Devoir de souvenir à Berlin pour la Shoah

Hier soir, on a vu à la télé avec Diego un reportage sur l’inauguration d’un monument berlinois aux juifs d’Europe victimes de la barbarie nazie pendant la seconde guerre mondiale. Cela nous a fait tilter, puisque l’année dernière, nous avions passé quelques jours à Berlin en week-end prolongé (pas moins de cinq posts), et le chantier de ce gigantesque mémorial nous avait déjà bien marqué. Il faut imaginer ces milliers piliers de béton de hauteurs différentes qui sont hérissés sur un espace qui mesure plus de deux terrains de football.

Voilà l’image que nous avions eue à l’époque :

Mémorial de l\'holocauste à Berlin en travaux en 2004

Et voilà une vue aérienne de la chose aujourd’hui :

Mémorial de l\'holocauste à Berlin, vue aérienne

Ou bien plus en détail :

Mémorial de l\'holocauste à Berlin, vue en détail

Je trouve assez remarquable le devoir constant de mémoire des allemands, et je l’avais trouvé particulièrement prégnant à Berlin où l’on peut constamment remarquer dans la rue des plaques et des commémorations. Nous avions été bien bouleversés aussi lors de notre visite du musée Juif de Berlin. Non seulement ce bâtiment est une merveille architecturale contemporaine, mais tant dans la forme (une étoile de David fracassée) que dans le fond j’avais été stupéfait par dans de justesse et de dignité dans ce périlleux exercice de restitution d’un génocide.

Aux hasards de nos pérégrinations dans la ville, nous étions tombés sur ce champ de colonnes ou stèles duquel, même en pleine construction, émanait une force et une émotion incroyable. La désolation de l’endroit, avec ces cénotaphes de hauteurs variables, de couleur grise identiques et répartis sur un terrain stérile, apparaît comme un parcours initiatique dont le but est de se souvenir de ce génocide. La taille de l’endroit même ne peut laisser insensible, et ce choix dans l’abstraction et la sobriété revêt une puissance hallucinante.

Je sais bien que ce devoir de mémoire est normal, et que c’est même le minimum qu’on puisse attendre d’un tel fait historique. Mais j’admire beaucoup l’humilité et la conscience des allemands de continuer à construire leur avenir tout en assumant leurs fautes et en ne les atténuant pas. Je ne pense pas que tous les pays seraient capables d’une telle attitude. Evidemment, les groupuscules nazis sont aussi une réalité là-bas, et j’ai du mal à percevoir leur réelle importante dans la société.

Malgré tout, il ne faut pas que cette culpabilité soit un fardeau qui pèse sur les épaules des générations suivantes. Il faut passer à autre chose tout en se souvenant du passé, et s’en nourrissant pour ne pas refaire les mêmes horreurs. Clairement, les enfants et petits-enfants de nazis ne sont pas responsables des actes de leurs parents. Je me demande si ce n’est pas une sorte de culpabilité bien exacerbée qui fait surgir ces néonazis aujourd’hui plus que les idéologies en elles-mêmes. Un peuple humilié peut retourner sa défaite en attitude revancharde qui mettrait en exergue, en exemple et en figure de proue les erreurs passées. Mais bon, qui étudie un minimum notre passé sait que notre histoire n’est qu’un retour sans fin des mêmes événements, mêmes guerres et mêmes atrocités.

Le film « Tu marcheras sur l’eau » donnait un bon aperçu des mentalités de chacun des protagonistes, puisqu’on voyait des petits-enfants de nazis qui étaient encore bien imprégnés d’un sentiment de culpabilité énorme par rapport aux actes de leurs aïeux. Il était aussi intéressant de voir un israélien qui nourrissait autant de ressentiment pour les allemands d’aujourd’hui, et qui finalement comprenait l’incongruité d’une telle théorie héréditaire.

Mais en définitive, et comme je l’ai déjà dit plus haut, ce qui m’impressionne beaucoup sur ce monument, c’est aussi plus largement cette reconnaissance des erreurs du passé et d’une sauvagerie que peu de pays sont capables de prendre en compte, et surtout de l’afficher en plein coeur de sa capitale. Je pense notamment à la Turquie et au génocide du peuple arménien, mais aussi de manière plus subtile aux diverses manoeuvres politiques qui conduisent à des guerres ou des atrocités dans toutes les parties du monde. Les USA et le Moyen-Orient, la France et l’Afrique etc.

11 Commentaires

  1. l’actualité offre des rapprochements surprenants. :doute:
    J’ai entendu à midi qu’à bordeaux, un collectif milite pour la reconnaissance officielle du passé négrier de la ville. Là-bas ce sont les rues et les places qui honorent les marchands locaux au passé douteux. Ceux qui, outre leur négoce en vin, faisaient commerce des noirs…:hum:
    Même si je n’ai jamais un adepte des militantisme communautaristes, il y a des limites que je souhaiterai ne voir jamais franchies. Il semblerait que « l’exception culturelle française » consiste aussi à ne pas vouloir accepter de ragrder en face une histoire dont toutes les pages ne sont pas glorieuses…

  2. « Mais bon, qui étudie un minimum notre passé sait que notre histoire n’est qu’un retour sans fin des mêmes événements, mêmes guerres et mêmes atrocités. »
    je bondis, je sursaute, que dis-je, je tressaille quand je lis des c*** pareilles! Cite moi quelque chose de comparable, -en ampleur et au niveau de la logique interne- à la barbarie nazie, et on en reparle….
    (et une grosse partie de mon mémoire portait sur l’épuration ethnique, je peux te dire que je sais de quoi je cause)
    Sans compter que par définition, l’histoire ne PEUT pas se répéter.
    Mais je m’emporte, sorry, sois libre d’effacer.

  3. fredoche> Désolé, je n’écrivais pas cela pour faire des comparaisons entre les atrocités, mais plutôt sur la répétition du principe même. Et souvent ce principe c’est l’intolérance (et la recherche d’un bouc émissaire). D’ailleurs en terme d’antisémitisme, il y a eu plus d’un pogrom dans l’histoire, il semble que la leçon ne passe pas les siècles. Mais tu as raison, en terme d’ampleur, le génocide des juifs pendant la dernière guerre est sans commune mesure.

    T’inquiètes sinon, je peux écrire des conneries, et si on me le montre, j’en suis très reconnaissant. 😉

  4. Je vois ce que tu veux dire en parlant de culpabilité des jeunes allemands. J’en connais quelques-uns, et à chaque fois qu’on en arrivait à parler Seconde Guerre Mondiale, il y avait toujours le regard qui se baissait et l’air sincèrement désolé. Et à chaque fois je les rassurais, non, j’ai beau être darwiniste, l’hérédité n’a rien à voir pour ce genre de choses. Il faudrait vraiment inventer quelque chose, genre une hug-machine made in France, et en distribuer.

  5. Mcm: le génocide au rwanda n’était pas basé sur des motifs purement ethnique. Si on remonte dans l’histoire, on se rend compte qu’à la base, la distinction hutu/tutsie est basée sur des critères économiques (même si je suis pas du tout spécialiste du génocide rwandais). Et puis je sais bien qu’à cette échelle les chiffres n’ont plus vraiment de sens, mais on parle ici de plus de 6 millions de morts. Pas d’un.
    Matoo: à mon sens l’origine des atrocités n’est pas vraiment l’intolérance: les juifs allemands étaient souvent beaucoup plus allemands que juifs (dans le sens où ils ne pratiquaient pas, et étaient complètement intégré à la société allemande…) et après avoir passé pas mal de temps sur le sujet, ayant lu des théories et des théories sur le sujet, si on me demande aujourd’hui « pourquoi? comment? » et ben je sais pas répondre.

  6. Ah, et quant à la culpabilité des jeunes Allemands: selon un récent sondage, environ 25% des moins de 25 ans ne savent pas ce qu’est la shoah. Et ouais, nous, quand on vit pas dans le pays, on n’a accès qu’aux jeunes cultivés, qui ont envie de voir l’étranger. Ca limite le public, tout de même (la RDA avait à l’époque refusé toute commémoration du passé. La réflexion s’est faite majoritairement à l’Ouest.
    Bon, je m’arrête là paske j’ai un peu beaucoup trop tendance à sortir ma science, là.:berk:

  7. (il y un nombre considérable d’ambiguïtés sur le travail de la mémoire – expression que je préfère de loin à celle de « devoir », encore plus ambiguë.

    Ce n’est pas un simple travail historique, ce n’est certainement pas non plus une culture de la culpabilité. La mémoire dont il est question est paradoxalement orientée vers le futur. En ce sens, elle est inséparable de la modernité occidentale telle qu’elle se constitue aux XVII et XVIIIè siècles : en rompant avec les structures traditionnelles, ordonnées à la reproduction du passé, l’époque moderne libère les créativités sociale et politique de nos sociétés, et fait son projet de la libre construction du vivre-ensemble. Il a fallu attendre le XXè siècle et le nazisme pour que l’Occident prenne conscience de l’extrême fragilité des options qu’il avait prise.

    Dès le XIXè siècle, les thèses de Darwin ont été investies par les théories raciales et sociales : l’Occident bourgeois se donnait de lui-même l’image de la civilisation la mieux adaptée que l’histoire ait engendrée. Cette « théorie » avalisait la disparition des peuples colonisés tout autant qu’elle confortait la croyance de l’Occident en la pérennité de ses structures. Cette bonne conscience, le nazisme l’a fait voler en éclats : la barbarie pouvait être secrétée de l’intérieur même de cette sublime civilisation…

    Dès lors, le travail de la mémoire est plus qu’un devoir : c’est une nécessité pour l’Occident s’il veut se montrer à la hauteur des valeurs de liberté et de respect de l’homme qui ont présidé à sa constitution. Faire oeuvrer la mémoire, c’est d’une part reconnaître la fragilité du projet moderne d’un homme libre : il faut sans cesse le remettre en chantier, si l’on veut éviter de le voir sombrer pile poil dans les valeurs contre lesquelles il s’est constitué. La « banalité du mal », comme l’appelait Arendt, c’est que la liberté ne donne en elle-même aucun garde-fou contre la barbarie (lecture laïcisée – et banale – du mythe adamique). Nous n’avons pour ce faire que la « mémoire », soit encore cette façon de nous référer au passé pour non pas organiser l’avenir – puisque, comme la remarque en a été faite, aucun génocide ne ressemble à un autre – mais pour prendre conscience de ce que nous sommes susceptibles d’occuper certes la place de victime, mais aussi celle de bourreau. C’est dans cette prise de conscience que nous pouvons espérer nous construire de telle sorte que nous n’occupions jamais ni l’une, ni l’autre – et que si le cas venait à s’en présenter, nous puissions, ne fût-ce que de façon minimale, occuper cette autre place qui est celle du résistant.)

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