Amoureuse (Véronique Sanson) de Jeanne Cherhal au 104

Je ne sais pas d’où lui est venue cette idée, mais Jeanne Cherhal se produisait ce soir là au 104 et elle a chanté l’album entier (dans l’ordre des pistes) « Amoureuse » de Véronique Sanson de 1972. Pour les quarante ans donc de cet album mythique, Jeanne Cherhal a déroulé deux fois de suite (à 20h et 21h30) le 33-tours qu’elle a l’air de tant aimer, le tout sans arrêt, ni fioritures, ni ses habituelles mises en scène ou jeux avec le public. Le jeu au contraire était de jouer comme si l’on avait mis le vinyle sur une platine. Elle avait même un disque sur un tourne-disque pour nous régaler de quelques cracs de microsillons en plus de sa magistrale interprétation.

Il s’agissait donc d’un hommage et d’une performance aussi, le truc cherhalien par essence !! Nous étions en seconde et ultime séance, et nous avons donc bénéficié de la présence de Véronique Sanson herself dans le public. A priori, elle était aussi excitée et joviale que nous l’étions. Et il faut dire que la petite salle était relativement acquise à Cherhal et à Sanson, alors la première chantant l’album qui avait lancé la seconde… Hystérie et compagnie dans les rangs !!! Je ne suis pas un immense fan de Sanson mais j’ai absolument adoré ce petit concert spécial. Les chansons étaient remarquablement chantées et jouées, et il y a bien trois ou quatre tubes qui n’ont pas pris une ride dans ce disque quarantenaire.

A la fin tout de même, alors que tout se finissait avec des fans en transe et des applaudissements à tout rompre, Véronique Sanson a rejoint Jeanne Cherhal sur scène. Sanson était extatique et paraissait comme d’habitude complètement tarée !! Elles se sont mises à chanter « Amoureuse » en un duo improvisé, et rapidement Sanson a pété un boulon et c’était génial. Ah quelle chanteuse ! Quelle performeuse surtout !! Elle n’a évidemment plus la voix d’il y a quarante ans, mais elle conserve une sacrée énergie qu’elle sait communiquer. Elle a presque viré Cherhal de son tabouret et son piano, et on ne pouvait plus l’arrêter. Les fans dans la salle étaient plus que ravis, et j’ai adoré cette sensation d’assister à un truc vraiment unique et intime. La vidéo plus bas montre un petit extrait…

Aaaah Jeanne, on t’aiiiiiiiime !!!!

Amoureuse (Véronique Sanson) de Jeanne Cherhal au 104


VERONIQUE SANSON 2012 JEANNE CHERHAL EN DUO 40…

The Second Woman au Théâtre des Bouffes du Nord

Un spectacle au pitch incompréhensible et plus contemporain tu meurs, ce n’est pas toujours ce qui m’attire au premier abord. Mais avec le théâtre des Bouffes du Nord, où j’ai eu quelques chouettes expériences, et avec Jeanne Cherhal en figure de proue, alors je n’ai pas hésité. Bien m’en a pris car j’ai passé un moment aussi agréable que ce spectacle est ovniesque à souhait.

Je dis que c’est super contemporain parce que tout cela repose sur une référence déjà très intello, à savoir un film (apparemment connu hein) de John Cassavetes de 1977 : Opening Night. Mais au bout de quelques minutes, on comprend vite qu’il y a une certaine liberté dans l’adaptation, et ça part tellement dans tous les sens, qu’on se détache rapidement de tout repère narratif. En général, je crains un peu ce type d’approche, car ça veut souvent dire : muet, immobile, contemplatif et pour finir carrément chiant. Mais là absolument pas, on est au contraire captivé à mesure que l’intrigue de déploie et se complexifie, et se déconstruit carrément. Parce que l’ovni qui est présenté repose sur quelques talents, beaucoup de plaisir pris sur scène, et une inventivité telle que je n’ai jamais ressenti au théâtre, un souffle créatif qui vous traverse et ne peut laisser insensible.

En gros, on a une mise en abîme de base puisque le spectacle présente la répétition d’un spectacle ou d’un tour de chant, avec trois chanteurs, un homme et une femme dans un registre plutôt (carrément) lyrique, et Jeanne Cherhal qui tente d’ailleurs de remplacer la chanteuse en titre. La répétition ne se passe pas très bien, entre les caprices de la diva, et un metteur en scène qui tente de faire passer ses idées, tout en essayant de concilier les désirs des uns et des autres.

On doit donc rapidement oublier l’aspect formel d’un spectacle avec une narration linéaire et une histoire, là on est plutôt dans le récit cubiste, et non seulement pour le fond et surtout pour la forme. En effet, ce qui m’a le plus surpris c’est la richesse et la variété des modes d’expression. Je comprends qu’on puisse appeler cela un « opéra » parce que les créateurs du spectacle (mise en scène de Guillaume Vincent, musique de Frédéric Verrières et livret de Bastien Gallet) en explorent toutes les possibilités, et en inventent même d’autres.

Cela commence par un très beau moment, où Jeanne Cherhal allume les candélabres d’un grand luminaire qui éclaire ensuite le théâtre d’une lumière diaphane et est lentement remonté. Le début est assez traditionnel, on a relativement nos marques, on est plutôt dans un schéma classique, et l’intervention même de la chanteuse lyrique avec la sonnerie ridicule de son mobile en plein théâtre vient casser cela avec humour et une rupture inattendue. Serait-on dans un boulevard finalement ? Je pense que les auteurs et comédiens s’amusent avec tous les codes de l’expression artistique et corporelle, en nous gratifiant de scènes qui mêlent à l’envi : chorégraphie, chants lyriques, chansons, musiques classiques, électroacoustiques, orchestrales ou enregistrées, remixées, vidéos, effets spéciaux en temps réels etc. Il y a une énergie folle qui se dégage de tous ces univers qui s’entrechoquent et se répondent, mais étrangement avec une belle unité, ce qui donne au spectacle une certaine « tenue » et permet de s’accrocher sans trop trouver le temps long (même si quelques longueurs sont tout de même à déplorer).

Les surprises sont aussi magnifiées par ce sublime théâtre dont le décor originel si dépouillé et « industriel » se prête bien à cette mise en abîme, et la manière dont ils ont imbriqué les décors, en découvrant acte après acte des pans entiers de la scène. On découvre alors que la vidéo ou la musique n’étaient pas ce qu’on pensait, et de support de fond, ces artefacts théâtraux deviennent des entités propres de la pièce. Je reproche tout de même la déconnection pure et simple de la narration, mais j’ai adoré la mise en scène et la manière dont le spectateur est guidé dans ce spectacle polymorphe. C’est souvent drôle, parfois inquiétant, les effets théâtraux sont exploités au maximum des possibilités offertes, et on casse des vases sur scène, et on danse collé-serré dans des positions plus que suggestives, et les artistes ont l’air de s’amuser et de se donner à fond dans cet opéra aussi barré que prolifique.

Encore une belle surprise des Bouffes du Nord donc, et une toujours merveilleuse Jeanne Cherhal qui non seulement s’amuse sur scène, mais offre aussi une superbe présence en plus de pousser la chansonnette avec le talent qu’on lui connaît. Cette oeuvre est étrange et charmante, intrigante et intello en apparence mais à prendre à mon avis aussi simplement et instinctivement que je l’ai fait. C’était très fort de réussir un carambolage pareil d’expressions artistiques sans fausse note ou dérapages, une collision météorique à impacts multiples qui finit par trouver un ton, un rythme, un mouvement rectiligne uniforme (malgré les frottements) qui s’impose aux spectateurs.

The Second Woman au Théâtre des Bouffes du Nord

Jeanne Cherhal & La Secte Humaine à la Maroquinerie

La dernière fois, j’avais été déçu par Jeanne Cherhal au Bataclan, et tellement déçu d’avoir été déçu… Pfff. Pourtant je gardais encore de son concert en piano solo à La Maroquinerie un souvenir extraordinaire, et donc j’avais énormément d’attente pour ce concert.

Ah là là, quelle soirée, quelle performance, quelle artiste, quelle merveille !!!!!!!!!! J’ai été totalement réconcilié avec ma chère Jeanne Cherhal, vous l’aurez deviné. Le concert était extraordinaire, beaucoup plus acoustique et en finesse par rapport à ce que j’avais vu au Bataclan. Pourtant il s’agissait du même concert mais qui était adapté à la petitesse de l’endroit (elle est vraiment chouette cette salle de concert d’ailleurs). Avec de modestes mais chouettes effets scéniques, la chanteuse propose un spectacle formellement réussi, en plus d’un tour de chant qui m’a laissé extatique et ravi.

J’ai notamment eu droit pour la première fois à La Station qui reste ma chanson préférée.



Comme on peut le voir sur les photos, il y a aussi eu quelques invités, dont JP Nataf, mais aussi la soeur de Jeanne, Lise Cherhal, et une magnifique découverte en la personne de Karimouche. Cette dernière chanteuse a vraiment étonné tout le public, et en écoutant quelques chansons d’elle, je me dis qu’on en entendra peut-être parler dans quelques temps. Jeanne Cherhal nous a offert une de ses performances a jongler entre moments plus rythmés, ou bien plus tendres et intimes. Elle a gardé ses habitudes à fanfaronner, à s’affaler en haut d’un piano pour pousser la chansonnette, à dire beaucoup de conneries, et à fusionner avec un public qui connaissait plutôt très bien ses chansons. Ah là là, c’était superbe. Vivement la prochaine !!

Jeanne Cherhal & La Secte Humaine à la Maroquinerie

Jeanne Cherhal au Bataclan

Oh là là, mais j’adore Jeanne Cherhal, nan mais vraiment quoi !! Ses paroles, sa musique, sa folie douce et ses excentricités sur scène, tout me plaît et me ravit. Mais là, y’a eu comme un hic… J’ai bien eu le temps de cogiter et de ressasser (C’était il y a un mois.), il y avait plusieurs choses qui clochaient pour moi : un nouvel album que j’avais tout juste eu le temps d’écouter, une situation vraiment naze dans la salle (près des baffle, juste au bord de la scène excentré) et j’étais bien bien crevé.

Du coup, je ne suis pas rentré dedans, je suis resté tout le temps en retrait, en dehors, en recul. Et j’ai trouvé que la sauce ne prenait pas vraiment avec le public non plus, avec un album tout vert et des anciennes chansons dont aimerait tant qu’elle nous régale. J’avais aussi eu l’occasion de l’écouter un peu plus « solo piano » dans une ambiance assez unplugged, alors que là ça dégageait carrément bien, mais ça ne seyait pas vraiment à mes envies.

Bref, un avis en demi-teinte parce que j’ai aimé tout de même la voir ainsi, et qu’il y a eu quelques bons moments. Mais je n’ai pas décollé comme les fois précédentes, et surtout pas comme lors de cet incroyable récital à la Maroquinerie.

Mais bon il y en aura d’autres !!

Jeanne Cherhal au Bataclan

K, JP Nataf et Jeanne Cherhal au « Café de la Danse »

J’ai vu Jeanne Cherhal, il n’y a pas si longtemps, à la Maroquinerie, mais je n’ai pas résisté à y retourner là pour la revoir sur scène. Elle m’avait tellement marqué en live, que je tenais à revivre un peu de ces petits moments qu’elle offre à son public. Et une fois de plus, j’ai pu retrouvé sa bonne humeur, son humour et ses adorables facéties.

Il y a d’abord eu K, un jeune chanteur suisse, qui n’a pas fait l’unanimité parmi mes amis. Je suis moins négatif qu’eux, même si j’ai aussi pensé que ce garçon a encore besoin de faire ses armes et d’aiguiser un peu sa plume. En effet, ses chansonnettes étaient un peu trop légères et candides pour vraiment nous accrocher. Pourtant je lui ai trouvé beaucoup de qualités, une bonne présence scénique, et du moins pas mal de potentiel.

Ensuite, ce fut JP Nataf, et en effet la transition fut assez rude. Ce dernier est un putain de chanteur, qui a beaucoup évolué depuis « les Innocents », dont il était le leader, jusqu’à ses chansons d’aujourd’hui. Musicalement irréprochable, la particularité de la soirée était d’avoir les trois artistes en solo avec un instrument, JP Nataf m’a énormément séduit en chantant ses textes accompagné d’une guitare électrique qui prenait vie sous ses doigts. Ses paroles sont plutôt tristes ou mélancoliques, mais vraiment transcendées par la manière dont il les habite sur scène.

Et puis, Jeanne Cherhal a clôt la soirée, avec trois quart d’heure de concert toujours aussi efficace et émouvant. Bien sûr, ce n’était pas aussi bien que la « Maroquinerie » qui était un concert assez emblématique, mais quel bonheur de l’écouter au piano nous égrener ses magnifiques chansons. Comme toujours entre rires et larmes, ironie mordante et souvenirs alambiqués, elle a raconté ses histoires avec une vitalité extraordinaire, et une alacrité communicative. Car c’est avant tout une conteuse de « ces petits riens qui sont tout ».

Elle nous a gratifié de quelques nouvelles chansons qui, encore une fois, promettent un très bel album. Il y a notamment ce texte superbe qui raconte l’histoire d’amour entre Juliette Gréco et Miles Davis. Mais dans un registre plus tragicomique, elle a remis le couvert en rechantant son aventure avec son boucher, qui a débouché sur une phobie des porcs… J’ai capturé tout cela… Désolé pour la qualité, c’est du live !! J’ai retranscrit ce que j’entends, avec quelques lacunes… mais ça permet de suivre.

Il avait les mains blanches et larges,
et avait un coup de taureau.
Le dos cassé par tant de charges,
à sa manière, il était beau.
Sur son tablier éclatant,
on apercevait quelques traces
de lymphe séchée et de sang,
d’animaux devenus carcasses.
Le jour où je l’ai rencontré,
au milieu d’un fatras de viandes.
Il n’a rien eu à me montrer,
j’ai su comprendre sa demande.
Un seul clin d’oeil a suffit,
pour que je le suive en silence.
Il m’a ouvert son paradis,
sa chambre froide c’était Byzance.

Ô mon boucher, Ô mon roi,
viens me coucher contre toi.
Ô mon boucher, Ô mon roi,
viens te coucher contre moi.

Pendus au bout de leurs crochets,
ils étaient trente à m’observer.
Roses comme un corps de ballet,
allaient-ils se mettre à danser ?
Le boucher m’attrapa les hanches,
et me bascula en arrière.
J’étais comme un […] qui penche
vers […] de l’air.
L’étreinte qui suivit fut brève
et magnifique, et angoissante.
Il me revient souvent en rêve,
le goût de sa bouche insistante.
Cernés par les cadavres nus,
des porcs voués à son billot,
je l’ai aimé sans retenue,
je l’ai aimé sans dire un mot.

Ô mon boucher, Ô mon roi,
viens me coucher contre toi.
Ô mon boucher, Ô mon roi,
viens te coucher contre moi.

Quand il s’abandonna enfin,
j’entendis comme un grognement.
Un petit râle un peu […],
qui n’était pas de mon amant.
Mais qui d’autre pouvait gémir?
Levant les yeux dans un effort,
Oh je du admettre le pire :
l’un des porcs n’était pas mort.

Il respirait si faiblement,
que je crus d’abord me tromper.
Mais en l’entendant, mon amant,
était debout à mes côtés.
Il attrapa une arme blanche,
et la leva vers le porcin.
L’attaque fut précise et franche,
le cochon décéda soudain.

Ô mon boucher, Ô mon roi,
viens me coucher contre toi.
Ô mon boucher, Ô mon roi,
viens te coucher contre moi.

Je n’ai pas revu mon amour,
et les néons des chambres froides.
Depuis j’ai banni pour toujours,
le goût des porcs, même en salade.
Mais je garde comme un trésor,
le souvenir chaud de ses mains.
J’oublie le cochon demi-mort,
et je dors, et je dors, et je dors,
jusqu’au lendemain.

K, JP Nataf et Jeanne Cherhal au « Café de la Danse »

Jeanne Cherhal, « Piano Solo » à la Maroquinerie

Je suis un grand fan de Jeanne Cherhal, mais je n’ai pas vraiment le réflexe d’aller voir les artistes que j’aime en concert. Il faut vraiment que je change cette mauvaise habitude. A. m’avait raconté à quel point Cherhal était géniale en concert, mais nous n’avions même pas pris de places. Et puis, par un complet hasard , une amie a pensé à nous pour nous revendre des places de deux autres copains qui ne pouvaient plus y aller. Alléluia ! Car ce vendredi soir en compagnie de Jeanne Cherhal est certainement un des meilleurs moments de ces dernières semaines.

C’était très spécial pour la chanteuse puisqu’il s’agissait de l’ultime concert de sa tournée (depuis 13 mois apparemment), et qu’elle nous donnait ce spectacle simplement accompagnée de son piano. Ajoutez à cela une petite salle à l’ambiance particulièrement intimiste, et des fans de chez fans qui étaient là pour profiter à 100% de ces moments privilégiés avec cette femme d’exception.

Autant j’aime beaucoup l’artiste et ses albums, dont certaines chansons sont des monuments cultes pour moi, autant je ne me doutais pas non plus de ce que j’allais découvrir à cette soirée. Et évidemment, à 5 mètres de moi, c’était encore plus fort et percutant. Alors qu’on pourrait croire qu’elle a tiré des larmes de son public, en fait elle a plutôt suscité d’incroyables crises de rigolade. Car Jeanne Cherhal est une boute-en-train de première, qui se marre tout le temps, ne se prend pas au sérieux, et nous a concocté pendant ce concert blagues sur blagues. Déjà, elle nous a tout de suite mis dans le bain en prévenant qu’elle voulait se faire plaisir, et qu’elle allait chanter des vieux trucs et même des trucs inédits, donc elle aurait sans doute, dans les deux cas, besoin de ses antisèches.

Nous avons eu droit à un concert incroyable… Je suis incapable d’exprimer à quel point j’ai pris plaisir à assister à cela. Déjà, elle chante merveilleusement bien en live, et elle jouait en même temps donc, tout en maintenant un lien continu avec le public. Elle a raconté des anecdotes, mais surtout elle a raconté ses chansons, est revenu sur de vieilles mélodies, des standards que toute la salle fredonnait, des reprises surprenantes et des blagues aussi énormes que tordantes. Bref, l’image de cette jeune femme pleine d’énergie, de créativité et de talent.

J’aime tellement l’humour qu’elle instille dans ses chansons-anecdotes, mais aussi ses textes poétiques et touchants, ou bien encore ses penchants féministes et militants. Du coup, nous nous sommes tous énormément amusés, et apparemment Jeanne Cherhal aussi. Il faut dire que le public était conquis d’avance, et n’avait pas besoin d’être tancé pour répondre aux taquineries ou exigences de la chanteuse.

Ma seule petite déception, c’est qu’elle n’a pas chanté ma chanson préférée. Il s’agit d’une chanson que j’ai d’ailleurs déjà évoquée ici, et qui illustrait (et donnait son titre) à un de mes posts. Une superbe chanson très personnelle et dont les évocations me parlent énormément : La Station.


Jeanne Cherhal – La Station

Mais nous avons eu droit à une bonne partie de son répertoire, et quelques nouveaux titres qui promettent encore un album de grande qualité (surtout cette chanson sur son aventure avec son boucher… et un porc vivant accroché dans la chambre froide qui s’est mis à bouger et crier pendant qu’ils baisaient… en gros. Arffff.). Et si je dois retenir un morceau du dernier album qu’elle a superbement interprété ce soir là, je pense que c’est « Le tissu ». J’aime beaucoup cette chanson qui évoque le voile en racontant une anecdote, dont la chute est fascinante et très « Jeanne Cherhal ».


Jeanne Cherhal – Le tissu

Elle m’a bien redonné du baume au coeur en tout cas, et pour ça JE lui dis merci.


Jeanne Cherhal – Merci

La station

Cette chanson de Jeanne Cherhal m’avait pas mal marqué la première fois que je l’ai entendue, et elle reste un de mes morceaux favoris de la chanteuse. On peut penser pendant pas mal de temps qu’elle évoque une station balnéaire avant de découvrir avec une stupeur ironique qu’il s’agit de la station d’épuration, et d’avoir la surprise supplémentaire d’écouter son attachement sincère à l’endroit… et au sujet (et à son père avant tout).

Cela m’a rappelé « Rafael, derniers jours » où le héros qui habite sur une décharge, a toujours joué dans les immondices, et dont les enfants ont justement ce genre d’endroit comme terrain de jeux (et aiment beaucoup ça).

Cela m’a aussi rappelé ma propre expérience et attirance pour un endroit bizarre et fascinant de mon enfance. Nous jouions pour la première fois dans le jardin d’un oncle et une tante en banlieue. Ils venaient de débarquer dans un de ces classiques lotissements avec amoncellement de maisons identiques et de jardins calibrés. Le fond du jardin était interdit aux enfants, il y avait une sorte de butte tout au bout qui marquait la fin du monde connu, et dissimulait le paysage derrière, en plus d’un impénétrable grillage tout au long.

Tout seul, je devais avoir neuf ans, j’étais allé me promener au fond du jardin, contre cette butte. C’était une de ces après-midi pluvieuses et boueuses de fin novembre, le ciel était bas et ça faisait de la buée quand je soufflais par la bouche. J’avais eu la curiosité de pousser un peu plus loin mes investigations, en j’avais découvert que le grillage était rouillé et pourri à l’extrême droite de la clôture. En pénétrant par un interstice (plus tard ma mère m’a atomisé pour avoir bousillé mon blouson), j’étais de l’autre côté, et en montant sur quelques mètres le dangereux dénivelé, j’ai compris l’envers du décor.

De l’autre côté s’étendait sur des centaines de mètres, un paysage d’une désolation telle que je ne l’avais jamais vu. Une vision apocalyptique post-nucléaire qui me procurait autant d’effroi que d’attrait. Une boue vaseuse aux reflets violacées et effluves hydrocarbonées recouvrait l’endroit d’où s’échappaient encore quelques herbes dégénérées et autre végétaux en mutation. Des morceaux de métal affleuraient ici et là, et on reconnaissait une vieille calandre de bagnole, un guidon de motocyclette ou un vieux carburateur granuleux et maronnasse de rouille.

Je descendais la pente vertigineuse qui menait à ce no man’s land, et j’étais subjugué par ces objets du quotidien en putréfaction que je reconnaissais. On voyait même une vieille cabane en bois avec ses clous saillants et sa charpente mitées. Je m’attendais d’une seconde à l’autre à voir débarquer des habitants d’une si sordide habitation tels des goules que j’aurais dérangés dans leur sommeil. Le pire était cet étang, cette mare d’une eau plus que saumâtre et nauséabonde, qui jouxtait la maison et dont des tiges de métal informes, comme des roseaux futuristes, venaient égayer les sombres abords. Pied de nez volontaire ou ironie du hasard, une carcasse de machine à laver traînait au bord de la rive de ce Styx, et on pouvait apercevoir la sortie d’eau indolemment plantée dans la vase près du bord.

Mon esprit vagabondait et j’imaginais une catastrophe de pollution qu’on m’avait cachée, ou bien un autre monde qui était dissimulé derrière cette butte. En tout cas, je m’en donnais à coeur joie et allais jouer dans cette fange avec un plaisir non dissimulé. C’était pour moi comme un décor de cinéma en grandeur réelle. Le lieu m’apparaissait immense et c’était un dédale de meubles, métaux, objets qui étaient autant de cachettes, de recoins et de mystérieux goulets de rebuts à explorer.

Quand je suis rentré, j’ai justifié de mon habituel mutisme la manière dont j’avais sali mes vêtements. J’ai gardé pour moi cette périlleuse équipée, et je l’ai renouvelé autant que j’ai pu par la suite.

Il s’agissait en fait d’un petit terrain à l’abandon, pseudo décharge publique et dépotoir notoire. Mais la description que j’en ai faite est le souvenir prégnant et exact que je conserve de cette aventure. Et même si l’ayant revu récemment, je sais qu’il ne s’agit que d’un tout petit endroit pas très impressionnant (surtout à d’autres saisons), même pas très sale, avec un vieil abri de jardin déconfit en guise de « cabane en bois », cette impression d’enfance reste cloîtrée en moi. Dès lors, j’ai toujours « aimé » ces lieux de désolation, ces lieux d’abandon où les âges se mélangent, strates archéologiques asynchrones ou les décors et les niveaux sociaux s’entremêlent.

La seule fois où j’ai pu retrouver cette sensation de mes souvenirs, c’est en lisant un de mes bouquins fétiches « le voyage d’Anna Blume ». Paul Auster y décrit avec une fantastique acuité un monde qui ressemble à peu près à ce que j’ai « vu » (imagine, fabulé, fantasmé…) là enfant.

C’est aussi ce qui me plait dans le quartier où j’habite, ce n’est jamais vraiment propre ou net. Même nettoyées, les rues restent sales et brouillonnes. Il reste de ces petites ruelles qui se cachent du regard des passants, et qu’on découvre un jour par hasard. Elles dissimulent des parties de la ville qui ne sont pas toujours rutilantes ou parfois carrément pourries, mais la simple découverte de ces territoires exsangues et inexplicablement dérobés, me procure toujours la même secrète alacrité.