MatooBlog
Pectus est quod disertos facit

Samedi 02 février 2008

Boukinage Là-bas

Classé dans: Boukinage — Tags: , @ 16:18:45

Voilà le type de roman que j’affectionne particulièrement, une bonne histoire de famille un peu trouble et pleine de secrets inavoués… Un mari mort, la femme et l’amante qui vivent dans la maison endeuillée, le frère pédé qui habite à deux pas, un étudiant qui débarque pour faire une thèse. Un cocktail de Peter Cameron à la fois subtil et détonnant, où on sent la révolution des émotions qui secouent les personnages, tout en conservant leur bourgeoise componction.

Omar Razaghi est un jeune thésard, un iranien qui étudie au Kansas, qui a décroché une bourse pour écrire une biographie sur l’auteur d’un unique roman, Jules Gund. Il envoie une lettre aux trois légataires, la femme, l’amante et le frère qui vivent en Uruguay, mais prend les devants et s’engage comme s’ils avaient accepté. Seulement, Omar reçoit une lettre de refus ! Complètement désarçonné et passablement désespéré, poussé par sa petite amie, il débarque dans un coin perdu d’Uruguay pour défendre sa cause et tenter de mieux comprendre les raisons des héritiers. Il fait alors la rencontre de Caroline (une française), la femme de Jules, ainsi qu’Arden l’amante qui vit avec Caroline et sa fille dans la maison de l’écrivain. Le frère de l’auteur décédé, Adam, un vieil homo qui vit avec son jeune ami asiatique Pete, décide de donner un coup de main à Omar pour convaincre les deux femmes.

Le livre possédait toute la matière pour en faire une comédie fracassante à coup de secrets dévoilés et de retournements de situation, mais ce n’est pas du tout l’histoire de Peter Cameron. Le roman est beaucoup plus calme et posé, beaucoup plus réaliste aussi, et m’a conséquemment beaucoup plus touché que n’aurait pu le faire une version plus « américaine ». Les choses se mettent en place assez doucement, et l’auteur s’attarde beaucoup sur ses personnages. Il nous les rend tous extrêmement attachants, même s’ils sont parfois sympathiques ou plutôt antipathiques, jamais caricaturaux. Ainsi on n’a pas vraiment de héros qui brille là-dedans, juste des hommes et des femmes avec un vécu et des souffrances.

Peu à peu, les confidences se font, les secrets se découvrent, pas si énormes que ça d’ailleurs, mais d’une justesse assez troublante. Comment une femme et l’amante peuvent vivre dans une même maison, qui était donc ce Jules Gund pour avoir laissé une empreinte si tangible dans les existences de ces protagonistes ? On comprend rapidement que les trois légataires refusent la publication d’une biographie, mais Omar qui débarque là-dedans va évidemment changer la donne. Car ce personnage majeur du roman n’est pas là par hasard, ce voyage en Uruguay et le contact avec cette singulière famille est la quête initiatique qui le verra changer, mieux se percevoir lui-même, et enfin prendre sa vie en main.

Au final donc, un excellent bouquin qui m’a touché, et dont la sensibilité ne doit pas pouvoir laisser quiconque de marbre. Les dialogues sont ciselés pour dévoiler des bouts de personnalités, des morceaux d’âmes, d’expériences et de sincérités, avec cette qualité qu’on trouve dans les romans américains. Je n’ai pas été étonné d’apprendre que le livre donnera bientôt naissance à un film, d’autant plus réalisé par James Ivory, avec Charlotte Gainsbourg, Anthony Hopkins et Laura Linney… Oooh que je le sens bien !

L’avis des copines : In Cold Blog, Psykokwak.

Là-bas - Peter Cameron

Samedi 20 novembre 2004

Boukinage Myra Breckinridge et Myron

Classé dans: Boukinage — Tags: , @ 18:01:56

Je m’étais déjà dit que Gore Vidal avait écrit le plus dingue et le plus queer des romans avec « En direct du Golgotha », mais j’avais tort. C’est celui-ci qui remporte assurément la palme. Ce bouquin est un délire à l’état pur, mais tellement agréable à lire, avec des personnages et des situations irrésistibles, et surtout, une intrigue qui finalement rentre dans l’ordre, tout en restant complètement décalée. Incroyable !

Deux parties relativement distinctes font qu’à un moment, en lisant la seconde, on devient vite persuadé qu’elles n’ont presque rien à voir l’une avec l’autre, et dans les dernières pages, on réalise à quel point c’est tout le contraire.

Myra Breckinridge est une femme qui impressionne tout le monde, une femme avec un charisme et un orgueil gonflé comme un zeppelin, une ambitieuse et une dévoreuse. Elle débarque à Hollywood et va trouver l’oncle de son défunt mari (Myron) qui tient une sorte « d’Actor’s studio », afin d’en récupérer une partie en tant qu’héritière (l’école devait revenir en partie à la mère de Myron). En attendant que l’oncle fasse quelques recherches pour vérifier les dires de cette bonne femme qui débarque de nulle part, il lui propose d’enseigner pendant quelques temps un cours « d’empathie » et de « maintien ».

Myra devient vite à la fois la coqueluche des étudiants, et en même un dragon redoutable et redouté. En fait, l’oncle découvre qu’elle n’est autre que son neveu qui a subi une opération de changement de sexe !!! Cela n’empêche pas Myra d’être plus femme fatale que jamais, et un brin amazone sur les bords. Cette partie du récit est hilarante, vraiment cet auteur a un donc pour l’irrévérence et l’humour queer le plus potache. Myra finit d’ailleurs par sodomiser une espèce de Marlon Brando en puissance, tandis qu’elle arrive à ses fins en charmant la petite amie de ce même garçon. Cela aboutit à un retournement de situation des plus burlesques puisque Myra en tombe sincèrement amoureux, et redevient Myron.

La seconde partie est de la pure science-fiction qui, on le découvre à la fin, fait partie d’une trame toute à fait logique et cohérente. Myron (Myra qui est redevenu Myron) se retrouve pris au piège du tournage d’un film de la Métro de 1948 (La Sirène de Babylone). Il est condamné avec plusieurs personnes (qui débarquent depuis plusieurs périodes temporelles) à revivre ces huit semaines de tournage, encore et encore. Et là encore plus étrangement, Myra ressurgit comme une double personnalité de Myron. Chacun prend tour à tour le pas sur l’autre, et le contrôle du corps. Myra veut alors se débarrasser de son nouveau pénis, et retrouver sa poitrine siliconée, tandis que Myron lutte pour conserver son intégrité retrouvé. Et dans tout cela, le tournage a lieu avec cette population particulière, perdue dans l’espace et le temps, et dont l’influence sur le tournage n’est pas si bénigne.

Je ne peux pas en dire plus, sinon c’est du gâchis. Mais sachez que Myra finit tout de même dans le lit de Jean-Pierre Aumont, à vouloir vasectomiser un pauvre figurant, ou à transsexualiser un rouquin viril à grosse bite. Elle a un plan et se bat pour que les Etats-Unis aillent mieux, ne fassent plus la guerre et soient moins peuplés pour que les gens soient plus heureux.

Voilà un bouquin qui est un feu d’artifice d’inventions et de fantaisies. Gore Vidal est un histrion qui a aussi une plume aiguisée, et qui en filigrane égratigne qui de droit, et véhicule comme cela son opinion avec beaucoup d’efficacité. J’y souscris avec beaucoup d’énergie et d’alacrité*.

Je viens de voir qu’un film existe sur le roman. Celui qui a ça et qui est dans le coin, il faut absolument qu’on s’arrange !! :mrgreen:

*Juste pour toi mon Olichou.

Gore Vidal - Myra Breckinridge and Myron

Mercredi 01 septembre 2004

Boukinage En direct du Golgotha

Classé dans: Boukinage — Tags: , @ 00:40:54

L’autre fois, je parlais de ce bouquin en disant qu’il était de Gore Vidal dont j’avais déjà lu « Le garçon près de la piscine ». Et puis, je me suis rendu compte que ce dernier titre était celui d’un film de Cadinot, et pas « Un garçon près de la rivière » le vrai ouvrage de Gore Vidal qui est un standard de la littérature homo (paru en 1948). Mais bon j’étais pas loin !

Eh bien, ce bouquin-ci n’est pas construit sur une histoire homo, mais alors constamment ponctué de références pas anodines, à commencer par notre héros : saint Timothée (évêque de Macédoine). En effet, ce dernier est un ex de saint Paul qui n’arrêtait pas de vouloir le trombiner (et saint Timothée nous le confie : « ça fait vraiment mal ! »).

Ridicule ? Oui au premier abord, mais finalement pas tant que ça… Irrévérencieux, ça oui complètement, du début à la fin, et c’est un bonheur.

Je me sens bien incapable de raconter l’histoire, on pourrait croire que j’ai fumé la moquette, alors voilà la quatrième de couv :

Nous sommes à Thessalonique en 96 après J.-C., lorsque d’étranges personnages font irruption dans la vie de Timothée, évêque de Macédoine, ex-secrétaire et petit ami de saint Paul. Ils le pressent d’écrire sa version de l’Histoire sainte, car, loin dans le futur, un cyberpunk, appelé le Pirate, est en train de falsifier ou d’effacer toutes les bandes et tous les volumes contenant les Évangiles ; seul celui de Timothée serait à l’abri du terrifiant virus informatique. Simultanément, grâce à l’intervention de nouveaux logiciels, une équipe de techniciens de NBC s’apprête à remonter le temps pour filmer la Crucifixion en direct du Golgotha. Sous la plume de Timothée, le lecteur ahuri découvre un saint Paul bonimenteur et homosexuel, inventeur des claquettes et du rap, un saint Jacques résolument plus juif que chrétien, un Jésus obèse et boulimique.

Si si si, c’est vraiment ce qui se passe dans le roman, et je vous assure, le plus flippant de tout ça, c’est que cette histoire est tout à fait crédible. En tout cas, c’est irrésistible et cela m’a rendu hilare à maintes reprises. Et le pire c’est qu’on ne sait pas vraiment si ce récit est une déformation due au virus informatique ou bien la parole authentique d’époque (raconté par Timothée en personne). Et quand on pourrait croire que l’auteur fait et dit tout et n’importe quoi, c’est là qu’il nous offre le plus dingue des retournements de situation… un truc à ébranler la foi chrétienne (la mienne est déjà trop compromise, j’en ai peur). Ce bouquin est tellement fin, intelligent et délirant, il se lit en un trait.

L’écrivain est super gonflé de raconter ça comme ça, et en même temps le fond de ce qu’il dit est si juste à certains égards que ça en donne le vertige. Et c’est là que la bouffonnerie apparente révèle un discours critique très bien construit et à la redoutable argumentation.

Vous savez vous pourquoi est-ce que Ponce Pilate a fait crucifier Jésus ?

Eh bien voilà :

Ponce Pilate, avant d’être nommé gouverneur de Palestine, avait été un des premiers économistes de la Banque centrale de Rome. En fait, il avait été propulsé dans les hautes sphères par les anti-inflationnistes qui, sous le règne de Tibère, avaient investi le ministère des Finances. L’empereur, on le savait, préconisait des taux d’intérêt élevés afin de maintenir un taux d’inflation quasi nul – au risque de voir augmenter le nombre de chômeurs parmi la population des hommes libres. Ponce Pilate, comme Jésus, était un tenant de l’économie de l’offre. Il applaudissait donc, intérieurement, à la politique monétaire de Jésus et eût été parfaitement disposé à le nommer roi des juifs, comme Hérode avant lui, mais à condition qu’il se soumette à l’autorité romaine.

Or, Jacques était un des arbitragistes que Jésus avait chassés du Temple, et il était de plus résolument hostile aux mesures inflationnistes de son populiste de frère. Cependant, il payait également tribut au mythe du Messie à jamais vivant dans les milieux juifs : il se devait de suivre son frère en tout. Et puis, pensait-il, une fois que Jésus et Pilate seraient parvenus à un accord, lui, Jacques, pourrait relever subrepticement le taux d’escompte, puisque Jésus aurait alors d’autres chats à fouetter – les préparatifs pour le jour du Jugement et la promotion de l’Etat juif au rang de premier Etat du monde afin que Dieu puisse plus aisément solder toute l’affaire.

En l’occurrence, le ministère romain des Finances ordonna à Pilate d’éliminer Jésus et de rappeler à l’ordre les banquiers du Temple en les plaçant sous l’autorité directe du gouverneur, même si cela devait signifier l’occupation pure et simple du Temple et, par conséquent, la guerre civile. Ponce Pilate se résolut donc, bien tristement, à faire crucifier le premier économiste hostile à un taux d’intérêt élevé que les juifs eussent produit depuis le roi David, un ancêtre de Jésus, lui aussi adepte de l’argent facile.

Il va s’en dire que nous ne dévoilons pas la vraie raison de la Crucifixion ; nous nous bornons à raconter les événements tels qu’ils se déroulèrent. En fait, Jésus était bien roi, et il a réellement menacé à la fois l’autorité romaine et la toute-puissance des rabbins du Temple, dont la banque déterminait la politique monétaire non seulement au Moyen-Orient mais également en Grèce et en Egypte, comme l’atteste une blague financière de l’époque : « Quand Jérusalem mange une huître avariée, Alexandrie vomit. »

En direct du Golgotha - Gore Vidal

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