Les héros de Budapest
J’avais évoqué un excellent numéro de Fluide Glacial, et notamment la chronique de Léandri. Eh bien, il y avait aussi sur cette page un encart où ce dernier conseillait ce bouquin. J’avais été intrigué par cette promotion des « héros de Budapest » de Phil Casoar et Eszter Balázs. Bien m’en a pris de l’acheter, ce bouquin est une pure merveille !
Tout commence par une photo, le cliché qui a fait la une de Paris-Match lors de l’insurrection de Budapest en octobre 1956, sévèrement réprimée par les soviétiques en novembre d’après, et dans l’indifférence occidentale totale (tant ils étaient occupés avec Nasser et son canal). Sur cette photo, deux jeunes révolutionnaires, parmi ces visages qui ont fait dire dans le monde qu’il s’agissait bien d’un mouvement jeune et populaire, et pas d’une frange séditieuse de la population (des « hooligans » comme les ont appelés les gouvernements prorusses à venir). Ce garçon et cette fille représentent l’espoir des hongrois qui désiraient s’affranchir de Moscou pour décider eux-mêmes de leurs sorts, et acquérir un peu plus de libertés. Il s’agit aussi de l’époque où le photojournalisme était (et est toujours) particulièrement important, puisqu’il figurait un œil « objectif » et unique des conflits pour le globe.
Les auteurs de ce livre, Phil Casoar et Eszter Balázs, ont alors eu l’idée folle et saugrenue de rechercher ces deux personnes, ces deux jeunes révolutionnaires, qui ont inconsciemment été la figure de proue médiatique de cette insurrection dans le monde entier. Ce bouquin, superbement illustré, est le récit circonstancié de cette enquête qui a duré six ans.
Formellement le livre est déjà une grande réussite, car c’est un très bel objet. Il bénéficie d’une très chouette maquette, il pullule de photographie, de dessins et de reproductions de documents qui permettent de se remettre dans le contexte du récit, et qui illustrent surtout les différentes « preuves » ou « pistes » que les auteurs ont débusquées tout au long de leur quête. Cela rend le récit plus concret et plus ancré dans la réalité que jamais. La photo est réellement au cœur des différentes intrigues, et les auteurs nous font profiter de leurs trouvailles sur tous les continents (d’autres photos, des magazines, des preuves des passages aux frontières des protagonistes, des encarts de journaux locaux, des papiers de naturalisation etc.).
Ensuite, dans le fond, on reconnaît la plume alerte et affûtée de Phil Casoar, que je connais bien pour ses participations dans Fluide. Les textes qui racontent les rencontres et tribulations des deux enquêteurs sont passionnants, riches en émotions et en précisions historiques, qui m’ont bien éclairées sur ces événements dont je ne savais que très peu de choses.
Ainsi on retrouve rapidement la piste de la jeune fille, tandis qu’il est très difficile de mettre un nom sur le joli garçon. Des purs coups de chance, des quiproquos linguistiques ou des rencontres inopinées fournissent d’inattendus rebondissements qui ont permis de retrouver des bribes de l’histoire personnelle de ces « héros de Budapest ». Ce sont bien des héros ordinaires, deux personnes qui ont été rendues célèbres par un cliché, des milliers de fois reproduits. Mais au final, ils ont continué leurs routes, la jeune fille a réussi à aller en Suisse, et puis a finalement émigré en Australie, où elle s’est mariée, et a eu des enfants. Cette photo n’aura alors été qu’un de ces souvenirs traumatisants d’une adolescence terriblement singulière.
Le bouquin se lit comme un polar, et en même temps il s’agit d’une superbe fresque historique, très contemporaine donc, qui nous relate avec simplicité les événements de l’époque. On se retrouve rapidement pris dans l’émotion et dans l’envie de savoir s’ils ont réussi à identifier les personnages, à savoir ce qu’ils sont devenus, et peut-être même à les rencontrer, s’ils sont toujours en vie. On passe de pays en pays, dans les souvenirs épars d’enfants de collègues de travail hongrois de la jeune fille, ou bien dans les archives des journaux suisses pour débusquer des indices, il y a aussi toute une partie du livre qui se focalise sur les photoreporters. On apprend qui est réellement l’auteur de cette fameuse photographie, les auteurs interviewent tous les journalistes de l’époque qui s’étaient rendus au cœur du conflit. En recoupant les moindres souvenirs des uns et des autres, on reconstitue peu à peu le décor de la photo, et ses circonstances exactes dans le conflit.
Voilà une œuvre originale, belle, bien écrite et superbement documentée qui devrait certainement être plus connue, et trouver un public. Il s’agit d’un moyen « ludique », pédagogique et profondément humain d’appréhender cette insurrection de Budapest, et de voir justement au-delà des livres d’histoire, des documentaires et des articles de journaux.












