigne automatique (Ryû Murakami)

Boukinage La musique

Publié le Samedi 24 Novembre 2007 - 1:11
Catégorie: Boukinage

Je n’avais jamais lu de roman de Mishima, et ne connais pas grand-chose sur l’auteur sinon sa tragique et singulière fin, ou la musique (justement) de Philip Glass sur un film éponyme. Ce roman m’a beaucoup surpris par son thème, son histoire, mais aussi par le fait que ce soit un livre nippon de 1965. En effet, le livre raconte raconte l’analyse d’une femme frigide, et la presque enquête que mène son psychanalyste afin de résoudre les problèmes de sa patiente. Il s’agit donc à la fois d’un livre éminemment documenté sur la psychanalyse, mais aussi qui évoque la sexualité sans réelle pudeur ou métaphore. Que des choses qui me surprennent pour un roman japonais de cette époque, mais je suis certainement trop dans les clichés…

Reiko est une belle jeune femme qui arrive dans le cabinet du docteur Shiomi, et qui se met à lui raconter son histoire, tout en entretenant le psy de son analyse de la situation. La fille a de l’érudition, et il est encore plus difficile au psychanalyste de trier le bon grain de l’ivraie, tant elle essaie de livrer ses propres interprétations de son cas. Shiomi réalise assez rapidement qu’elle ment sur presque tout, et que cette mythomanie cache des douleurs extrêmement anciennes et traumatisantes. A la manière d’un bon freudien, il va peu à peu voir en sa patiente, et aider cette dernière à reconnaître et combattre ses démons. C’est une véritable investigation qui se passe sur des années, et le psychanalyste se rapproche énormément de Reiko.

C’est marrant car le roman m’a fait penser à des bouquins du genre de « 5 leçons sur la psychanalyse » de Freud. On est presque dans l’exemple du cas clinique qui est étudié, et dont on tire les déductions après une fine analyse. On est parfois dans des passages presque techniques mais toujours vulgarisés puisque c’est dans le cadre de la relation patient-médecin, et que l’objectif devait être de ne pas non plus trop alourdir la narration. Mais tout de même, c’est une idée curieuse !!

J’ai bien aimé dans l’ensemble, car le style est efficace, et l’histoire intrigante. On a vraiment envie de connaître l’origine véritable des problèmes de l’héroïne, et pas mal de rebondissements viennent agréablement rythmer le récit. Donc un roman plaisant, mais sans plus, une fois passée la surprise et ce ton original, je n’ai pas non plus été totalement emballé.

La musique - Mishima

Boukinage Kitchen

Publié le Samedi 1 Avril 2006 - 19:01
Catégorie: Boukinage

Le bonheur, c’est de mener une vie où rien ne vous oblige à prendre conscience de votre solitude.

J’ai relevé cette phrase là en plein milieu du bouquin de Banana Yoshimoto, et je trouve qu’elle résume bien le ton, le fond et la beauté minimaliste du roman. Deux nouvelles ou romans courts composent cet ouvrage, et ces deux récits ont en commun ce même usage de phrases courtes et incisives, le thème du deuil, des personnages féminins plus ou moins prostrés, ainsi qu’une atmosphère délicate et suave. J’ai beaucoup aimé rentrer dans cet univers à la fois si nippon, et qui y déroge en même temps sur pas mal de points. Pas étonnant donc que ce livre ait été un tel phénomène au Japon, et que l’auteur soit rapidement devenue une « star ».

L’héroïne de Kitchen, Mikage, est fascinée par les cuisines et les frigos. Elle leur voue une espèce de culte étrange, mais ça la rassure. Elle perd sa grand-mère qui était le dernier membre de sa famille, et elle n’arrive pas à faire front à sa douleur. Dans le même temps, un camarade de classe, Yûichi, lui propose d’habiter chez lui et sa maman, Eriko. Cette dernière est en fait le père de Yûichi, donc une transsexuelle, et l’héroïne tombe rapidement sous son charme.

Un récit tout en délicatesse et en quiétude. L’auteur écrit des lignes qui ne font pas de bruit, mais dont la douceur touche le lecteur. L’action comme le style est minimaliste, mais pas inintéressante, lassante ou creuse. On est bien dans un monde nippon avec les codes habituels, mais avec des personnages dont les valeurs fantasques et le décalage est d’une frappante singularité, ainsi que d’un charme fou.

Le second récit, vraiment court comme une nouvelle, présente aussi une héroïne aux prises avec les difficultés du deuil. Satsuki vient de perdre son fiancé dans un accident de voiture. Mais l’ironie du sort est encore plus perverse, car le deuil est aussi partagé par Hitoshi, un ami d’enfance. En effet, ce dernier a aussi perdu sa fiancée dans le même accident, puisque c’était l’ami de Satsuki qui raccompagnait la fiancée de Hitoshi ! Les deux amis se retrouvent donc liés par un événement très difficile à assumer, et expriment différemment mais également leur malaise. Ce texte m’a presque plus conquis que le premier car j’aime beaucoup la manière dont la relation entre les deux amis est dépeinte. Le style y est toujours aussi minimaliste et agréable.

Une jolie découverte que cet écrivain, que quasiment tout mon entourage connaissait déjà, et m’avait depuis longtemps conseillé.

L’avis des copineuh : Oli et David.

Banana Yoshimoto - Kitchen

Boukinage Fantômes et Samouraïs

Publié le Mardi 15 Juin 2004 - 16:31
Catégorie: Boukinage

Ce bouquin, avec son titre complet : Hanshichi mène l’enquête à Edo, de Kido Okamoto est un recueil de nouvelles qui se passent au Japon dans les années 1850/1860. L’originalité réside dans le fait que ces textes relatent les aventures policières d’un fin limier nippon, Hanshichi, qui a des méthodes de déduction directement inspirées de Sherlock Holmes. Ce personnage de fiction est d’ailleurs apparemment très connu pour cela.

Les nouvelles en elles-mêmes ne sont pas transcendantes, ce sont des résolutions d’intrigues policières un peu alambiquées où Hanshichi, grâce à ses méthodes de déduction, déjoue les plans de malfaiteurs, voleurs, assassins etc. Et souvent en apparence des larcins sont considérés comme l’oeuvre d’esprits vengeurs ou de fantômes, mais (comme Scoubidou lol) il arrive toujours à prouver l’origine humaine des crimes.

Le facteur vraiment intéressant et l’attrait du livre résident beaucoup plus dans la description du contexte des crimes et délits. L’auteur y décrit de manière précise et anecdotique tous les milieux sociaux de cette époque féodale où les samouraïs notamment ont une grande importance. Et il est drôlement fascinant de constater la manière avec laquelle les japonais perçoivent la notion de crime, d’honneur (et le fameux seppuku des samouraïs), de rang social, et la manière dont ils expliquent facilement un phénomène étrange par l’action délibérée d’un revenant. Au final, cette immersion dans la société japonaise de cette époque m’a fait comprendre pas mal de choses sur la société contemporaine, qui est une naturelle évolution de ces schémas ancestraux.

Fantômes et Samouraïs - Kido Okamoto

Boukinage Parfum de glace

Publié le Mercredi 11 Février 2004 - 19:07
Catégorie: Boukinage

Ce roman change considérablement de tous les bouquins que j’ai pu lire dernièrement. En effet, il s’agit d’un livre écrit par une talentueuse japonaise : Yôko Ogawa, un roman qui sort de l’ordinaire et qui m’a vraiment enchanté.

Une jeune femme, Ryoko, réalise une sorte d’enquête suite au suicide inexpliqué de son compagnon, un apprenti-parfumeur. Elle tente de comprendre son geste en cherchant à élucider tous les mystères et zones d’ombre qui émaillaient la personnalité de Hiroyuki. Elle découvre alors tout un univers caché, et qu’elle ne connaissait pas l’homme qu’elle aimait sincèrement. Il laisse quelques mots sur son ordinateur, quelques phrases qu’elle tente de décrypter et qui sont directement lié à son métier de parfumeur. Des odeurs et des fragrances qui sont autant de réminiscences, d’impressions ou de sensations dont elle finit par lever le voile.

Goutte d’eau qui tombe d’une fissure entre les rochers. Air froid et humide d’une grotte. Réserve de livres hermétiquement fermée. Poussière dans la lumière. Frasil sur un lac à l’aube. Mèche de cheveux d’un défunt formant une légère boucle. Vieux velours passé qui a gardé sa douceur.

Une écriture sobre et limpide, même dans l’émotion la plus extrême, vient souligner ce récit qui est dur dans le thème (le suicide inexpliqué, la découverte des « secrets »), mais qui garde une sérénité implacable dans la narration et les personnages. On retrouve bien cette idée des japonais qui n’expriment pas leurs émotions, qui sont capables d’endurer le pire pendant des années sans ciller, des gens qui restent discrets et qui acceptent plus qu’ils ne remettent en question. Aussi Ryoko va-t-elle à contre courant de ses habitudes en menant ses investigations qui la conduisent à chercher des réponses dans le passé de son amant. Elle se rend compte alors que la réalité n’est pas ce qu’elle semblait être, et que son défunt compagnon est un parfait inconnu, malgré leur intimité et leur vie commune. Elle lui découvre ainsi une famille (qu’elle croyait entièrement décédée), un don exceptionnel pour les mathématiques (il avait même été à Prague pour jouter dans un concours international) et une passion pour le patinage sur glace. Peu à peu, elle reconstitue les odeurs qui racontent la vie de Hiroyuki, et son histoire tragique.

Ce bouquin est intimiste au possible grâce à une véritable autopsie des sentiments de la jeune femme, qui la rend à la fois plus fragile mais aussi plus déterminée que jamais dans sa quête. Les descriptions des odeurs et le rapport à l’odorat m’a un peu fait penser au célèbre « Parfum » de Süskind, et on a autant cette impression à certains moments de ressentir les sensations que l’auteur évoque. Ce mélange d’enquête, et de quête de vérité, cet amalgame entre la recherche concrète de ce qui est arrivé, et de la recherche intérieure de Ryoko est brillamment mis en scène, et donne lieu à d’incroyables descriptions.

Yoko Oguwa - Parfum de glace