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Zola Jackson (Gilles Leroy)

Publié le Mardi 23 Février 2010 - 0:02
Catégorie: Boukinage

Cela n’a pas dû être facile pour Gilles Leroy de se remettre au boulot après un prix Goncourt. C’était marrant parce que je le suivais déjà depuis quelques années (depuis Grandir en 2005), mais depuis Zelda (le titre est Alabama Song mais il est cocasse de constater que tous ses lecteurs l’appellent aujourd’hui « Zelda », et que c’était le titre d’origine qui était voulu par Gilles Leroy), j’en ai entendu parler par beaucoup de gens (dont ma mère !!). J’avais beaucoup aimé Alabama Song pour son histoire mais aussi pour son écriture résolument américaine, même si ce n’était pas mon préféré de l’auteur.

« Zola Jackson » me réconcilie totalement avec ce que j’aime de Gilles Leroy, car le roman est tout aussi « américain » mais il renoue avec les thématiques et les sujets fétiches de l’auteur (évidemment dans le cadre d’une bio il est beaucoup moins libre que là). Il incarne de nouveau une femme, il le fait avec grand talent, et il nous fait partager ses pensées pendant tout le bouquin. Zola Jackson est une femme noire de la Nouvelle-Orléans. Elle habite un des quartiers les plus populaires, et elle fait partie des gens qui sont restés durant l’ouragan Katrina (qui a notamment inondé et dévasté tout ce quartier). Alors qu’elle tente de survivre dans la tourmente, et frôle la mort à maintes reprises, elle repense à sa vie, et par flash-backs elle explore son passé.

Le livre égraine chapitre après chapitre l’arrivée et la catastrophe de Katrina, mais les épisodes du passé ne sont pas vraiment chronologiques, ce sont des réminiscences de la narratrice quant à son fils, Caryl, le petit ami de ce dernier, Troy, ou son mari Aaron. Elle est accompagnée de sa chienne Lady qui tient un rôle très important dans le livre, et dans la vie de Zola Jackson.

Ce qui m’a le plus étonné c’est de me retrouver si rapidement happé dans le bouquin, alors qu’en fait l’auteur ne raconte rien de profondément original. C’est plus une somme de petits riens qui nous rapprochent de plus en plus de Zola Jackson, nous font comprendre sa vie de femme noire de la Nouvelle-Orléans, avec ses valeurs, ses vicissitudes et son caractère haut en couleur. Et de ces minces aperçus de son passé, s’élabore un personnage absolument passionnant, émouvant et fascinant. En plus d’un style à la fois simple et très riche, dont Gilles Leroy a vraiment le talentueux secret, et du rythme syncopé des bayous, j’ai dévoré le roman qui à maintes reprises m’a fait penser à un de mes livres fétiches : « De chair et de sang » de Michael Cunningham.

On y retrouve ces parcours banals en apparence mais qui recouvrent des non-dits et des imbroglios familiaux bien complexes et apporteurs de bien des turpitudes existentielles. Avant tout, il y a l’amour démesuré et total d’une mère pour son fils, et la relation difficile mais attendrissante de Zola avec le petit-ami de son fils Troy, antithèse sociale et raciale du monde de Zola (un intellectuel blanc et rouquin à lunettes). Mais on apprend que le père de Caryl était un blanc (roux aussi…) et les sentiments contradictoires de Zola Jackson envers son fils ou son mari, sa considération pour l’éducation etc. Toutes ces imprécations psychologiques ne sont pas anodines mais sont les clefs qui permettent de rentrer un peu plus dans cet univers d’amour, de haine, de peur et de frustration mêlé.

Il y a donc ces plongées dans le passé de Zola qui sont des parenthèses dans la narration plus linéaire qui décrit Katrina et ses ravages. Gilles Leroy fait très fort en décrivant avec une certaine économie de mots, mais une impressionnante précision, les différentes étapes pour Zola… L’inondation, le refuge dans les étages supérieurs jusqu’au grenier, la chaleur suffocante, les alligators qui rodent, le vent, la pluie et les hélicoptères qui n’arrivent pas. Finalement le seul personnage qui est à la fois dans les souvenirs et la réalité, c’est Lady, la chienne de Zola. La relation entre l’animal et sa maîtresse est très forte et remarquablement illustrée, j’y pressens beaucoup des rapports de l’écrivain avec son propre animal. Il en fait quelque-chose de très beau, jamais ridicule ou insensé, mais bien au contraire une saine évidence.

J’avais été assez frustré par le fait que Zelda était trop court, et qu’on aurait voulu passer plus de temps avec. C’est encore avec « Zola Jackson » un roman assez court, mais l’histoire est tellement bien cadrée et dosée que je n’ai pas vécu de frustration à la fin. C’était une aventure intense, tant dans le voyage intérieur des souvenirs de Zola, que dans sa lutte pour sa survie bien prosaïque, et cette fin arrive aussi comme un message d’apaisement. La conclusion est un peu happy-end, mais elle m’a fait du bien, elle m’a soulagé, et j’ai aimé que ces personnages se retrouvent ainsi. Ils ont assez souffert, il est temps de trouver un peu de sérénité…

Zelda a eu le prix Goncourt, mais Zola Jackson est pour moi un prolongement “logique” du précédent en ce qu’il en exploite le même talent pour l’introspection féminine, et la double narration intérieure/extérieure. Mais ce roman-ci va plus loin dans la quête de soi, il propose une histoire qui m’a plus touché, et dont la verve romanesque tout GillesLeroyesque a le chic pour faire mouche (me concernant évidemment). En tout cas, la thématique « sud des USA » fonctionne diablement bien, je me demande d’ailleurs si ces bouquins seront traduits en langue anglaise et s’ils pourraient trouver lecteurs outre-atlantique…

Zola Jackson (Gilles Leroy)

  • Boukinage
Alabama Song

Publié le Jeudi 26 Juillet 2007 - 22:13
Catégorie: Boukinage

Voilà un roman de Gilles Leroy que vous ne pourrez découvrir que fin août, mais que moi, grand privilégié, je viens de terminer. Je raconte souvent que les romans de cet auteur ont une veine américaine peu commune, dans le style, les intrigues ou même certains dialogues, et là c’est encore plus le cas. Il faut dire qu’il s’agit aussi d’un roman au thème tout singulier, puisque l’héroïne en est Zelda Fitzgerald, la femme de l’écrivain Francis Scott Fitzgerald. C’est pourtant bien un roman, et pas une biographie (l’auteur s’en défend largement), qui explore la personnalité de cette femme hors du commun, et sa destinée tragique.

Le roman américain de Gilles Leroy déroge donc pas mal à ce que j’avais lu de lui avant, mais on y retrouve par contre son indéfectible plume, ses qualités littéraires qui me font toujours jubiler, et son grand talent pour pénétrer l’âme humaine, pour prendre la voix de Zelda, et nous exprimer ses sentiments avec une troublante authenticité. On sent que l’auteur s’est bien imprégné de son héroïne, et qu’il endosse ce rôle avec une passion communicative.

Nous suivons en peu de pages finalement (189) la vie de Zelda (1900-1948), de son adolescence et sa rencontre avec Scott, et leurs vies pleines d’excès, de fêtes, d’alcool, et de turpitudes. Zelda était aussi une artiste, notamment une auteure douée, mais aussi danseuse et peintre. Elle n’a jamais pu s’affirmer aux côtés de son écrivain de mari qui l’a étouffée, mise de côté, qui lui a volé ses écrits et l’a internée à plusieurs reprises. Zelda fut diagnostiquée schizophrène, et il est toujours difficile de juger ce genre de choses, surtout à une époque où le chef de famille était au-dessus de tout soupçon (et une « star » fortunée), et avec une personnalité aussi « artiste ». En tout cas, on comprend bien que la bohème a été pleinement vécue par le couple, dans le Paris des années 20 notamment (on évoque d’ailleurs Kiki de Montparnasse), qui a sombré dans l’alcool et les dettes.

Le roman a cette liberté de nous faire rentrer dans l’esprit de la jeune femme, tout en suivant de grandes lignes biographiques, et de mieux nous faire comprendre qui elle était. Cette fille de juge, une « Southern Belle » qui faisait tourner toutes les têtes, opte pour un jeune homme modeste mais à l’ambition ravageuse, il lui promet qu’il deviendra bientôt un grand écrivain. Et c’est bien ce qui arrive pour Scott Fitzgerald, même s’il ne connaîtra pas toujours le succès pour des oeuvres, qui sont aujourd’hui considérées comme des chefs-d’oeuvre.

Rapidement, le couple se déchire, et se trompe sans vergogne. Zelda vit son grand amour avec un aviateur français, tandis que Scott sombre un peu plus dans l’alcoolisme. Il la fera interner (à plusieurs reprises, toujours dans des institutions onéreuses), et ce n’est que le début d’une relation qui les consumera peu à peu. Gilles Leroy nous fait revivre avec énormément de réalisme, à la fois l’époque « Jazz » des années 20, mais surtout le ressenti de son personnage, son évolution psychologique, sentimentale et affective. On sent poindre ses déséquilibres mentaux, et on vit avec elle la passion amoureuse, comme la folie destructrice ou cet étrange amour (mais bien réel) qu’elle a pour son mari. Le livre est remarquable à cet égard, car il nous fait voir, écouter, sentir, et ressentir comme il a imaginé que Zelda avait pu le faire.

Finalement, ma petite déception vient de la brièveté du roman. J’aurais, encore une fois, voulu passer un peu plus de temps avec Zelda. Mais cette concision reflète aussi cette vie mangée par tous les bouts, et qui a été rongée par la passion. Le rythme syncopé des phrases, son alternance de chapitres qui racontent la vie Zelda chronologiquement ou de sa chambre d’hôpital (juste avant la fin) avec le recul des années, les récits comme les dialogues, distillent une musique aux relents de jazz et aux couleurs de l’Alabama.

A la toute fin, Gilles Leroy s’explique sur le pourquoi de ce choix… pourquoi Zelda. Et cette révélation est aussi un point capital du livre, on comprend mieux l’écriture et l’affect qu’il a lui-même insufflé en sa narration. C’est un très beau roman, captivant dans le fond, comme dans la forme.

Alabama Song - Gilles Leroy