Hier, dans le métro, une dame évoquait à sa comparse le cas de son fils qui doit avoir sept ou huit ans et qui est relativement angoissé de nature. Notamment, elle décrivait, un peu en souriant, une attitude assez singulière chez lui. En effet, il est déjà très préoccupé et soucieux de son avenir et il stresse énormément quant à sa scolarité, et généralement il pose beaucoup de questions sur son avenir. Il demande à sa mère ce qu’il va devenir plus tard, où va-t-il habiter, que sera son job etc. Elle racontait cela plutôt comme une anecdote, une simple lubie de gamins qu’elle règle à coups de « mais tu as bien le temps de voir », « ne t’en fais pas pour le moment, c’est quand tu seras adulte que tu regretteras l’insouciance de l’enfance » etc. J’espère d’ailleurs qu’elle était un peu plus explicite avec son fils, parce que sinon je doute qu’il ait saisi toute la portée des réponses laconiques et humoristiques de sa maman.
J’avais envie de lui dire qu’elle avait en effet besoin de lui répondre mais de ne surtout pas lui mentir. Je crois qu’il faut simplement lui expliquer que, ni elle, ni lui, ni personne ne peut connaître l’avenir, mais qu’il sache simplement que le futur est une conséquence du passé. On récolte ce qu’on sème, en positif comme en négatif. Du coup, il faut simplement savoir qu’au mieux on agit, au mieux on devient. Et aussi expliquer à ce bout de chou que quoi qu’il arrive dans sa vie, ses parents seraient là pour lui, et que les sentiments qu’ils se portent sont avec certitude passés, présents et futurs.
Je ne sais foutrement pas si ce sont les bons mots, mais instinctivement c’est ce qui me vient quand j’y pense. Et finalement, j’ai pensé à mon enfance et à mes craintes de l’époque. J’ai des souvenirs saisissants de mon passé et notamment de la maternelle et l’école primaire (ce qui à priori n’est pas un cas général). Je me souviens également mais de manière parcellaire de ce que je pensais à l’époque. J’avais peur que mes parents soient au chômage car la conjoncture était dégueulasse (influence télévisuelle inexorable) et du jour au lendemain cela pouvait leur arriver. Du coup, j’avais la flippe qu’on se retrouve au dépourvu et qu’on devienne indigent. J’ai toujours eu cette fébrile sensation d’être sur le fil, et de tout juste échapper au vide sans fond de la misère. C’est pourtant étrange car, bien que venant d’une famille modeste, je n’ai jamais manqué de rien. Et pourtant l’environnement plutôt humble où j’ai passé mon enfance reflétait cette crainte atavique. Cet effroi a perduré dans la suite de mon parcours, puisque je n’ai pas voulu vraiment poursuivre des études classiques uniquement car je pensais que mes parents ne pourraient pas assumer cela, et que je devrais me mettre à bosser rapidement (assertion totalement stupide mais à laquelle je croyais sincèrement). Depuis que je travaille et encore à présent, j’ai assez peur de l’avenir, et je suis un garçon plutôt pessimiste et fataliste. Je peux difficilement m’imaginer sans travail (en changer par contre oui, heureusement) car cela me ferait grave paniquer, alors qu’il n’y a pas vraiment de raisons objectives à cela.
Et je me dis, en effet, en tant que môme, est-ce que je me doutais de tout ça ? De moi, là, avec mon parcours scolaire, puis professionnel, mes expériences de vie, mes espoirs et mes convictions ? Non, je voulais être archéologue. Je voulais faire des recherches dans les fouilles précolombiennes pour trouver les cités d’or (avec Esteban, Zia, Taooooo les cités d’orrreuuuuh !). Est-ce que je savais que j’étais pédé comme un foc ? Bon… ouai ouai, faut avouer que oui. Bien sur, j’étais amoureux de ma copine Morgane en CE2, mais je kiffais bien aussi Laurent en CM1 sans mettre de nom sur ça. Mais je ne me voyais pas l’assumant comme aujourd’hui, je me considérais plutôt comme un suppôt de Satan, une engeance de la nature, un être doté de pulsions bizarres et qu’il fallait réprimer (et encore je suis né dans une famille prolo de gauche et laïque !). Déjà qu’en tant qu’adolescent on a pas idée de ce qu’on sera dans six mois, vu qu’à cet âge on rencontre des gens nouveaux tous les week-end et que les orientations se font un peu au gré des envies, alors pour un enfant je comprends le stress que cela peut représenter.
J’aurais bien aimé être rassuré sur pas mal de points en tant que gamin. Mais bon, je sais bien qu’en tant que parents, on repart à zéro et on refait toujours les mêmes conneries. En outre, je comprends tout à fait qu’il est difficile de mettre en perspective les problèmes qu’on a résolu depuis longtemps. Et d’ailleurs obstacles franchis sans difficulté puisque dans le cas de l’incertitude, il a suffit d’attendre que le temps passe et les craintes se sont naturellement estompées… pour laisser place aux regrets. Donc je pense qu’un gamin à besoin d’être rassuré mais pas seulement en le faisant vivre dans un conte de fées, ou bien en molletonnant son existence, mais plutôt en faisant preuve de franchise et de confiance en son exercice de la raison. Ouai, on ne sait pas ce qu’on va devenir. Bien sur le faisceau des possibles se réduit comme peau de chagrin avec le temps, mais nous-mêmes que serons-nous dans quelques années ? Heu…. ?