Le vieux fusil

Hier, j’ai rêvé de mon grand-père paternel, c’est quelque chose de très rare. Mon grand-père paternel c’est celui aux origines les plus mystérieuses et exotiques. Il était algérien, et c’est de lui que me vient mon second prénom : Malek. Je dois mon troisième prénom, Manuel, à mon grand-père portugais.

Mon grand-père algérien, Mohammed-Ali, était énigmatique à bien des égards. Déjà, j’ai le souvenir de l’avoir toujours connu vieux et bourru, et surtout silencieux, extrêmement silencieux. Il m’appelait « Matio » avec son accent du bled, et il adorait ma cousine Chrystelle et moi parce que nous étions ses petits derniers (et moi en tant que porteur et héritier de son nom de famille). Nous passions nos mercredis après-midi chez lui depuis tout gamins. D’ailleurs nos parents n’ont pas idée du danger que cela représentait vu que mon grand-père nous laissait faire à peu près toutes les conneries de la Terre.

Malgré tout, il nous faisait un peu peur. Enfants, avec Chrystelle, on le redoutait. Il ressemblait un peu à un pirate ou bien à un brigand, on trouvait qu’il aurait pu être un de ces bandits de la prohibition du style Al Capone. D’ailleurs son borsalino était encore accroché dans sa chambre, à côté de son vieux fusil. Et puis, il avait des doigts en moins. Et pas un peu, il n’avait que 5 doigts sur 10. Le pouce et l’index à la main gauche, le pouce, l’index et le majeur à la main droite. Cela lui donnait encore plus des airs de corsaire. On avait imaginé des tas d’histoires abracadabrantes sur son compte, et surtout on pensait que des morts étaient cachés dans le grenier, et qu’un trésor était à découvrir… sous les boulets de charbon (ma mère n’a pas trop aimé notre salissante quête du Graal) !

Plus tard, nous apprîmes bien banalement qu’il avait eu un accident du travail, et qu’il avait laissé ses doigts dans une machine d’imprimerie. D’ailleurs, il serait mort aspiré dans la machine, qui l’attirait irrémédiablement vers le massicot, s’il n’avait eu le courage insensé de s’arracher lui même les doigts. Il a compris qu’il allait mourir s’il n’agissait pas (et tout le monde paniquait mais personne ne pensait à arrêter l’engin), il a donc mis ses pied sur la machine, et de tout son poids et ses forces il a poussé sur ses jambes et tiré sur ses mains jusqu’à ce que ses jointures cèdent. Par contre, son passé d’Al Capone ne fut pas entièrement démenti et mon père me racontait quand son paternel l’emmenait aux combats de catch à l’Elysée Montmartre, ou bien quand il faisait subrepticement glissé son cran d’arrêt de sa manche au creux de sa main parce qu’il avait aperçu un fâcheux près de chez eux, dans la rue du Faubourg du Temple, près de chez moi.

Et s’il était un peu space, c’est surtout parce qu’il était sourd comme un pot, et que la plupart du temps, il ne nous entendait pas. Mais nous ne pouvions pas le comprendre si jeune. Heureusement je l’ai encore connu quelques années, jusqu’à mes 17 ans en fait.

En arrivant sur Paris, j’ai aussi fait des photos du café qu’il avait tenu rue Oberkampf avant la guerre avec ma grand-mère. Endroit que mon père ne m’avait jamais montré… J’ai aussi conservé avec révérence cette photo d’identité de l’arrivée de mon grand-père en métropole (à l’époque l’Algérie était française). On peut y voir un jeune homme au regard farouche et terriblement noir, avec un turban qui ceint son crâne, et un tatouage d’Allah en plein milieu du front (qu’il a fait ôter par la suite).

Mon rêve reprenait une anecdote que nous racontons souvent ma cousine et moi en réunion de famille en nous bidonnant comme des baleines. Nous devions avoir 8 ans, et c’était un mercredi après-midi. Mon frère et ma grande cousine n’étaient pas avec nous, et je jouais avec Chrystelle dans la rue (très prudent encore). Nous sommes tombés sur un connard qui nous faisait chier avec son grand vélo, et qui était très méchant méchant méchant. Il arrêtait pas de vouloir nous frapper, nous voler nos billes et péter nos chouettes constructions troglodytiques. Un vrai enculé quoi !

On rentre donc en courant chez notre grand-père apeurés et déçus de devoir de nouveau abandonner notre territoire. Mais notre aïeul nous avait regardé par la fenêtre. Il nous interpelle en arrivant et nous demande ce qui ne va pas. On lui explique tout penaud et piteux que nous souffrons le martyr de cet emmanché à vélocipède.

Et là, notre grand-père nous regarde dans les yeux. Et on comprend qu’il va se passer un truc important là.

Il se lève de son siège, qu’il ne quittait presque jamais la journée. Il va dans sa chambre. Il décroche son fusil. Il nous dit : « c’est le petit morveux en vélo là devant qui n’arrête pas de passer ? ». Nous répondons en choeur : « oui, oui c’est lui là ». Il sort et nous le suivons.

Il ouvre le portail et dégaine son arquebuse des années 40 en direction du gamin. Ce dernier s’arrête tout net, et nous regarde ébahi. Et mon grand-père lui sort calmement « Tu vas dégager de chez moi maintenant toi. Et si tu reviens embêter mes petits-enfants, je te tire dessus. ». Le môme écarquille les yeux, balbutie trois mots incompréhensibles et se taille à toute allure en pleurant de peur sur sa bicyclette. A ce moment là, on se serait presque cru dans un Tex Avery tellement la scène était surréaliste. Autant pour mon grand-père d’un flegme britannique avec un flingue entre les mains, que pour le garçon que l’on avait jamais vu pédaler aussi vite tellement il a eu la trouille (et qu’on a jamais retrouvé sur notre chemin).

Notre impassible grand-père avait esquissé un sourire en notre direction alors que nous le remerciions de nos éclats de rire et de nos applaudissements nourris. A partir de ce jour, il était devenu notre héros, cela lui plaisait d’ailleurs, et manifestement il tenait à nous.

J’aime bien quand mes rêves me renvoient ce genre de souvenirs. Sacré Mohammed-Ali ! 😉

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