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Boukinage Les croisades vues par les arabes (Amin Maalouf)

Publié le Lundi 9 Février 2009 à 23:36
Catégorie: Boukinage

J’étais tombé par hasard sur ce bouquin sur une table consacrée aux ouvrages historiques (je cherchais un truc d’Elisabeth Badinter), et j’ai tout de suite été accroché par ce titre, et encore plus par l’auteur. Connaissant bien Amin Maalouf, et ayant lu « Samarcande » il y a peu, j’ai pensé que cela pouvait me plaire. En effet, je ne connais pas grand-chose des croisades, sinon quelques souvenirs diffus de primaire qui se résument à quelques faits concernant Godefroy de Bouillon (et encore ça doit être uniquement dû à ce nom assez original).

Les « croisades » pour moi ont toujours été l’écho du barbarisme européen du Moyen-Âge, malgré les représentations assez positives qu’on peut trouver dans nos livres d’histoire. Qu’est-ce que c’était encore que ces illuminés et autres intégristes chrétiens qui, sous couvert de la religion (elle a bon dos…), sont allés occuper la région de la Terre Sainte autour de Jérusalem. Encore une bonne excuse pour aller faire la guerre et tenter de faire fortune en terra incognita.

Le bouquin d’Amin Maalouf donne une vision assez incroyables des croisades en nous racontant toute son histoire (à peu près de 1100 à 1300) selon les récits des chroniqueurs locaux. Ainsi il reprend les propos des arabes qui ont témoigné des invasions, et l’horreur des croisades va bien au-delà de ce qu’on pouvait imaginer. L’ouvrage est passionnant car il apporte un éclairage indispensable aux mœurs de l’époque, et surtout une relation directe avec les politiques actuelles dans cette même délicate région.

Le début des croisades est narré de manière assez dingue par Ibn al-Qalanissi, un jeune damascène d’une grande famille syrienne, qui raconte comment dès 1096, on entend parler des « Franj » qui arrivent en territoire turc (je parle de tout cela à une époque où évidemment Syrie et Turquie n’existaient pas). C’est marrant d’ailleurs de constater que pendant tout le bouquin, et cela reflète les idées de l’époque, les croisés sont nommés les « francs », et donc ne sont pas différenciés selon leur pays : France, Allemagne ou Angleterre par exemple.

Et globalement, ces Franj sont les plus grands barbares que la Terre ait jamais porté. Nous sommes vraiment dans ce schéma où les européens sont des rustres assoiffés de sang, sans foi ni loi, et sont alors réputés pour être des combattants extraordinaires. La foi aussi qui les anime aide aussi à l’accomplissement de cette « Guerre Sainte », et les chroniqueurs évoquent couramment certains illuminés dont l’extrémisme religieux les a rendu particulièrement « opiniâtre ». Des narrateurs arabes évoquent même du cannibalisme, qui est apparemment avéré, de ces vils européens.

A cette époque, la terre d’Islam est certainement parmi la plus sage, cultivée et civilisée du monde. Ajoutez à cela une organisation politique catastrophique qui consiste en des territoires morcelés où des roitelets se font une vendetta sanglante depuis des siècles, et on comprend comment les croisades ont pu être si efficaces. En effet, les Franj comprennent vite la stratégie à adopter, et parviennent forteresse par forteresse, oppidum par oppidum, morceaux par morceaux à rogner ce gigantesque territoire, et même à prendre Jérusalem (sacré Godefroy !).

Malgré les quelques prises de conscience des grands monarques musulmans, il ne se passe pas grand-chose pour éviter la perte de royaumes et autres principautés. Ce qui est drôle, c’est que certains francs qui vont s’installer dans la région finiront même par s’allier avec les autochtones pour repousser certaines attaques futures des croisés.

Le livre est passionnant, et se lit facilement, comme un récit épique et riche en anecdotes. On suit chronologiquement les faits, les conquêtes et les exactions. On y reconnaît quelques noms des deux côtés, comme Philippe Auguste ou Richard Cœur de Lion,ou encore Saladin et Noureddin. Il y a bien sûr la secte des Assassins, et son chef Hassan ibn al-Sabbah dont les actes sont restés gravés dans l’histoire. Et par ce récit, tout aussi partial mais de l’autre côté de la lorgnette, nous avons une idée du ressenti de ces invasions par les intellectuels de l’époque. Force est de constater que les croisés ont produit massacres sur massacres, et ont été détestés pendant bien des années. Alors qu’on décrit la miséricorde ou la droiture de Saladin, c’est vrai que les exactions de Renaud de Châtillon font froid dans le dos !

Ce qui vient naturellement en lisant cet ouvrage, c’est le lien avec la politique contemporaine, et notamment les relations israélopalestiniennes. On saisit tellement facilement l’éternel recommencement des folies des hommes, lorsqu’on voit comment la région a été sous le joug des européens, et puis livrée pieds et poings liés à la guerre. Bref, pas de quoi redonner la pêche ou l’espoir, mais le vertige de l’histoire permet au moins de ne pas être surpris des issues funestes auxquelles nous assistons.

Les croisades vues par les arabes - Amin Maalouf

Boukinage Samarcande (Amin Maalouf)

Publié le Lundi 2 Février 2009 à 23:06
Catégorie: Boukinage

J’ai déjà évoqué plusieurs fois ma fascination pour l’âge d’or de l’Islam et du monde arabe, et notamment à travers le formidable roman de Gilbert Sinoué « Avicenne ou la route d’Ispahan ». Avicenne (980-1037) est mort une dizaine d’année avant la naissance du héros du roman d’Amin Maalouf, Omar Khayyam (1048-1131), donc ils ont à peu près vécu dans la même période, et ce sont deux savants perses. Comme beaucoup de doctes personnes de cette époque, ils multipliaient les domaines d’expertise, et l’on retient d’Omar Khayyam deux traits assez contrastés : d’une part ses découvertes en algèbre, d’autre part ses poèmes, les fameux Robaïyat. Cela me fait d’autant plus penser à Ali Ibn Sina (le vrai nom d’Avicenne), puisqu’on retient de lui son génie de la médecine et son libertinage assez éhonté pour l’époque.

Le roman d’Amin Maalouf est une vertigineuse, émouvante et époustouflante épopée qui retrace l’histoire d’un livre, du livre dans lequel Omar Khayyam a inscrit ses Robaïyat, un genre littéraire plutôt mineur et surprenant pour un homme de sa trempe. Au contraire, on voit dans le bouquin un poète qui met dans ses quatrains toute sa verve romanesque et passionnée, et de manière troublante tout son amour des femmes et du vin ! D’ailleurs, c’est aussi ce qui m’a fait immédiatement penser à Avicenne.

Amin Maalouf nous raconte non seulement l’histoire d’Omar Khayyam et de son manuscrit secret, passé de mains en mains dans des circonstances des plus étranges et merveilleuses, mais aussi celle de l’Iran à travers les pérégrinations de Benjamin O. Lesage. Ce dernier cherche le livre de Khayyam tout en vivant les tumultes de l’Iran contemporain, de l’influence russe à celle des anglais, et jusqu’aux tréfonds du Titanic. En effet, le bouquin finit sa course dans le paquebot mythique, et y repose désormais.

Les références n’ont pas arrêté de fuser pour moi, tant pour l’évocation de Khayyam et ses découvertes mathématiques, mais aussi les illustres personnages qu’il rencontre, comme Nizam al-Mulk, et surtout Hassan ibn al-Sabbah qui créa la secte des Assassins. Il y a aussi l’Iran actuel, et là Amin Maalouf en profite pour sérieusement égratigner les politiques européennes de l’époque. On comprend alors aisément la suite des événements… Je n’avais que Persépolis en tête, qui avait déjà très bien illustré ce pernicieux mécanisme de néocolonialisme. Et les Robaïyat dans le Titanic m’étaient aussi terriblement familiers… C’est normal, car il s’agissait de réminiscences adolescentes alors que je dévorais « A la recherche de Sir Malcolm », où le héros se remémorait une visite chez un vieux bibliophile sur le Titanic, et cet homme possédait l’unique exemplaire original des Robaïyat d’Omar Khayyam.

Ce bouquin est une mine de connaissances de tous genres : de sciences, d’histoire et de politique, mais aussi un roman d’aventures et qui fait la part belle aux sentiments amoureux. Bref, c’est un roman complet et parfait, qui bénéficie en plus d’une langue française d’une qualité peu courante. Il rentre sans peine au côté d’Avicenne dans mon panthéon des romans. Cela confirme encore ma fascination pour la Perse, et l’essor de la civilisation arabe (je sais, je sais, quand je dis « perse » et « arabe », je fais pas mal d’impasses… mais ce n’est pas le sujet) de cette époque, notamment celle des sciences. C’est aussi certainement lié à mes origines, et bien ancré dans mon subconscient… Hé hé hé.

Samarcande - Amin Maalouf

Boukinage King Kong Théorie

Publié le Lundi 31 Mars 2008 à 23:31
Catégorie: Boukinage

Le 24 octobre 2006 je disais “Je vais le lire”, et Juju répondait “Je suis impatient de lire ta critique.”. Ouai bon, okééééé, on est juste un an et demi plus tard. Mais quand je retiens que je dois lire un bouquin, il finit toujours par tomber dans mon escarcelle.

J’ai toujours eu un faible pour Virginie Despentes, et ce bouquin me rend carrément amoureux d’elle. J’aimais son ton si libre et émancipé, même si ses oeuvres ne sont pas forcément ma tasse de thé, mais j’y ai toujours reconnu beaucoup de talent. Et j’aimais son mythique blog évidemment !! Et puis Virginie Despentes c’est aussi la traductrice de Poppy Z. Brite ou bien l’auteure d’une des plus belles chansons de Placebo : « Protège-moi ».


Protège-moi – Placebo

Ce livre est une gigantesque claque dans la gueule, et ça fait du bien de lire autant de choses si vraies et bien écrites, ce point de vue tranché et argumenté, ce cri punk qui est en fait d’une finesse redoutable. Et quels sujets… Virginie Despentes y parle de la prostitution, de la pornographie et globalement du féminisme. Elle se sert de ses propres expériences, de jeunesse qui ont vu le viol ou bien les galères qui iront jusqu’à la prostitution occasionnelle, ou même lorsqu’elle est auteure ou bien réalisatrice et qu’elle doit faire face à d’autres embûches et préjugés.

Chaque anecdote est mise en abîme avec une réflexion bien élaborée et étayée, avec son style bien virago qu’elle assume, et en même temps une sensibilité qu’on sent à fleur de peau, puisqu’elle ne s’est finalement jamais autant dévoilée. Ce bouquin fait énormément de bien par sa clairvoyance, et l’évidence de certaines idées, et il déprime aussi allègrement par l’étendue de la tâche qui nous attend, et surtout les femmes… L’auteure descend une à une les idées reçues et les injustices qu’elle dénote sur la prostitution et la pornographie, deux univers où les femmes ne sont pas les mieux loties.

On ne peut pas toujours être d’accord avec elle, mais elle a le mérite de s’exprimer avec son vécu, ses tripes et, encore une fois, un ton criant de vérité et de sincérité. Je crois que ce bouquin mérite vraiment d’être découvert, et je vais m’en faire un prosélyte.

L’avis des copines : Juju, Lionel Labosse, Le chevalier Enguerrand (et 2).

King Kong Théorie - Virginie Despentes