J’ai lu tous les romans de Stephen McCauley, et je les ai tous appréciés. Je considère d’ailleurs ce type comme un des meilleurs écrivains « gays », « gays » dans le sens où il ne pond pas des livres à destination des homos, mais que lui-même l’étant, les personnages principaux sont souvent homos, et il évoque largement l’homosexualité. Mais il en tire des romans universels, qui ne sont donc pas du tout « communautaires », où tout le monde peut s’identifier, hétéro ou pas.
J’étais étonné en tapant ce texte, car je pensais que j’avais déjà évoqué l’auteur, mais je me rends compte que le dernier que j’ai lu (et qu’il m’avait dédicacé aux « mots à la bouche ») date de 2002 ! Donc cela faisait un certain temps qu’il n’avait rien produit, et j’étais content de le retrouver. J’avais juste évoqué une fois Stephen McCauley pour « Et qui va promener le chien ? » qui fait partie de mon « panthéon ».
Ce roman ne déroge pas à ce qui a fait le succès des précédents. On retrouve l’extraordinaire plume de cet auteur, et son humour flegmatique et corrosif. C’est un drôle de mélange entre un côté queer et diablement intello, désabusé et optimiste, névrosé et distancié. Pour moi ses héros homos sont bien souvent une émanation de l’écrivain lui-même, des grands échalas homos qui ont la quarantaine, qui galèrent dans la vie et avec les mecs, tout en ayant une situation correcte, et évoluant dans un bon milieu de la côte est des USA. On est dans ce roman, comme souvent, à Boston, et William est un agent immobilier, perclus de névroses, qui s’adonne aux rencontres sexuelles via le web.
Il a une relation ambiguë avec son ami le plus proche Edward, mais n’arrive pas à le reconnaître. Un jour qu’il en a assez des plans culs internet, il décide de se mettre à la chasteté. Mais il fait bien des entorses à cette règle, et tout le bouquin est ponctué de rencontres très drôles. Il rencontre par son boulot un couple tout aussi perturbé, Charlotte et Samuel, et s’amourache quasiment de ces deux personnes. Ils veulent acheter un appartement, mais William découvre vite ce qui se dissimule sous une facette immobilière bien candide.
On peut souvent comparer Stephen McCauley à Woody Allen pour son humour spirituel et doucement ironique, et aussi pour ses prises de tête et réflexions psychanalytiques labyrinthiques. « Sexe et dépendances » est certainement celui qui a le plus ce penchant là. Il agacera donc certainement beaucoup de gens, qui sont aussi agacés par le côté longuet et verbeux des films de Woody Allen (surtout ceux des années 80). Car l’action n’est pas omniprésente, elle manque même un peu à l’appel. Et la structure de la narration est assez linéaire et simple. On suit les déconvenues de William avec ses plans cybernétiques, et les histoires liées à l’agence immobilière qui sont prétextes à rencontrer les gens les plus barges qui soient. Et pendant ce temps là, les personnages se dévoilent, et on sent poindre les véritables aspirations de chacun, leurs frustrations et leurs névroses.
Mais moi j’ai un truc avec cet auteur. J’aime tellement ce qu’il écrit, que je suis capable de me réjouir pendant cent pages où il ne se passe pas grand-chose, tant il écrit bien, et tant cela résonne en moi. En outre, il me fait rire, et je trouve dans certains passages des réflexions qui trouvent toujours en moi un écho très positif, ou intéressé. On y trouve là un magnifique tribut à la rencontre sur internet qui ne manquera pas de vous concerner !
J’ai recopié certains passages pour que vous compreniez mieux ce que j’entends quand je parle des qualités de ce bouquin. Déjà dans le côté « Woody Allen » dépressif et en même temps ironique et distancié :
J’eux envie de lui demander quels antidépresseurs elle prenait. J’avais un peu honte de ne pas prendre moi-même de psychotropes – signe d’arrogance manifeste en ces temps qui couraient, et un traitement ne m’aurait certainement pas fait de mal – mais j’avais au moins l’impression d’être un peu moins en dehors du coup en abordant le sujet. Il n’y avait pas mieux pour animer les conversations que de demander aux gens de parler de leurs médicaments. Un grand nombre de mes amis entretenaient avec les antidépresseurs une relation plus forte qu’avec aucun être humain. Moins malsain, sans doute, qu’une relation avec un fer à repasser, mais plus dispendieux. Ils adoraient décrire la façon toute particulière dont tel cachet agissait sur leur métabolisme, comme s’il parlaient d’une vertu ou d’une réussite personnelle : « Elle, le Wellbutrin ne lui convenait pas, mais moi, je n’ai jamais rien trouvé à y redire. Il ne va pas à tout le monde, mais dans mon cas il a fait merveille. »
La pays tout entier avait pris l’habitude de voir à la télé des émissions où les participants révélaient leurs plus noirs secrets à des millions d’inconnus, ouvraient tous leurs placards et étalaient leur linge sale au nom du divertissement. En conséquence, les gens s’étaient mis à déballer leur for intérieur à tous ceux qui voulaient bien les écouter, de leur agent immobilier à leur vendeur de chaussures. Il n’y avait que sur le divan du psy qu’ils ne révélaient pas leurs plus noirs secrets. Ils se contentaient de demander des cachets pour atténuer les symptômes de leurs névroses afin de vivre en paix avec elles.
Quand j’évoquais ses facettes gays assumées, et servies en aphorismes irrésistibles à mon avis :
En devenant steward, ce qui pour un gay revenait un peu à entrer dans l’armée, Edward put échapper à son milieu familial, et bouger constamment.
« Traite-moi comme ton chien », m’avait-il demandé. Etant donné les sommes faramineuses que les gens dépensaient pour leurs animaux chéris dans ce pays, l’expression convenait mal à un masochiste digne de ce nom.
Nous avions bien entendu des « sentiments » l’un pour l’autre, Edward et moi. Je tenais à lui, et j’estimais que la meilleure façon de protéger notre relation était de la maintenir au niveau d’une amitié compliquée. L’amitié a tendance à durer, tandis que les relations amoureuses passent rapidement du « Je ne peux pas vivre sans toi » à l’espoir formulé in petto : « Il est peut-être mort dans son sommeil. »
L’auteur évoque souvent son âge, et l’ardue transition de la jeunesse à l’âge adulte. Je trouve qu’il fait mouche en quelques lignes :
Je trouvais l’âge mûr un peu difficile à vivre. La jeunesse optimiste se passe à se convaincre que l’on va incessamment se lancer dans des projets audacieux, courageux et importants mais que, pour des raisons audacieuses, courageuses et importantes, mais floues, on y a délibérément renoncé. A mon âge, je dérivais encore dans les eaux froide de la sémi-réalité, nageant d’illusion en illusion, croyant à chaque fois toucher la terre ferme.
Et malgré tout ce qu’il démontre sur l’inutilité, la vacuité, voire la nocivité de ses rencontres sexuelles éphémères, il faut qu’il en voit aussi l’aspect positif, et toujours avec le même humour qui me touche énormément (très « Woody Allen » là aussi je trouve).
Malgré le niveau élevé de désillusion attaché à tout le processus, j’étais ravi de savoir que partout à Boston, à toute heure du jour et de la nuit, il y avait des hommes et des femmes de tous âges et de toutes tailles qui ouvraient leur porte à des inconnus pour passer immédiatement aux choses sérieuses. On peut certes y voir un symptôme de dépravation totale, un signe de fin de civilisation. Etant donné l’éventail de risques encourus, on peut juger ce comportement imbécile et suicidaire. D’un autre côté, si tout le monde s’adonnait librement aux plaisir de la chair en suivant quelques règles hygiéniques de base, en évitant l’autoflagellation et tout sentiment de culpabilité, la violence au volant serait inconnue et personne n’aurait voté pour Georges Bush. La vie, d’une manière générale, n’en serait que meilleure.