Electrophorèse

Ce week-end j’étais chez mes parents… Enfin comme d’hab : chez ma môman où mon pôpa squattait la plupart du temps. Mon frangin était absent, il a une nouvelle nana, et donc mes parents n’en entendent plus parler. Il est juste en transit pour changer de fringues de temps en temps.

Je suis arrivé samedi aprème, et suis reparti 24 heures après, c’est à peu près la durée moyenne supportable en ce moment. Je suis toujours étonné par cette continuelle balance entre chaque séjour familial, un coup c’est l’horreur, et la fois d’après tout se passe plutôt bien (et parfois même super bien). Cette fois ci, nous n’étions que tous les trois (à part la visite de ma grande-tante, la Squatteuse Absolue, le lendemain) donc ça aide. En général, on papote bien, on rigole et on passe du bon temps. Evidemment, nous sommes toujours dans le non-dit et dans le tabou. C’est dingue qu’on ne puisse pas se sortir de cette gangue. Quelquefois je prends le taureau par les cornes et je balance des trucs ou bien j’essaie d’obtenir que les langues se délient, mais c’est tellement fatigant pour si peu au final.

Donc je m’abandonne aussi de temps en temps à ce mutisme familial, et je pratique plutôt bien un babillage poli et inutile. La vacuité de mes pleutres propos est malgré tout suffisante pour combattre les silences. Parfois, je parle carrément dans le vide, j’évoque les films que j’ai vus, les expos que j’ai visitées, les bouquins que j’ai lus… Bref, je « podcaste » en live pour mes parents pour qui je doit être aussi rassurant que la télévision qu’on allume en fond pour créer une présence.

D’ailleurs, en famille il faut s’occuper, et on se retrouve souvent devant la téloche, simplement à regarder la même chose. Ou bien je mets de la musique et cela suffit à occuper l’espace. On se remue, il faut faire à manger, mettre la table, aller faire un tour dans le jardin, gratouiller le vieux matou, aller se laver les mains dans la salle de bains, passer quelques coups de fil, aller sur le net (mais discrètement pour ne pas se faire « blogouter ») sans y passer des heures etc.

Samedi soir vers 21h15, après dîner, nous étions au salon, nous allions prendre un café devant la télé. Le repas avait été l’occasion de se parler un peu plus, mais nous étions bien contents de nous coller devant le petit écran pour retourner à notre rassurante aphasie volontaire. Seulement, il y a des travaux dans le quartier et chose extraordinaire qui n’était pas arrivée depuis des années : une coupure de courant. Nous nous retrouvons rapidement dans le noir complet et un silence aussi sombre et enveloppant. D’habitude cela ne dure que quelques secondes voire quelques minutes, mais cette fois c’est plus de trente cinq minutes sans électricité.

Nous restons bien une minute ou deux à ne pas dire grand-chose sinon à nous exclamer sur les faits : « Oh il fait noir… Ooh ça doit être à cause des travaux… Oooh ça dure. ». Ma môman sort une pile électrique, mais je demande des bougies. C’est plus chouette les bougies. Ainsi, peu à peu, nous installons une agréable atmosphère à la Rembrandt faite de clairs-obscurs et d’ombres mouvantes. Et puis au bout d’un moment, mon esprit tourne un peu en boucle. Heu… bon, on pourrait… regarder la télé, non, allumer la radio, non, se faire un café, non, bouquiner, non il fait trop sombre, aller sur l’ordi, non.

J’en parle à mes parents et on se met à rire. On discute aussi de cette dépendance qu’on a à l’électricité et qu’on ne réalise pleinement que dans ces moments là. Cela nous amène à repenser au roman « Ravage » de Barjavel qui traitait plus ou moins le sujet. Nous avons ainsi passé la demi-heure la plus plaisante de mes vingt-quatre heures en famille. Maman a sorti des chocolats belges, et on s’est empiffré en discutant. C’est comme si cette « perturbation » avait été assez déstabilisante pour légèrement désinhiber, et permettre à une autre communication d’émerger. Nous n’étions plus vraiment chez nous, n’avions plus recours à ces outils modernes de sclérose délibérée, nous trouvions dans une atmosphère calme, sereine et hors du temps.

J’ai fait mon chieur lorsque j’ai réalisé que mon mobile n’était peut-être pas touché par la pénurie d’électrons et qu’il devait fonctionner. J’ai donc fébrilement appelé ma messagerie, simplement pour entendre le « Vous n’avez aucun message », et refermer mon téléphone. J’ai pris une photo pour voir si ça donnerait quelque chose, et aussi pour m’occuper. Mais je me suis senti idiot (je l’étais) avec mon joujou, alors je l’ai éteint.

Et puis une dizaine de minutes plus tard, « clac ! » la lumière est revenue (Fiat lux). Nous avons rapidement rallumé la télé, mouché les bougies, bu notre café, et nous nous sommes installés dans le canapé. C’en était fini de Rembrandt. Mais je garde une impression belle et étrange de ce moment.

Electrophorèse

15 Commentaires

  1. Ouf j’ai eu horriblement peur ! Dans le noir, avec une bougie (et ce ne sont pas des bougies d’anniversaire sur la photo), ça aurait pu déraper grave ! Bon c’est vrai que la position du rembrandt à la bougie, ça ne me disait rien ! :boulet: Trève de galéjades, portait de famille touchant (oui, oui, je sais, poil aux dents !)

  2. Moi c’est fini tout ça ! J’envoie tout balader, je bouscule les repères plan-plan et casaniers de mon reup,les non-dits et les faux-semblants,cette putain d’incommunicabilité entre nous, je le force à sortir de sa coquille…Il en est tout destabilisé mais ça a plutôt l’air de fonctionner au bout du compte…De toute façon, ça peut pas être pire qu’avant. :mrgreen:

  3. la coupure de courant sépare le contingent de l’absolu, l’obscur du clair, l’éphémère de l’éternel, le dit du non-dit le chocolat du papier… Post tenebras lux ! 😮

  4. mother : you arn’t going out with a fairy are you ?
    son : you’ve taken weight Mum, you should reduce your drinking attitude.

    les non dits, c fini.

  5. Moucher les bougies c’est pas enlever l’excedent de cire pour ne pas qu’elles fument ? hmm ? En fait non, Google me dit que c’est enlever la partie carbonisée de la mèche. :mrgreen:

  6. Un très joili moment!
    Imaginons si le monde entier connaissait un black out total…
    Quoiqu’avec la pénurie de pétrole à venir, il va bien falloir nous habituer à moucher nos bougies avant de nous endormir dans nos couettes en laine polaire…
    Philippe

  7. J’aime beaucoup ton post. Je trouve qu’il montre bien les conversations aseptisées qu’on peut parfois tenir avec nos parents… mais aussi que tout n’est pas perdu et qu’un moment comme celui-là donne un peu d’espoir pour une communication véritable.

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