Un long silence (Mikal Gilmore)

Mikal Gilmore est auteur pour le Rolling Stone magazine et ce bouquin est son autobiographie sous le prisme particulier d’un drame qui a marqué son existence. En effet, son frère, Gary Gilmore, a troublé l’opinion publique quand en 1977 il a demandé à être exécuté par la justice de l’Utah après le meurtre de sang froid de deux jeunes hommes (mormons). L’auteur remonte aux sources, le plus loin possible, pour nous expliquer la genèse de sa famille, et il déroule ensuite jusqu’à son propre rôle dans cette « histoire ». Le livre est curieux car il possède une trame romanesque incroyablement forte et tellement dans l’esprit de la « légende de l’Amérique », et en même temps c’est un exposé assez factuel et une putain d’histoire vraie. J’ai absolument adoré le bouquin parce qu’il est brillamment écrit, mais surtout autant défendu par une documentation solide qu’une plume acérée et criante de sincérité.

Mikal Gilmore remonte donc à l’histoire de sa mère, Bessie, mormone en rupture avec une famille traditionaliste d’Utah, et qui s’est littéralement enfuie avec le futur père de Mikal. Frank Gilmore est un alcoolique et surtout un escroc à la petite semaine qui parcourt les Etats-Unis en vendant des espaces publicitaires dans des supports qui n’existent pas. Il a un millier de noms différents, a été inculpés n fois, a une kyrielle d’enfants illégitimes et d’ex épouses ou petites amies, en plus d’être violent avec Bessie et ses garçons. Les garçons, ce sont Frank Jr, Gary, Gaylen et Michael (devenu par la suite Mikal), et parmi eux Gaylen et Gary étaient des délinquants, Frank Jr s’est occupé de sa mère jusqu’au bout, tandis que Mikal a plutôt fuit son environnement pour s’en sortir relativement bien dans l’écriture. Gaylen est mort assassiné d’un coup de couteau, et Gary est passé peu à peu de Charybde en Scylla, avec des « petits » larcins de vols ou drogue, puis de plus en plus graves. Passages en établissement pour jeunes délinquants dont la lecture est assez insoutenable, puis la prison, et on sent la spirale sans fin qui s’amorce et l’entraîne inéluctablement. Il tue finalement les deux jeunes mormons de sang froid comme un acte final et une volonté d’en finir avec la vie. Cela se confirme puisqu’il demande expressément à la justice de l’exécuter…

L’histoire est vue par l’auteur qui a utilisé les recherches documentaires des biographes de son frère, mais aussi évidemment ses propres souvenirs et surtout ses impressions, même s’il est né plus tard que sa fratrie et n’a pas vraiment connu la même vie (son père était particulièrement « chouette » avec lui). J’ai beaucoup aimé son écriture et le fait qu’on puisse lire le livre comme un vrai roman. Et quel roman !! J’ai été happé par cette histoire et le talent de son narrateur pour nous impliquer dans son univers familial. De plus on est dans la peinture au vitriol de l’Amérique des années 50 à 80, et dans le genre « famille dysfonctionnelle » on a un exemple qui fait penser à ce qu’un Augusten Burroughs a pu puiser pour produire sa propre énergie littéraire. C’est évidemment assez triste, mais pas complètement, et je pense que le matériau est un délice de psychanalyste. Il y a aussi tout ce qu’il faut pour projeter sa propre expérience familial et ses bizarreries (Toutes les familles sont psychotiques écrivait Douglas Coupland), deviser ou disserter sur la psychologie transgénérationnelle, et voir qu’au final on peut aussi échapper à l’atavisme destructeur des siens.

Voilà un bouquin qui pourrait rentrer dans mon Panthéon, et qui m’a bien marqué…

Un long silence (Mikal Gilmore)

Sans nouvelles de Gurb (Eduardo Mendoza)

Voilà le genre de tout petit bouquin bien nawak et très très drôle. On y retrouve un procédé assez classique qui consiste à faire étudier un pays par des étrangers très candides, et dont les remarques au vitriol sont autant d’occasions de se moquer de soi. Dans ce cas précis, Eduardo Mendoza raconte l’histoire de deux extraterrestres en visite sur la Terre, et le chef envoie son subordonné, Gurb, pour enquêter sur les autochtones. Pour passer inaperçu, il prend la forme de Madonna (oui oui), mais voilà qu’il disparaît au bout de quelques heures sans laisser de traces. Le premier part donc à sa recherche dans Barcelone…

Nous sommes donc dans la satire la plus ironique et souvent comique avec un extraterrestre à la recherche de son compatriote madonnisé pour l’occasion dans un Barcelone qui concentre tous les clichés et travers que l’auteur a pu imaginer. Le récit est très court (une centaine de page, ça se lit en deux aller-retour en métro) et très enlevé, et je retiens surtout l’humour (parfois bien potache) et l’acuité dans la peinture des travers des contemporains d’Eduardo Mendoza.

Sans nouvelles de Gurb (Eduardo Mendoza)

Les chutes (Joyce Carol Oates)

Moi qui aime la bonne littérature américaine avec de bonnes familles bien psychotiques (elles le sont toutes vous savez bien… hé hé) et des histoires bien alambiquées, j’ai été servi. Joyce Carol Oates a déjà le mérite d’avoir une sacrée jolie plume, et là elle délie le long d’un bon pavé, une narration dense mais digeste, qui nous entraîne dans la région des Niagara Falls des années 50 aux années 80.

Tout commence par Ariah Littrell qui est là en voyage de noce, et dont le tout récent époux se suicide dans les chutes… Alors qu’elle attend qu’on retrouve le corps de son mari, elle rencontre un avocat du coin, Dirk Burnaby, et ils finissent par se marier à leur tour. On suit alors leur vie, ainsi que celles de leurs enfants, d’où l’aspect un brin « saga » du livre. Le bouquin se compose de trois grandes parties qui résument à peu près cela. La première traite d’Ariah et de son drame ainsi que de la conquête de Dirk, la seconde est l’épopée de leur mariage et de leurs enfants sur fond d’une sombre histoire de révolution industrielle et de désastre écologique, et un scénario à la « Erin Brokovich », la dernière se focalise sur la génération suivante alors que les enfants sont des adultes, encore poursuivi par « les chutes ».

Le bouquin est encore une fois vraiment bien écrit et sème tout un tas de pistes sans jamais vraiment les exploiter jusqu’au bout. En outre, les trois sections sont très distinctes et pourraient presque être considérées comme des bouquins ou des tomes à part entière. On rentre dans l’histoire et on est tenu en haleine, et étonnamment Joyce Carol Oates nous largue là sans explication et sans promesse de compréhension. Étrangement, alors que c’est le genre de chose qui ne me plait pas d’habitude, j’ai trouvé que ça donnait tout son charme et son intérêt à l’ouvrage. Les descriptions et péripéties familiales sont du niveau d’un « De chair et de sang » (c’est dire de ma part…), mais en gardant le tout auréolé d’un mystère et d’un flou qui rendent le bouquin presque crédible et réaliste.

Pour les amateurs de familles dysfonctionnelles et de bonnes tares psychologiques transgénérationnelles, c’est un régal !!!

Les chutes (Joyce Carol Oates)

Extrêmement fort et incroyablement près (Jonathan Safran Foer)

Je suis en général assez bon client de romans américains qui fonctionnent bien, et notamment des coqueluches de Télérama et consorts, mais là pas vraiment au final. Je ne peux pas dire non plus que je n’ai pas aimé, car il y a un tas de choses très bien dans cet ouvrage. Mais j’en ressors avec un petit goût de « tout ça pour ça » et d’une impression mitigée quant au style de l’auteur.

Le héros et narrateur est Oskar Schell, un garçon de 9 ans, qui a perdu son père dans les attentats du 11 septembre. Quelques temps après cela, alors qu’il se remet difficilement de la disparition de son papa, il trouve une clé et un mystère assez obscur autour de son père, assez intrigant pour qu’il décide d’élucider cela et de mener l’enquête. Pour cela il doit passer en revue tous les « Black » de New York, pas vraiment une sinécure. Mais de manière tout à fait ordonnée, il commence sa besogne…

Le bouquin est un peu fou et terriblement new-yorkais, il s’agit d’ailleurs d’un beau tribut de son auteur à cette ville, traumatisée par le 11 septembre. On y retrouve d’ailleurs l’ambiance des Paul Auster, et les curiosités semi-fantastiques et parfaitement fantasques de la « Trilogie new-yorkaise ». Ainsi le petit garçon, qui est surdoué et apparaît comme un curieux mélange de maturité intellectuelle et de candeur toute juvénile, va errer dans la ville, et faire des rencontres qui vont lui donner une autre manière de voir et concevoir ses parents. La construction du roman aussi est assez novatrice et fascinante, puisque le roman joue aussi avec la typographie même de son texte, avec des illustrations, et finalement une influence formelle qui surprend… et a son charme.

Mais au-delà de cette originalité et de cette quête, qui m’a d’abord beaucoup accroché, je n’y ai pas trouvé grand-chose de palpitant…. Utiliser un gamin surdoué pour donner une sensibilité à l’histoire, et établir un mélange enfant/adulte troublant est une pratique que je trouve finalement un peu « facile ». Cela m’a fait penser au « bizarre incident du chien pendant la nuit » où l’on retrouve un personnage quasi-similaire, ou bien encore à « l’élégance du hérisson » avec ces personnages en décalage (soit l’enfant surdoué, soit la concierge cultivée) qui m’apparaissent comme des manières un peu factice et peu convaincante de charmer le lecteur.

Du coup, j’ai un peu eu la même réaction que pour les bouquins que j’ai cités. J’ai bien aimé, « mais »… Je ne suis pas complètement convaincu par ce choix de personnages, même si la manière dont l’intrigue est ficelée et les différentes découvertes que le jeune narrateur va faire sont vraiment habiles et m’ont interpelées. Donc une impression finale mi-figue mi-raisin…

Extrêmement fort et incroyablement près (Jonathan Safran Foer)

Julien

Quand j’ai écrit que j’avais adoré certains bouquins de Gore Vidal, on m’a envoyé pas mal de messages ou commentaires pour me conseiller de lire « Julien ». Et quand j’ai lu les mémoires de cet écrivain, et su à quel point ce roman était important pour lui, j’ai eu encore plus envie de le découvrir.

Julien c’est Julien l’Apostat, un empereur romain qui vivait entre 331 et 363, et dont Gore Vidal raconte la biographie en se basant sur des échanges épistolaires fictifs entre deux amis du monarque : Libanios et Priscus. Il s’agit d’un roman mais qui respecte les faits historiques, et qui se base sur une véritable correspondance et des ouvrages de l’époque qui avaient trait à Julien. Ainsi le roman propose une narration à trois voix : Libanios et Priscus qui discutent des mémoires de Julien qu’ils voudraient faire éditer, et Julien lui-même dont les écrits sont ainsi exposés.

Gore Vidal met donc en scène cet étonnant personnage historique, qui en pleine montée en puissance de la chrétienté a décidé de lutter contre cette nouvelle religion, et milite pour le retour aux cultes païensgréco-romains. On retrouve tout l’anticléricalisme farouche de Gore Vidal, que j’avais tant aimé dans « En direct du Golgotha« , ainsi que bien des valeurs morales de l’auteur qui sont portées par l’empereur romain. Un peu à la manière des « Pensées pour moi-même » de Marc-Aurèle, ces mémoires apocryphes permettent de faire un peu mieux connaissance avec Julien.

C’est aussi une drôle de période politique et dynastique qui voit un empire romain partagé en deux grandes aires : l’occident et l’orient. Julien manque de se faire assassiner à de multiples reprises (rien que de très classique pour l’époque), avant de prendre le pouvoir d’une manière plutôt inattendue, et en faisant la conquête politique et diplomatique des Gaules. D’ailleurs, comme je l’avais précisé dans une citation, il adorait Paname ! Drôle de période religieuse aussi avec une chrétienté par encore catholique, mais déjà très organisée, et présentée là comme une redoutable machinerie politique (ça a changé ? hé hé). Julien et Gore Vidal ont en horreur cette religion et ses nababs, et ils cherchent à affaiblir leur pouvoir en mettant en doute leurs fondements, avec en figure de proue la notion (bien casse-gueule il faut l’admettre) de trinité.

Il s’agit d’un bouquin passablement historique, mais avant tout un roman d’aventures qui ne manque pas de piquant et de rebondissements. Julien voyage sur des milliers de kilomètres, Constantinople, Strasbourg, Athènes, fait la guerre, repousse les barbares, philosophe à tort et à travers, fait des sacrifices aux dieux, tente la conquête de la Perse etc. On ne s’ennuie pas une seconde en sa compagnie, et le partage de ses préceptes ou valeurs est l’occasion de redonner encore plus d’intérêt et d’érudition à l’ouvrage. En outre, on y trouve un style très agréable, et à la fois un langage drôlement soutenu.

Julien - Gore Vidal

Palimpseste (Mémoires de Gore Vidal)

J’ai découvert Gore Vidal il y a quelques années, alors que je dévorais tous les romans qui avaient une histoire « homo », et « Le garçon près de la rivière » était un classique du genre. Je n’avais pas trouvé le bouquin transcendant, et un peu daté (il a été publié en 1948), mais c’est vrai qu’il avait le mérite d’être le premier roman américain à l’intrigue amoureuse homosexuelle clairement assumée. C’est vraiment dans « En direct du Golgotha » et avec « Myra Breckinridge et Myron» que j’ai accroché à cet auteur, et que j’ai un peu plus lu sur sa vie.

Ainsi lorsque j’ai vu qu’il avait publié ses mémoires, et comme je savais vaguement qu’il était auteur (romans, essais, ciné, télé, théâtre), engagé en politique, scénariste, acteur, et figure emblématique homosexuelle (contre son « gré »), j’ai tout de suite voulu lire ça. De plus, il est né en 1925, et il continue à écrire avec autant d’irrévérence, il a connu tout le gotha des années 50 et 60, mais reste un type complètement inconnu en France (du moins, je le crois… même si je ne suis pas du tout une bonne référence). Je me demande si c’est autant le cas aux US… (Edouaaaard ? D’ailleurs ce dernier est cité plus bas, car c’est aussi dans son blog que j’avais entendu parler du monsieur.)

J’ai vraiment beaucoup aimé ce bouquin, j’ai trouvé ses récits passionnants, et les pages ont été tournées sans m’en rendre compte (plus de 600 pages). Ce terme de « Palimpseste » vient du fait que Gore Vidal se donne une liberté totale dans ce qu’il écrit, ce n’est pas une autobiographie ou un travail de recherche, ce sont vraiment des mémoires, et dans son cas il se permet de mélanger les époques, de repasser sur des textes, et ainsi de supprimer, réécrire et remanier ce qu’il raconte. C’est à la fois la faiblesse et la qualité de l’ouvrage. En effet, malgré une progression relativement chronologique, si l’on cherche là des précisions biographiques ce n’est pas la peine, et clairement il s’agit de récits très orientés, avec un Gore Vidal qui se donne forcément le beau rôle (et certainement encore plus à mesure que le temps passe, et que ses souvenirs s’émoussent).

Mais moi j’ai adoré ça. J’ai adoré ce désordre des thèmes et des idées, car on a l’impression d’être assis dans un fauteuil en face de lui, et de l’écouter nous raconter les histoires d’avant, ses rencontres hallucinantes, et des anecdotes piquantes du passé (avec plein de « stars »). En outre, on le sent parfois un peu gonflé dans ses propos, et même en tant qu’un « livre dont il est le héros », je ne peux pas tout prendre comme argent comptant. Mais j’aime ça, car c’est un mec au charisme intellectuel ravageur (et certainement avec un de ces caractères de merde que j’affectionne tant), et bientôt seul témoin vivant d’une génération d’artistes qui me parait parfois antédiluvienne.

J’ai aussi évidemment appris des centaines de choses sur Gore Vidal, et son parcours en lui-même est déjà notable. Né en 1925 donc, ce mec est déjà le petit-fils d’un sénateur démocrate, Thomas Pryor Gore (Gore Vidal s’appelle en fait « Eugene Luther Gore Vidal », mais il n’a conservé que le début, donc seulement ses deux noms de famille), dont il était très proche. Il est donc né d’une bonne famille, et d’une mère bien hystérique apparemment. Cette dernière a épousé ensuite un certain Hugh D. Auchincloss (donc devenu le beau-père de Gore), qui lui-même fut ensuite le mari de la mère de Jackie Kennedy (Gore et Jackie partageaient donc un même beau-père).

J’ai recopié pas mal de passages du livre qui m’ont marqué, je vais continuer mon article en m’en servant de support (je laisse les citations dans l’ordre du livre).

Il y a ce côté « tabloïd » (des années 50 et 60 !!) du livre qui lui donne un côté un peu « j’étais l’ami des stars », mais on sent la grande distance avec laquelle il aborde cela, et surtout, on n’est souvent surpris par certains noms que l’on rencontre. Par exemple, le début de sa carrière est marquée par la rencontre et la « relation » (pas platonique apparemment, mais pas vraiment passionnée non plus) avec Anaïs Nin. Cette dernière, une française, est connue pour la publication de ses journaux intimes et ses multiples relations amoureuses avec des écrivains, mais je ne me serais jamais douté que Gore Vidal faisait partie du lot.

Gore Vidal est aujourd’hui connu pour être l’auteur de ce premier roman homo (« Un garçon près de la rivière ») juste après guerre, et cela en fait une sorte de fer de lance de l’émancipation gay. Mais on se rend compte dans ses mémoires, que ce n’est vraiment pas ce qui l’intéressait. C’est lorsqu’il cite cette rencontre avec Kinsey, un autre personnage que je ne pensais pas découvrir dans cet ouvrage (et qui me fascine incroyablement depuis le film éponyme), qu’il s’explique un peu plus sur sa manière d’être.

Le Dr Kinsey était intrigué par mon absence de culpabilité sexuelle. Je lui dis que c’était probablement une question de classe sociale. Autant que je sache, personne dans ma famille n’avait jamais éprouvé ce genre de culpabilité, qu’on retrouve chez les classes moyennes mais contre laquelle les gens de pouvoir paraissent immunisés. Nous faisions ce que bon nous semblait et n’en pensions rien de particulier. Kinsey m’a dit que je n’étais pas « homosexuel » – sans doute parce que je n’avais jamais sucé une queue ou que je ne m’étais jamais fait enculer. Malgré cela, je battais le record mondial de rencontres avec des jeunes inconnus, rivalisant ainsi avec le très actif Jack Kennedy et son besoin d’une fille différente chaque jour.

Dans tout le livre, Gore Vidal a des amants, mais on sent bien qu’il n’est pas non plus un activiste gay. Il explique que ce premier roman (écrit à 21 ans) est avant tout le récit sincère, mais romancé, de son histoire avec Jimmie Trimble, garçon qu’il évoque fréquemment et qui est mort à Iwo Jima. Cela reste une interrogation pour moi, car même s’il n’a pas spécialement publié le bouquin par militantisme, il savait bien ce qu’il risquait, et pour un garçon de cette classe sociale, c’est finalement assez curieux.

Heureusement – ou malheureusement ? -, en 1946, j’écrivais Un garçon près de la rivière, qui me fermerait, je le savais, toute possibilité de carrière politique ; mais rendrait également impossible une carrière littéraire conventionnelle, perspective douloureuse à l’époque, mais qui se révéla finalement heureuse.

Ainsi, l’écriture et la publication de ce roman marque un tournant décisif pour Gore Vidal. Il devient à la fois très connu (mondialement) et bat des records de vente d’ouvrages, et dans le même temps il est mis à l’index de la presse et des critiques pendant une bonne dizaine d’années. Du coup, il se met à écrire sous pseudonyme, à pisser de la copie pour des polars, des bluettes, ou des piges. Il se met aussi au théâtre, et à la télévision, et il a du succès. Cela lui fait rencontrer du monde, dans beaucoup de domaines artistiques ou du show-biz. Il se lie avec des gens qui le connaissent aussi pour « Un garçon près de la rivière », et il paraît déjà la coqueluche du « gay gotha » de l’époque. Il y a aussi cette relation très forte avec Tennessee Williams (l’Oiseau) qui se poursuit pendant une bonne partie du bouquin, et qui est très touchante. J’ai bien aimé cette anecdote avec Léonard Bernstein qui rend bien la crudité des échanges…

Lorsque Léonard Bernstein, âgé de soixante-neuf ans, vint séjourner chez nous à Ravello, je lui parlai de Harold. « Oh non ! Pas cette conversation ! Presque toutes les personnes que je connais – ou connaissais – aiment à dire que notre seul point commun est la distribution de Fancy Free.
– Eh bien, j’ai couché avec les deux tiers de ta distribution ;
– Et moi, répondit Lenny, compétiteur jusqu’à son dernier souffle, j’ai couché avec les trois tiers. Mais je dirais que le cul de Harold était l’une des sept merveilles du monde. »

Il part aussi en Europe (à la toute fin des années 40) pour un long périple, et là c’est une pléiade de rencontres avec des auteurs et artistes qui le connaissent pour ce premier roman, et veulent voir le fameux « Gore Vidal ». Il rencontre ainsi Gide, Cocteau et Jean Marais, à Paris, ou encore E.M. Forster à Londres. Et il évoque tout au long de son livre, son amant Howard. Et dans cette citation, on sent encore toute la singularité du personnage.

Aussi je pus, à vingt-cinq ans, m’installer avec Howard Austen, alors âgé de vingt et un ans. Nous nous étions rencontrés aux bains trucs d’Everard. Anonymement.
« Comment avez-vous fait pour rester ensemble pendant quarante-quatre ans ? » La réponse est : « Pas de sexe. » Cela ne satisfait personne, bien sûr ; mais comme dirait Henry James, c’est ainsi.

Gore Vidal fréquente aussi des auteurs de la « Beat Generation », surtout Jack Kerouac avec qui il a une aventure, mais aussi William S. Burroughs qui s’intéresse apparemment à lui (voilà l’extrait d’une lettre de Burroughs à Kerouac).

Il poursuit ainsi sa lettre adressée à Jack, toujours sur mes ambitions tragiques. « Un homme fait qui fait de la belle prose va s’évertuer à produire de la poésie atrocement mauvaise, et ainsi de suite. Gore Vidal est pédé ou non ? En voyant la photo de lui qui orne son dernier opus, j’aimerais bien faire sa connaissance. Toujours ravi de rencontrer un monsieur littéraire, et si l’homme de lettres est jeune et beau et éventuellement disponible, mon intérêt ne fait que croître, naturellement.

Dans les années 50, c’est Hollywood, le cinéma de l’Âge d’Or des studios et des grands producteurs. Gore Vidal décrit ces magnats du grand écran qui louaient alors les services de plusieurs réalisateurs (dont l’importance était plus que minime), et qui avaient des acteurs sous contrat qui étaient tenus de tourner pour eux. On suit là la carrière de l’auteur dans le monde du cinéma, il écrit des scénarii, et il joue même dans des films. Il se lie notamment à Paul Newman, et commence à évoquer tous les cancans qui se sont dits sur lui et d’autres.

Je dois souligner ici que pendant des années, j’ai lu et entendu des choses sur mon aventure amoureuse avec Paul Newman. Contrairement à Marlon Brando, que je connais à peine, Paul est mon ami depuis cinquante ans, preuve, à l’aune de ma psychologie, que rien ne pouvait jamais arriver entre lui et moi.

On sent aussi pendant tout le bouquin le recul de Vidal sur ce qu’il vit, et surtout sur l’univers du 7ème Art. Et toujours son trait acrimonieux et ironique sur son pays qui fait mouche, et met un peu de vitriol sur la bien-pensante nation américaine. On ne doute pas alors que la politique ne l’a jamais quitté, et qu’il reste un homme averti et fort de sa « conscience ». Il était considéré très tôt comme un cryptocommuniste aux vues de ses opinions, et en période de maccarthysme ce n’était pas anodin.

Mis à part le monde politique de Washington, je n’ai jamais connu de monde aussi obsédé par lui-même que Hollywood : le mariage entre le cinéma et la politique était donc inévitable. Les fiançailles avaient eu lieu au cours de la Première Guerre Mondiale, lorsque le président Wilson, jouant son propre rôle, était apparu dans un ou deux films patriotiques. Pendant ce temps là, son propagandiste attitré, Georges Creel, poussait Hollywood à sortir des produits patriotiques afin que tous les Américains (et surtout les problématiques Américains « à trait d’union », comme les Germano-américains) s’unissent dans la guerre contre le Hun mécréant, plus tard remplacé par le communiste russe athée, lui-même aujourd’hui remplacé par terroriste islamiste.

Au moment, où je me disais que ce bouquin était tout de même un effarant exercice de name-dropping (avec des tas de notes de bas de page pour comprendre le contexte de l’époque), il se trouve que l’auteur se fait la même remarque (ironique).

J’en arrive au point que je redoutais : des listes de noms jadis célèbres mais qui ne signifient dans l’ensemble plus rien aujourd’hui, et qui exigeront des notes interminables aux futurs historiens. Cela pourrait être amusant si j’avais quelque chose de vraiment fascinant à dire sur chacun de ces noms, ou si j’avais eu, comme tant d’autobiographes contemporains, des aventures amoureuses orageuses, des mariages ratés, des enfants autistes, des dépressions nerveuses, des overdoses, des thérapies, bref une vie littéraire banale. Mais je n’ai eu ni d’histoires d’amour ni mariages, et le propre d’une aventure sexuelle de passage est d’être oubliable. Je n’ai jamais fait de « dépression nerveuse », mais ai plutôt été victime d’un lent effondrement, et j’ai su éviter les psychanalystes, les nutritionnistes et les joueurs de bridge-contrat. Joanne Woodward et moi faillîmes nous marier, mais uniquement à sa demande, et à cause de sa passion, non pas pour moi, mais pour Paul Newman. Paul prenait en effet son temps pour divorcer de sa première épouse, et Joanne se disait, intelligemment, comme l’avenir le lui confirmerait, que l’éventualité de notre mariage lui donnerait le petit coup de pouce dont il avait besoin. Ce fut le cas.

On y trouve aussi de petites anecdotes sympathiques, comme celle de sa première rencontre avec Jack Nicholson.

Une version révisée de mon contrat fut envoyée à mon bureau. Je la signais et la remis au messager, un beau garçon, joli comme un coeur, comme on disait. Des années plus tard, Jack Nicholson me rappellerait notre première rencontre.

Le contrat en question marque aussi un des éléments pour lesquels Gore Vidal est assez connu. En effet, suite à cela, il va participer au scénario de « Ben-Hur », et selon ses dires, c’est lui qui a insufflé toute la composante cryptogay des personnages. Selon Gore Vidal, Messala et Ben-Hur avaient été amants adolescents, et ce dernier rejette le romain lorsqu’il revient lui faire des avances, alors qu’ils sont devenus adultes. Il ne fallait évidemment rien en dire à Charton Heston, tandis que Stephen Boyd était dans la confidence, et apparemment très amusé par le procédé.

Encore une citation qui égratigne les républicains, tout se tirant, une fois de plus, la couverture… Mais ce sont aussi pour ces petits mots là, que j’ai beaucoup aimé le ton de ses mémoires.

J’aime à dire que, sans moi, Ronald Reagan n’aurait jamais été président. Nous avions du mal à trouver quelqu’un pour jouer le rôle d’un homme politique proche d’Adlai Stevenson. La plupart des acteurs américains d’un certain âge démarrent leur carrière en jouant de bons petits gars du peuple, 100% américain, ce qui signifie que même avec l’âge, l’ironie et l’autodénigrement ne font pas partie de leur répertoire. Lorsque les agents de Reagan me parlèrent de lui pour le rôle de Russell, je leur dis que bien qu’il fût bon acteur, je ne pensais pas que le public l’accepterait comme politicien à la Stevenson. Dans les versions ultérieures de l’histoire, le complément « à la Stevenson » sera supprimé. En tout cas Melvin Douglas joua le rôle, gagna le prix ; et sa carrière en fut complètement relancée, alors que Reagan, recalé, désemparé, devint gouverneur de Californie.

La fin des mémoires (de ce bouquin, car il y a apparemment une suite, qui chronique plus précisément l’après « années 60 ») se focalise plus sur la carrière politique, plutôt avortée, de l’écrivain. Il a été, en effet, candidat démocrate et a été en relations proches avec les Kennedy (et notamment de Jackie), ainsi qu’Eleanor Roosevelt. Il évoque aussi les Clinton, et d’autres gens de gauche. Il ne me paraît pas faire dans l’auto-complaisance sur ce coup là, mais au contraire reste assez critique et frondeur.

Nous avions tous été soigneusement conditionnés pour croire que la vaillante et solitaire Amérique était cernée de tous les côtés par une Tyrannie monolithique : l’Union Soviétique. Nous savons aujourd’hui que celle-ci était faible et réactive, alors que nous étions puissants et provocateurs. Lorsque Jack hérita de cette guerre fantasmée contre le bloc communiste en général, et l’Union soviétique en particulier, il changea, l’insu de presque tout le monde, les règles du jeu. Il était sur le point de transformer la pseudo-guerre de Truman en une vraie guerre. Il allait se battre.

Bon, et il est bien vivant, donc il continue à écrire et à agir. Je devine qu’il ne doit pas plaire à tout le monde, et je vois bien en quoi il doit pouvoir devenir très énervant. Mais il n’en reste pas moins qu’il a eu une carrière assez hallucinante, et qu’il a écrit des romans à la verve assez inouïe, et à l’irrévérence d’un culotté encore aujourd’hui peu égalé. Je vous le conseille car c’est un voyage assez inattendu et fort agréable dans les années 40 et 50, qui nous en apprend (notamment) de belles dans l’univers culturel et artistique « gay » de l’époque.

Edouard en avait d’ailleurs parlé l’année dernière :

Je viens de terminer les mémoires de Gore Vidal, intitulées Palimpsest. Il peut être plutôt énervant, ce M. Vidal, tant il se présente comme le seul qui ait correctement prévu tel ou tel développement politique ou culturel (la mort du roman, la fin du théâtre) mais il est toutefois vrai qu’il offre, même dans cette biographie qui date de 1994, à l’époque où il vivait toujours en Italie, à Ravello. Il sait tourner des phrases («…before the great sullenness spread over the land » à propos de lettres envoyées à la mère par son fils, jeune militaire que Vidal a aimé — en toute probabilité son seul amour) et aussi sait en répéter de bonnes, comme celle-ci, attribuée à Staline, en réponse à Lady Astor, qui lui avait demandé « Maréchal Staline, quand est-ce que vous allez cesser de tuer les gens ? », « Lady Astor, the undesirable classes do not liquidate themselves. » (Il faut avouer que Staline n’avait pas tort, le bonhomme.)

Ce même Edouard, dont les personnages me sont devenus familiers avec les années (l’amie peintre, l’amie écrivain, l’amie galeriste etc.) évoquait justement l’amie écrivain à propos de Gore Vidal et de son second bouquin de mémoires (qui vient de sortir aux US j’ai l’impression) : « […] nous reprenons notre lecture des dernières mémoires de son ami Gore Vidal, ce qui l’agace souvent parce qu’il ne dit pas toute la vérité sur les sujets qu’il traite. Mais bon, nous révisons nos vies comme bon nous semble. »

Palimpseste (Mémoires de Gore Vidal)

Falaises

Depuis « Je vais bien, ne t’en fais pas », je voulais lire un roman d’Olivier Adam. J’ai commencé par hasard par celui-ci, bien qu’il ne soit apparemment pas tant représentatif de l’oeuvre de l’auteur. Il s’agit d’un roman qui pourrait avoir une source autobiographique, mais ce n’est pas certain. On retrouve en tout cas quelques gimmicks qu’il y avait déjà dans le film (et le roman du même nom d’après ce qu’on m’en a dit), dont l’image de la banlieue que je trouve d’une justesse assez bluffante (enfin, qui prouve simplement qu’il sait ce dont il parle). J’ai trouvé aussi à l’auteur une jolie plume, un style simple, concis et qui trouve le mot juste, la phrase brève mais lourde de sens.

Le narrateur, un certain écrivain qui s’appelle Olivier et a 31 ans (comme l’auteur donc), est en vacances quelques jours à Etretat avec sa fille et sa femme. Il s’agit plus d’un pèlerinage pour lui, qu’il effectue ainsi tous les ans, puisque sa mère s’est jetée de ces falaises alors qu’il avait 11 ans. Le narrateur, à partir de ce fait troublant, revient sur son existence, son cheminement, et ses choix de vie dans de longues digressions. Ces moments sont l’occasion de se remémorer son passé, son père et son frère notamment, et comment il en est arrivé là.

Le roman a beau avoir ce style assez dépouillé et « droit au but », il n’en reste pas moins que son propos est tout à fait bouleversant, et il fallait bien une certaine aridité dans le récit pour contrebalancer l’affect qui se dégage de l’histoire seule. Malgré tout, je lui ai trouvé quelques formules ou métaphores assez éculées, mièvres ou bancales, ce qui m’a un tout petit peu fait tiquer pendant la lecture. Globalement, cependant, j’ai trouvé que le livre était bien écrit et construit, qu’il touchait le lecteur avec beaucoup d’authenticité et une pugnacité qu’on voudrait communicative.

Outre cela, le thème de la maman est un élément qui laisse rarement indifférent, et comme pour « Maman est morte », celui de la mère qu’on a perdue est particulièrement touchant. Olivier Adam sait surtout dans les discours de son narrateur nous perdre dans de longues digressions avec une habileté assez impressionnante. On est à Etretat, et puis on replonge dans l’enfance ou l’adolescence d’Olivier, et en quelques paragraphes on est suspendu à ses lèvres (son style… ou son clavier), on en a oublié le cadre formel du récit. Car, et là je rejoins encore le sujet du film que j’ai vu, il est terriblement doué pour évoquer la famille, le conflit, la fraternité, la banlieue et les relations « humaines ». Il sait instiller ce qu’il faut de sentiments et d’émotions, et même s’il se laisse parfois un peu déborder par quelques formules « faciles », il faut lui reconnaître un chouette talent de conteur.

J’ai été très sensible à la relation avec le père et le frère, ainsi qu’à la description de la banlieue, comme je le disais plus haut. Les images qu’il suggère dans ses descriptions, à la fois physiques et morales, de la région parisienne montrent qu’il connaît bien le coin, et qu’il y a vécu. Et là évidemment, cela me touche d’autant plus, puisque je n’ai pas de difficulté à m’identifier à son récit. Il y a aussi certainement le fait qu’il n’ait que deux ans de plus que moi, et que nous partageons sans doute un référentiel culturel relativement commun.

J’ai lu le roman d’une traite, car il se lit très bien, mais il est aussi difficile à lâcher comme ça. Ce n’est pas un roman génialissime, mais son auteur a vraiment un truc qui le fait se démarquer, une sincérité dans ses phrases et son ton, une vulnérabilité qu’on sent poindre sous une carapace de refoulements et d’épreuves… Malgré les quelques maladresses donc, mais qui du coup rendent presque le livre « humain », l’auteur crée un attachement assez dingue à son personnage, et ce n’est pas anodin.

Falaises - Olivier Adam