« Tout est normal mon coeur scintille » par Jacques Gamblin au Théâtre du Rond Point

Je ne savais pas trop ce que j’allais voir, et c’était finalement une jolie surprise, même si j’étais un peu circonspect au début. En revanche, en ce moment je vais pas mal voir au théâtre des comédiens qui ont un énorme potentiel de fans parmi le public féminin, et c’est pour Gamblin comme pour Arditi, Jean-Luc Moreau ou Richard Berry. Donc la salle était d’ores et déjà conquise par Gamblin et comme son spectacle est assez intello, sensible, poétique et original, je sentais une véritable tension nerveuse et extatique dans les rangées. Les gens n’en pouvaient plus !!!!

Il faut reconnaître que l’homme écrit un texte très onirique et vraiment beau, on a un peu l’impression qu’il évoque tout ce qui lui passe par la tête, mais avec un vrai talent de conteur et de poète. En plus de cela, il accompagne son récit d’une très intéressante occupation de l’espace et d’une gestuelle unique et emphatique. Il est vraiment comédien à part entière même si la plupart du temps seul sur scène. Et avec une impressionnante lumière et quelques autres objets, en plus d’un sacré charisme, il captive son audience sans trop de difficulté. Les moments les plus impressionnants, et que j’ai préféré, sont les passages chorégraphiés où Gamblin fait montre en la matière d’un talent non négligeable. Il est là en présence de danseurs, et leurs performances sont notables. Il a une maîtrise vraiment complète de son corps, en plus de son texte et sa gestuelle, et cela donne un spectacle d’une grande qualité formelle.

On passe vraiment un moment très agréable, et le cabotinage passe plutôt bien, si on aime un peu l’homme évidemment. Même s’ils livrent parfois des métaphores un peu plus sombres ou neurasthéniques, il conserve cette ambiance onirique qui contribue au charme du spectacle. Ses fantaisies, qu’elles soient verbales ou gestuelles, et au final bien théâtrales ont plutôt la gaieté et la légèreté communicative.

"Tout est normal mon coeur scintille" par Jacques Gamblin au Théâtre du Rond Point

Truismes au Théâtre du Rond-Point

Alfredo Arias est un immense dramaturge et un homme de théâtre reconnu, que je n’avais encore jamais vu sur scène. Truismes est un roman emblématique de Marie Darrieussecq, que j’ai découvert sur le tard, et qui avait marqué les années 90. La rencontre des deux faisait présager du meilleur, avec un Alfredo Arias seul sur scène et ce texte pour seul repère.

Oh là là, c’te cata… Je n’ai jamais assisté à spectacle où autant de gens se sont enfuis par dizaines dès qu’ils l’ont pu. C’en était presque gênant pour le comédien…

Pourtant il y a bien des choses qui tiennent la route, comme le jeu d’Alfredo Arias qui est une réelle prouesse. Il est en effet masqué et affublée d’un déguisement « truiesque », tout en modifiant sa voix pendant toute la pièce. J’ai aussi beaucoup aimé les interludes vidéos qui faisaient montre des différentes phases de transformation de la femme. Mais bon, on était au théâtre, et ce que j’ai préféré ce sont ces vidéos…

Sinon le gros problème c’est la manière dont le texte a été découpé et est ainsi « rendu » sur scène. C’est brouillon, confus, souvent abscons, et ça ne fonctionne simplement pas du tout. Outre cela, Arias en fait des TONNES. Il est déjà bien en verve et apparaît un brin comique avec son apparence porcine, mais il a plutôt l’air de prendre son pied à se traveloter ainsi et parfois on y reconnaissait plus une drag-queen dans du burlesque qu’un comédien à l’oeuvre.

Truismes au Théâtre du Rond-Point (Alfredo Arias)

La pièce devient très rapidement d’un ennui catastrophique, et j’ai dû lutter pour ne pas sombrer. On finit par se perdre dans sa logorrhée grognante et couinante, malgré quelques rappels au texte pour les plus fans. De toute façon, sans avoir lu le bouquin, ce n’était même pas la peine d’y aller, il était impossible de comprendre quoi que ce soit.

Bon bah voilà, pas terrible quoi…

Truismes au Théâtre du Rond-Point (Alfredo Arias)

Orgueil, poursuite et décapitation (comédie hystérique et familiale) de Marion Aubert au théâtre du Rond-Point

J’avais connu Marion Aubert lorsqu’elle était passée à l’émission de radio à laquelle je participais il y a quelques années, elle nous présentait alors « Les aventures de Nathalie Nicole Nicole« . J’avais eu tout de suite envie de voir cette pièce, et j’avais été emballé par cette oeuvre d’une incroyable force, poésie, beauté littéraire et irrésistible folie douce. Ecoutez donc l’émission de l’époque pour entendre Marion Aubert en parler elle-même…

Il s’agit là d’une nouvelle pièce et toujours au théâtre du Rond-Point. On est dans un univers radicalement différent et en même temps familier lorsqu’on a justement vu un peu de l’oeuvre de l’auteur. Mais cette fois-ci, le matériau presque pur qui a servi à Marion Aubert c’est Marion Aubert. Ca pourrait carrément s’appeler « Dans la tête de Marion Aubert ». Elle dessine en 11 saynètes, avec quelques fils rouges mais pas trop, une série de portraits de famille hauts en couleurs. Portraits de famille mais aussi professionnels ou amicaux, je crois qu’elle ne fait pas beaucoup d’impasses. Pas toujours reluisants ces portraits et parfois carrément déplacés, souvent drôles, carrément épiques et truculents, on suit avec bonheur une belle troupe de comédiens et comédiennes (dont l’excellente jeune femme qui jouait Michel Chef Chef dans la précédente pièce, ainsi que Marion Aubert herself) qui incarnent avec un plaisir non dissimulés les « Chonchons » qui peuplent son existence.

Il n’y a pas vraiment d’histoire, ni queue ni tête parfois, mais je n’ai étrangement pas du tout été dérangé par cette absence de repère ou de fil narratif. On est comme dans un bouquin de nouvelles avec un joli talent pour poser en quelques répliques un cadre, une situation ou simplement une idée, ou même l’ébauche d’un souvenir, et rapidement la pièce prend des airs de « Short Cuts » avec des personnages récurrents et des échos familiers.

Comme toujours chez Marion Aubert (dixit le gars qui n’a vu que deux pièces… Huhuhu.) on profite d’un texte ciselé à merveille, avec de très belles répliques et surtout des monologues pour chacun des comédiens qui m’ont bien marqué. On se retrouve facilement dans ses interrogations et ses mises en scène de la vie familiale ou professionnelle, tout en ayant ce formidable (et la plupart du temps extrêmement comique) miroir grossissant et déformant par lequel elle a fait passé ses réminiscences. On a ainsi l’impression d’une certaine catharsis pour l’auteur, en même temps que d’un vrai plaisir de théâtre et de théâtreux, et même au final l’aveu d’un produit mal fini et pas toujours bien ficelé, mais bien authentique et sincère. Il n’y a pas à dire ce sont des qualités qui font mouche sur les planches.

Plus formellement, l’occupation de l’espace est excellente, et un peu comme dans Nathalie Nicole Nicole qui bénéficiait aussi d’un décor impressionnant, là c’est encore plus étonnant. Il s’agit d’un ensemble modulaire avec une face blanche assez neutre, et l’envers occupé d’un bout de décor très marqué (plutôt seventies). Les comédiens déplacent carrément tout le décor et composent, décomposent et recomposent à l’envi les différentes scènes de la pièce. Cela donne beaucoup de rythme et de punch aux transitions, et permet des circulations de personnes très originales et diversifiées. On a un salon, une chambre, tout un appartement ou un mur blanc et lisse selon les occasions et les besoins de l’héroïne et son projet.

C’est un vrai théâtre contemporain et ambitieux mais rendu accessible à tous et antipédant au possible par la magie du verbe et de la mise en scène, et je suis terriblement admiratif de cette artiste pour cela.

Orgueil, poursuite et décapitation (comédie hystérique et familiale) de Marion Aubert au théâtre du Rond-Point

Cirque Eloize « Rain – Comme une pluie dans tes yeux » au Théâtre du Rond-Point

A la façon d’un célébrissime Cirque du Soleil, le Cirque Eloize est aussi une compagnie québécoise qui a créé un cirque particulièrement artistique et créatif. Cela m’a permis de mieux jauger le précédent spectacle de cirque, aussi très contemporain, que j’avais eu la chance de voir à la Villette, celui de l’ESAC de Bruxelles. Ce dernier était clairement doté de meilleurs athlètes, avec une vraie insistance sur la technicité et les prouesses acrobatiques, mais là où « Rain » est fascinant c’est dans l’aspect artistique pur et dans la grâce infinie développée à chaque tableau.

Le Cirque Eloize utilise toute la gigantesque scène de la salle Renaud-Barrault et déploie ce spectacle « Rain » avec une rare poésie et beauté. Ce sont des dizaines d’artistes et performers de cirque qui filent la métaphore aqueuse à travers leurs numéros et une musique envoûtante. J’ai retrouvé les usages de l’ESAC dans les athlètes qui se tiennent dans des grands cercles métalliques, les acrobates qui remontent le long de grands rubans, des types et jeunes femmes qui sautent dans tous sens avec des catapultes et autres bascules, et même des clowneries avec une drôle de contorsionniste. Mais au-delà de certains numéros assez épatants, on est surtout bluffé par la fusion parfaite entre le cirque et l’expression abstraite. Tout cela n’est que poésie et visions oniriques, un vrai petit moment de bonheur.

Petite déception tout de même pour la partie concrètement « mouillée » qui est l’apothéose du spectacle, et que j’ai un peu trop attendu pendant tout le spectacle. Mais c’est un tout petit biais, surtout dû à ce que j’en avais lu ou vu ailleurs.

Cirque Eloize "Rain - Comme une pluie dans tes yeux" au Théâtre du Rond-Point

Encore un tour de pédalos (Je hais les gais) au Théâtre du Rond-Point

Je suis assez féru en général des spectacles du Théâtre du Rond-Point, et là en plus il s’agissait d’un truc bien pédé (d’un auteur connu et reconnu dans le milieu du spectacle musical), conseillé par Orphéus himself, donc je me disais que cela augurait du bon ! Arghhhh, je n’ai vraiment pas aimé ça… Cela se voulait, selon les textes de présentation, anti-cliché et égratignant la bienpensance gay parisienne… Au contraire d’Orphéus, j’ai plutôt été optimiste les premières minutes, et puis à mesure que les chansons se sont succédées, j’ai carrément déchanté.

Il s’agit d’un tour de chant assez minimaliste exécuté par quatre chanteurs obviously gay et tous les quatre bien typés : un blanc (Philippe d’Avilla), un black (Steeve Brudey), un beur (Djamel Mehnane), un feuje (Yoni Amar). La scène est plutôt dépouillée, et les quatre hommes réalisent aussi quelques chorégraphies qui illustrent avec plus ou moins de bonheur les chansons. Je dois reconnaître que les chanteurs sont plutôt doués, et que même quand ce n’est pas vocalement épatant, il y a un charme global qui se dégage de la plupart des prestations.

Les textes… Alors d’abord une petite précision sur l’historique du spectacle :

Il y a trente ans, en complicité avec Jean-Michel Ribes, Alain Marcel et ses complices triomphaient dans Essayez donc nos pédalos, coup-de-poing dans le bas-ventre des idées reçues. En France ou off-Broadway, ces premiers Pédalos répondaient en 1979 aux préjugés véhiculés par le succès de La Cage aux folles. Ils tordaient le cou à une middle class rance qui confondait déjà pédé et pédophile, sexualité et maladie. « Nous les tantes », chantaient-ils en choeur.

[Source]

Bon ok… Donc ça a super bien marché et c’était il y a 30 ans un tour de force par rapport à l’époque et son homophobie encore largement répandue. Je veux bien le reconnaître. Et là clairement, le scénario a été révisé, et en effet on y trouve quelques mise en boite de certaines typologies de pédé. Ok ok. Mais pourquoi le faire avec tant de vulgarité même pas drôle ? Et surtout pourquoi choisir des mecs bien foutus et jolis garçons qu’on finit par mettre à poil ? Nan mais c’est pas du cliché ça, et quel intérêt sans déconner ? Bah moi j’en vois aucun… Un chasseur de clichés actuels qui ne voit pas à quel point il cultive ceux d’hier et d’avant hier.

Cela m’a un peu fait l’effet d’un « Equus » dont la mise en scène et le mode opératoire faisaient vraiment spectacle pour exciter des vieux pédés. Eh bien là idem, j’ai eu l’impression que c’était dans les textes et les chorégraphies uniquement des références et une « gestuelle » pour plaire et exciter des gays d’un certain âge (qui peuplaient largement le public). Je n’ai pas du tout été sensible aux métaphores véhiculées, et même à des rapprochements spécieux. Malgré quelques sourires ça ne m’a vraiment pas plu…

Encore un tour de pédalos (Je hais les gais) au Théâtre du Rond-Point

« Rosa la Rouge » au Théâtre du Rond-Point par Claire Diterzi et Marcial Di Fonzo Bo

Trois choses qui ne pouvaient pas me laisser insensible : Claire Diterzi qui est une chanteuse incroyable et dont j’adore les univers, Marcial Di Fonzo Bo que j’avais trouvé fantastique dans La Tour de la Défense de Copi, et le thème : Rosa Luxembourg, exégète du Marxisme devant l’éternel (ça ne peut que me plaire quoi !!). Eh bien ça valait largement le détour car ce spectacle était une petite merveille.

Difficile d’ailleurs de qualifier une œuvre aussi polymorphe et touche-à-tout, puisqu’on y trouve une mise en scène diabolique, et puissamment théâtrale, des textes et des chansons, des projections de films, des chorégraphies, des musiciens évidemment, et des effets lumineux spectaculaires… Tous les sens en éveil, ce spectacle était un merveilleux patchwork artistique mené par des grands professionnels et imaginé par des créatifs inspirés et bien fous ! Mais quoi de mieux que ce grain de folie propre à Diterzi ou Marcial Di Fonzo Bo pour ainsi essayer de « rendre » Rosa Luxembourg par la scène. Rosa la Rouge c’est Diterzi évidemment, qui endosse son personnage avec son brio habituel et sa puissante voix.

J’aime beaucoup l’album même si je comprends qu’il puisse dérouter quelqu’un qui n’a pas vu le spectacle. J’ai du mal à le concevoir détaché de cet écrin, où la chanteuse lit des lettres, s’exprime ou interagit avec son univers. On découvre Rosa par bribes, et de manière peu formelle par sensations, émotions, couleurs et d’une voix très contemporaine (répétitions, mixage, images et sons entremêlés, flashs subliminaux…). Le spectacle est complet, et il s’agissait d’une dingue performance qui a mis toute l’audience en transe. Je n’avais jamais assisté à un truc comme cela, et j’en garde un souvenir prégnant. C’était d’une incroyable richesse artistique, et j’ai vraiment eu la sensation d’assister à quelque-chose de peu commun en qualité et singularité (oui c’est sûr, arf arf).

Rosa la Rouge - Claire Diterzi

« Les aventures de Nathalie Nicole Nicole » au théâtre du Rond-Point

Je fais souvent aveuglément confiance à la programmation du théâtre du Rond-Point, mais là il se trouve que j’ai fait connaissance avec l’auteure de la pièce lors de l’enregistrement d’une émission de radio, à laquelle je participe régulièrement pour parler « blog ». Et de l’entendre parler de sa pièce, j’ai eu immédiatement envie de la voir au théâtre. En outre, une des comédiennes qui intervient régulièrement dans l’émission, joue aussi dans cette pièce, et j’avais énormément envie de la découvrir sur scène.

Tiens je vous recolle l’émission là, si vous voulez vous faire une idée… (J’avais choisi d’évoquer le blog de Brad-Pitt Deuchfalh, vous pourrez entendre à quel point le sujet m’émeut !!)

J’ai été enchanté de cette pièce, qui est un bel exemple de théâtre contemporain, qui allie un texte à la langue magnifique, des comédiens et comédiennes absolument bluffants et une mise-en-scène à l’énergie et l’inventivité débordantes. Voilà, tout ça !

Les trois héros principaux sont Nathalie Nicole Nicole, qui est une petite fille qui vit avec sa mère, Michel Chef Chef, qui est amoureux de Nathalie, et Cléo, qui est laide et impopulaire, et qui cherche l’affection de Nathalie. On trouve ensuite une maîtresse d’école, et un étrange « enfant » qui sert de narrateur et qui complète curieusement les dialogues (il ajoute par exemple des « a dit Nathalie » ou « a dit Cléo » après chacune de leurs répliques). Il s’agit d’une pièce avec des enfants, mais ce n’est pas du tout un conte de fées. C’est même plutôt une histoire faite de souffrances et de diableries à faire froid dans le dos. Et pourtant nous sommes bien dans le monde de l’enfance, et des enfantillages qui peuvent revêtir les aspects les plus mauvais et cruels.

C’est vraiment le personnage de Cléo qui m’a le plus impressionné dans son caractère de petite fille moche et complexée, amoureuse de Nathalie, et qui subit toutes les brimades et humiliations bien propre à l’enfance. Quelques scènes sont fascinantes et mènent les comédiens vers des performances assez folles et inquiétantes. J’ai adoré ce moment où les enfants imaginent qu’on pourrait capturer d’autres enfants pour les faire souffrir, et ils élaborent alors des stratagèmes d’une cruauté assez incroyable.

Toute la pièce oscille entre une certaine légèreté avec des propos de gamins, et une gravité bien noire avec des parents un peu spéciaux, des enfants pas bien gentils et une vraie atmosphère pestilentielle dans cette ville de Poujol (c’est un peu « la bouche de l’Enfer » apparemment… huhuhu). Mais l’ensemble est souvent très drôle et grinçant, et est servi par des comédiens qui se donnent à 100% dans leur jeu, et le mot « jeu » prend là tout son sens, car on les voit s’amuser sur scène avec beaucoup d’entrain.

Le décor est très mobile, il est composé d’une armature métallique qui permet de constituer différentes pièces, et de donner au comédiens une mobilité scénique vraiment en 3D (ils montent des escaliers qui permettent de passer d’un côté à l’autre de la scène, au-dessus des autres) assez intéressante. Il y a aussi des éléments qui s’assemblent et se désassemblent pour imager la ville ou bien un lit ou une cave. Du coup, à chaque changement de décor, les comédiens déplacent ces éléments et en quelques secondes nous donne une autre perspective. En outre, la mise-en-scène est très alerte et nous donne l’impression d’être dans une cour de récréation, lieu de tous les possibles, de tous les « jeux ».

J’ai vraiment beaucoup accroché au texte, mais je dois avouer que j’ai eu un peu de mal sur la longueur. Si j’avais un bémol à formuler, ce serait vraiment sur le fait que la pièce dure un peu trop longtemps. On finit par se lasser de l’atmosphère et d’une histoire qui ne se fixe jamais sur une intrigue ou un fil identifiable. Et au bout de deux heures, c’est un peu lassant, alors que la première heure et demie est passée comme un enchantement.

Mais en définitive, je vous conseille d’aller voir ce spectacle, et de profiter du talent de ces comédiens, de la beauté de ce texte, et de la créativité foisonnante de Marion Aubert.

L’avis de Colin Ducasse.

« Les aventures de Nathalie Nicole Nicole » au théâtre du Rond-Point

Dis à ma fille que je pars en voyage

Je ne vais pas souvent au théâtre, mais j’ai toujours pensé qu’un spectacle « vivant » lorsqu’il véhiculait de l’émotion le faisait alors avec beaucoup plus d’intensité et d’authenticité (qu’au cinéma). Cette pièce de Denise Chalem fait sans conteste partie de ces oeuvres dont le théâtre donne une force et une portée particulière.

Il s’agit d’une pièce de femmes sur un sujet féminin, trois comédiennes interprètent deux prisonnières et la troisième comédienne interprètent différentes gardiennes et autant de typologies. On a une prisonnière un peu balourde, vulgaire et manifestement peu éduquée, une « ancienne » de la prison. La pièce commence par l’arrivée dans la cellule d’une sorte de Christine Deviers-Joncour, une jeune femme de belle allure aux manières bourgeoises qui n’est vraiment pas bien dans ses baskets (en taule pour « faux et usage de faux », « trafic d’influence » et autres bondieuseries). Evidemment tout sépare ces femmes, mais petit à petit, elles se rapprochent et finissent même pas développer une relation amicale assez passionnelle dans ce contexte si singulier.

L’ambiance de la pièce parait très réaliste sur cet univers carcérale, et autant le décor que le jeu (et les didascalies) instaurent une noirceur et une dureté de conditions de vie en cellule. La pièce rend de manière crue et authentique la promiscuité, la violence (et les abus sexuels), l’affrontement entre ces deux femmes dont les aspirations, les destinées et les valeurs sont complètement opposés, et qui malgré tout se retrouvent dans le même bateau. Mais en se racontant par bribes leurs parcours, et parce qu’elles sont la seule présence l’une pour l’autre, elles finissent par se révéler l’une à l’autre. Elles se révèlent dans leurs forces et leurs fragilités, et toutes les deux belles et biens paumées mais à présent solidaires.

Non seulement la cellule est très bien reproduite dans le décor (avec lavabo, toilettes…) et ainsi que d’autres éléments qui figurent l’unique fenêtre à barreaux et l’ampoule électrique dont la morne alternance jour/nuit rythme la journée. Les sonorités sont aussi pour beaucoup dans le réalisme du décor, certains sons sont naturels et affreusement pragmatiques, et d’autres sont artificiels et renforcent encore plus la frayeur de l’endroit. Par exemple, quand la porte de la cellule se referme c’est dans un énorme bruit qui fait trembler le sol, et lorsque les clefs tournent dans le pêne, on entend un mécanisme infernal…

Les deux comédiennes (Christine Murillo et Elisabeth Vitali) sont brillantes, et surtout celle qui joue Dominique, la moins favorisée, qui est extrêmement touchante dans ce rôle d’écorchée vive. Alors forcément, le théâtre était surreprésenté en femmes et cela ne m’a pas étonné vu le sujet. C’est vraiment cool d’être allé voir cette pièce à l’aveuglette et d’avoir eu une si bonne (et intense) surprise.

Dis à ma fille que je pars en voyage - Théâtre du Rond Point