J’étais tombé par hasard sur ce bouquin sur une table consacrée aux ouvrages historiques (je cherchais un truc d’Elisabeth Badinter), et j’ai tout de suite été accroché par ce titre, et encore plus par l’auteur. Connaissant bien Amin Maalouf, et ayant lu « Samarcande » il y a peu, j’ai pensé que cela pouvait me plaire. En effet, je ne connais pas grand-chose des croisades, sinon quelques souvenirs diffus de primaire qui se résument à quelques faits concernant Godefroy de Bouillon (et encore ça doit être uniquement dû à ce nom assez original).
Les « croisades » pour moi ont toujours été l’écho du barbarisme européen du Moyen-Âge, malgré les représentations assez positives qu’on peut trouver dans nos livres d’histoire. Qu’est-ce que c’était encore que ces illuminés et autres intégristes chrétiens qui, sous couvert de la religion (elle a bon dos…), sont allés occuper la région de la Terre Sainte autour de Jérusalem. Encore une bonne excuse pour aller faire la guerre et tenter de faire fortune en terra incognita.
Le bouquin d’Amin Maalouf donne une vision assez incroyables des croisades en nous racontant toute son histoire (à peu près de 1100 à 1300) selon les récits des chroniqueurs locaux. Ainsi il reprend les propos des arabes qui ont témoigné des invasions, et l’horreur des croisades va bien au-delà de ce qu’on pouvait imaginer. L’ouvrage est passionnant car il apporte un éclairage indispensable aux mœurs de l’époque, et surtout une relation directe avec les politiques actuelles dans cette même délicate région.
Le début des croisades est narré de manière assez dingue par Ibn al-Qalanissi, un jeune damascène d’une grande famille syrienne, qui raconte comment dès 1096, on entend parler des « Franj » qui arrivent en territoire turc (je parle de tout cela à une époque où évidemment Syrie et Turquie n’existaient pas). C’est marrant d’ailleurs de constater que pendant tout le bouquin, et cela reflète les idées de l’époque, les croisés sont nommés les « francs », et donc ne sont pas différenciés selon leur pays : France, Allemagne ou Angleterre par exemple.
Et globalement, ces Franj sont les plus grands barbares que la Terre ait jamais porté. Nous sommes vraiment dans ce schéma où les européens sont des rustres assoiffés de sang, sans foi ni loi, et sont alors réputés pour être des combattants extraordinaires. La foi aussi qui les anime aide aussi à l’accomplissement de cette « Guerre Sainte », et les chroniqueurs évoquent couramment certains illuminés dont l’extrémisme religieux les a rendu particulièrement « opiniâtre ». Des narrateurs arabes évoquent même du cannibalisme, qui est apparemment avéré, de ces vils européens.
A cette époque, la terre d’Islam est certainement parmi la plus sage, cultivée et civilisée du monde. Ajoutez à cela une organisation politique catastrophique qui consiste en des territoires morcelés où des roitelets se font une vendetta sanglante depuis des siècles, et on comprend comment les croisades ont pu être si efficaces. En effet, les Franj comprennent vite la stratégie à adopter, et parviennent forteresse par forteresse, oppidum par oppidum, morceaux par morceaux à rogner ce gigantesque territoire, et même à prendre Jérusalem (sacré Godefroy !).
Malgré les quelques prises de conscience des grands monarques musulmans, il ne se passe pas grand-chose pour éviter la perte de royaumes et autres principautés. Ce qui est drôle, c’est que certains francs qui vont s’installer dans la région finiront même par s’allier avec les autochtones pour repousser certaines attaques futures des croisés.
Le livre est passionnant, et se lit facilement, comme un récit épique et riche en anecdotes. On suit chronologiquement les faits, les conquêtes et les exactions. On y reconnaît quelques noms des deux côtés, comme Philippe Auguste ou Richard Cœur de Lion,ou encore Saladin et Noureddin. Il y a bien sûr la secte des Assassins, et son chef Hassan ibn al-Sabbah dont les actes sont restés gravés dans l’histoire. Et par ce récit, tout aussi partial mais de l’autre côté de la lorgnette, nous avons une idée du ressenti de ces invasions par les intellectuels de l’époque. Force est de constater que les croisés ont produit massacres sur massacres, et ont été détestés pendant bien des années. Alors qu’on décrit la miséricorde ou la droiture de Saladin, c’est vrai que les exactions de Renaud de Châtillon font froid dans le dos !
Ce qui vient naturellement en lisant cet ouvrage, c’est le lien avec la politique contemporaine, et notamment les relations israélopalestiniennes. On saisit tellement facilement l’éternel recommencement des folies des hommes, lorsqu’on voit comment la région a été sous le joug des européens, et puis livrée pieds et poings liés à la guerre. Bref, pas de quoi redonner la pêche ou l’espoir, mais le vertige de l’histoire permet au moins de ne pas être surpris des issues funestes auxquelles nous assistons.











