En ballotage au Vingtième Théâtre

Après Jeffrey, « En ballotage » a aussi une forte dominante « gay » mais avec une histoire complètement différente et plus en phase avec l’actualité. En effet, nous suivons quelques évènements dans la vie d’Edouard Couret qui est un tout jeune homme politique de 23 ans. Il est beau garçon et suit la droite voie tracée par son père, aussi en politique. Il va d’ailleurs se marier, en même temps qu’il désire devenir le plus jeune député de France. La seule ombre au tableau, et pas des moindres, c’est qu’il entretient une relation suivie avec Georges, qui lui est un véritable homo de gauche qui commence à sérieusement souffrir de cette situation. Bon vous imaginez facilement la suite…

Alors ça fonctionne plutôt bien, et globalement j’ai bien aimé. Parce que les comédiens sont vraiment bons, notamment les deux rôles titres Arthur Molinier et Sébastien Toustou, mais aussi pour la mise en scène de Benoît Masocco plutôt chouette et enlevée. Outre cela l’histoire passe bien, se déroule à peu près comme on l’attend, et délivre finalement un spectacle divertissant et agréable. Mais c’est tout quoi, rien de plus transcendant…

En fait, le texte manque un peu de sel et d’épices, et on sait tellement comment ça va se finir et avec quelles péripéties que la tension dramatique peine énormément à s’installer. Cela donne un spectacle globalement un peu jeune et vert, malgré de très bonnes idées et pas mal de choses qui fonctionnent. Mais d’autres un peu moins, il faut l’avouer. Etrangement, moi qui suis un immense fan d’Yvette Leglaire, je n’ai pas aimé sa participation à la pièce (en tant que meilleur pote de Georges). Il est poussif et en fait des tonnes exactement comme s’il était Yvette Leglaire alors que ça ne me paraissait pas la bonne chose à faire pour endosser ce rôle là. Du coup, on entre dans une caricature sans nuance aucune, et j’ai trouvé que ça affaiblissait le jeu des autres qui tentaient de mettre en place une atmosphère un peu plus « théâtrale ».

En ballotage au Vingtième Théâtre

Le Projet Laramie

Quand Matthew Shepard fut assassiné en octobre 1998, à Laramie dans le Wyoming, je m’étais senti particulièrement touché et impliqué. Il était aussi né en 1976, et c’était la première fois qu’une telle médiatisation de l’homophobie touchait le monde entier. J’avais parcouru pas mal d’articles à l’époque, mais nous commençons tout juste à avoir du recul sur cette histoire.

Afin de créer une pièce de théâtre sur le sujet, des membres d’une troupe sont partis à Laramie et y ont recueilli des témoignages extrêmement divers : un chauffeur de taxis, professeurs, le barman qui servait Matthew ainsi que le propriétaire du bar, des amis et amies à lui ou de simples connaissances, les petites-amies des meurtriers, les flics engagés dans l’affaire etc. Mais plutôt que d’en tirer la matière pour créer une pièce, c’est cette même matière qui est le coeur de la pièce. Donc sont présentés par dix comédiens (et comédiennes) talentueux ces interviews qui délivrent peu à peu leurs propos plus ou moins passionnés.

Au Vingtième Théâtre, la scène est plongée dans le noir, sans décor ou parfois des chaises, les dix comédiens sont presque toujours sur scène, et ils changent régulièrement et un peu mécaniquement de position. Chaque acteur joue plusieurs rôles, et nous assistons à des reconstitutions saisissantes des interviews de l’époque. « Saisissantes » car le jeu des comédiens est véritablement d’exception, non seulement dans la manière dont ils interprètent certains personnages, mais aussi pour la faculté de passer de l’un à l’autre (et parfois diamétralement opposés) en un clignement d’oeil.

Malgré tout il s’agit d’une oeuvre traduite de l’américain, et elle en a les qualités et les défauts. C’est une opinion très personnelle, mais les amerloques ne peuvent pas s’empêcher d’en faire des tonnes et de vouloir donner la larme à l’oeil, et là certains moments sont vraiment « too much ». Les écrans avec les vidéos, les musiques et certains éléments de mise en scène étaient superflus et desservent le sujet en versant dans un pathos surdimensionné. Heureusement, tout n’est pas comme cela, et la pièce permet aussi de traduire avec une belle sincérité et authenticité les sentiments et les pensées des gens impliqués dans l’affaire. Et en effet, l’affect développé par ces témoignages est très fort, et laisse le spectateur sur le carreau à plusieurs reprises. La pièce évoque aussi les différents jugements des protagonistes, et devient alors un peu plus « dynamique ».

On finit par oublier le manque de décor, et à la façon d’un « Dogville » les dialogues suffisent à replonger dans le drame. Similairement à « Vincent River » aussi, on retrouve à la fois le thème mais aussi cette manière de faire vivre des événements dramatiques par la simple force du récit et du jeu. J’ai aimé le fait que la pièce donne pas mal d’angles et de points de vue. Evidemment, nous sommes dans une présentation de Matthew qui reste assez idyllique et certainement peu réaliste, mais on devine aussi une histoire qui dépasse le simple « mythe » qu’on connaît maintenant.

J’ai découvert notamment que Matthew était séropositif, ce qui m’a vraiment étonné (pas qu’il le soit, mais de ne pas l’avoir appris avant dans ce que j’avais lu). Cela ne change rien à ce qui est arrivé, et même si Matthew les avait cherché (ou même avait voulu se les faire) ou quoi que ce soit d’autre, ce crime est une horreur absolue. Mais bien sûr, maintenant que la communauté LGBT en a fait son fer de lance de la lutte contre l’homophobie et son martyr, il est difficile d’en parler autrement qu’en termes encomiastiques.

Cette pièce, de par sa forme même, est un peu moins animée qu’une oeuvre traditionnelle, et donc peut un peu lasser par moment. Mais globalement j’ai vraiment aimé. J’ai été très touché par ce vibrant hommage et ce témoignage incroyable qui est ainsi gravé dans la pierre. Et quelle originalité que cette forme documentaire ! Avec des comédiens et comédiennes brillants qui insufflent énergie et passion dans l’interprétation de leurs personnages. Aussi cette pièce est une réussite qui vaut le détour.

PS : Ah oui, juste une erreur qui m’a chiffonnée. Sur la vidéo de la fin qui présente les dates de naissance de mort de Matthew, il est précisé : 1977-1998 en immenses lettres stylisées. Or Matthew est né en 1976… drôle d’erreur pour un hommage pareil.

L’avis des copines : Alex et Greg (excellent post !).

Le Projet Laramie