Conserver ou progresser ?

Je crois que je ne cesserais jamais de me poser cette question. J’ai l’impression qu’elle est au coeur de toutes les interrogations, aussi bien sur la sphère privée que publique, dans la politique et dans l’entreprise, dans la famille et dans la rue, dans les moeurs et dans les coeurs. Evidemment, et comme toujours, on trouve souvent deux écoles, deux réductions caricaturales, deux extrêmes entre lesquels il faut forcément osciller. D’un côté, il faudrait y avoir une envie de faire durer et perdurer, de se baser sur le passé, et de le continuer le plus fixement pour assurer un futur aussi stable. D’un autre côté, il faut aussi progresser, changer, évoluer, devenir meilleur et plus grand, mais pour cela il faut forcément essayer expérimenter, tâtonner et évidemment se tromper. Mais se tromper pour apprendre de ses erreurs est un fantastique outil de progrès lorsqu’on en a l’humilité.

Et puis, il y a des choses qu’on voudrait conserver, et d’autres sur lesquelles on devrait progresser et donc laisser quelque chose derrière soi, ou bien encore une troisième voie, plus syncrétique, qui serait une évolution plus douce et graduelle. Dernièrement, j’ai eu quelques exemples qui m’ont fait me poser de nouveau cette question. Car même si d’un point de vue global (et politique), on peut placer le conservatisme à droite, et le progrès à gauche. On connaît évidemment les qualités et défauts des deux approches. Tout n’est pas tout blanc, tout n’est pas tout noir.

Je me souviens de ma grande-tante (encore elle !) qui me serinait son « c’était mieux avaaaant ». Il y a bien des choses que l’on doit aux progrès sociaux et techniques, c’est indéniable. On a trop tendance à se focaliser sur le négatif du progrès, et parfois on a tort de trop vouloir rompre avec une tradition qui a fait ses preuves (alors la lecture et l’écriture : méthode globale ou B et A BA ?).

Batims évoquait récemment le régionalisme français et la volonté de ces régions de conserver leur patrimoine culturel propre, dont leur langue. Il n’était pas trop pour dans un souci d’unité nationale que l’on peut comprendre. Or, on a tendance à se dire qu’au contraire, c’est fantastique de pouvoir conserver ce lien avec nos racines. Mais si la France n’avait pas eu de pratiques si barbares pour imposer le français, nous aurions peut-être dans certaines régions de France l’équivalent de ce qui se passe à Barcelone, où l’on vous répond en Catalan lorsqu’on interroge quelqu’un innocemment en Castillan. J’espère donc que l’on fera tout pour conserver nos particularismes culturels, dont une réintroduction en école des langues régionales, mais sans que cela ne soit un frein ou un parasitage de l’unité linguistique nationale.

Sur un thème connexe, si la langue française elle-même n’avait pas évolué, nous ne parlerions vraiment pas comme aujourd’hui. Intéressante question que de savoir jusqu’où nous devons accepter les anglicismes (j’ai tendance à me dire que cela donne des synonymes bien pratiques !), simplifier l’orthographe et la grammaire… Bref, jusqu’où évoluer sans trahir l’essence même de la langue, pour lui laisser son charme, ses atouts, ses nuances et sa musique ? Même si je considère qu’on n’est pas assez ayatollah avec la langue de Molière (que je suis loin de maîtriser à la perfection), je suis ravi de savoir que « kiffer » est entré dans le dictionnaire et vient ainsi enrichir notre langue d’un mot riche de sens, d’étymologie, de son et d’image. Il parait qu’on peut dire des « z’haricots » aujourd’hui, et même que « malgré que » peut se dire sans rougir. Aïe aïe aïe, j’ai du mal, j’avoue !! Mais finalement, comme pas mal de français, je fais de plus en plus l’impasse sur le subjonctif même lorsqu’il est nécessaire. Je remplace par un indicatif passe-partout qui ne choque même plus l’oreille, étape préliminaire d’une intégration pure et simple à une grammaire révisée.

Je lisais aussi chez David un truc que j’ignorais. A la place de l’actuel Trocadéro, que l’on doit à l’exposition universelle de 1937, il y avait un autre bâtiment qui lui aussi était un pavillon (de l’architecte Davioud) d’une expo universelle (celle de 1878). Cet ancien palais du Trocadéro avait l’air d’être une drôle de merveille architecturale. Comment accueillerait-on aujourd’hui une décision de péter le Grand Palais pour y construire un autre bâtiment dessus ? Merde, je crois que je serais carrément outré. Et pourtant, il faut bien évoluer dans ce domaine aussi… De même que le scandale a rugi dans tout Paris lors des érections du Centre Georges Pompidou ou bien de l’Opéra Bastille (que je n’aime pas trop de l’extérieur, mais que je trouve extraordinaire à l’intérieur). Et à présent que nous y sommes habitués, que nous avons intégré ce changement, on ne pourrait pas les détruire sans qu’on se batte pour les conserver tels quels.

Je disais à mon père récemment, que je trouvais génial qu’on conserve les devantures entières de certains bâtiments, afin de reconstruire derrière des immeubles neufs à la façade haussmannienne centenaire, et en conservant ainsi à Paname son cachet historique. Et mon père m’avait justement répondu que l’on ne devait pas non plus conserver à tout prix, et rester dans le vieux, qu’il fallait aussi construire sur du neuf, et faire du beau neuf qui dure, et qui nous inscrive aussi dans un style marquant dont on pourrait être fier.

Au final, ces questions de progrès ou de conservation sont souvent liées à des notions de transition. Les périodes de transition sont toujours les plus difficiles à vivre, car des gens sont touchés et souffrent de cela parfois de manière très violente. Les transitions économiques, politiques, sociales sont des moments charnières qui infléchissent parfois les destinées de populations entières, mais l’équilibre de « l’avant » finit toujours par se retrouver « après ». Reste que je préfère la manière fort coûteuse et peu libérale dont la France a géré la fin de l’exploitation de ses mines, plutôt que la méthode anglaise made in Thatcher (beaucoup plus rapide et quasi criminelle d’un point de vue social, et du mien).

Conserver ce qui est le meilleur, progresser tout en capitalisant sur ses qualités intrinsèques… Reste que nous n’avons pas tous un avis identique et universel sur ce qui est bon ou pas, qui doit être changé ou gardé. Et malheureusement, les gens n’ont souvent pas l’humilité suffisante (surtout en politique) pour reconnaître leurs erreurs et savoir évoluer. On alterne donc souvent entre des extrêmes… des vieux cons conservateurs et des jeunes cons anarchistes. Oh yeaaaah ! 🙂

7 Commentaires

  1. Débat intéressant. On est en permanence en période de transition,
    avec des coups d’accélérateur et des pauses. Comment pourrait-il en
    être autrement ?

  2. Et comme dirait mon père : « une tradition, c’est un progrès qui a réussi »
    Ca me rappelle aussi mon prof de philo qui nous avait expliqué ce en quoi les danses/fêtes historiques étaient des nouveautés en soi.
    Et sinon, ne me relance pas sur la lecture globale, stp 😉

  3. Jolie synthèse.
    Je reste persuadé, pour ma part, que l’esprit français fonctionne, en ce qui concerne l’évolution, en escalier : une révolution avec son lot de nouveautés, puis une longue période d’intégration, qui se transforme vers la fin en conservatisme dur, sollicitant une nouvelle révoulution. Nous ne sommes définitivement pas fait pour un progrès raisonné et harmonieux. Ce n’est peut-être pas plus mal…

  4. je lis régulièrement ton blog que je trouve super!!!
    Sur les problèmes de régionalisme il est trop tard en France pour apprendre les langues régionales qui ne sont plus parlées à l’exception de l’Alsacien et du créole ds les DOM. Je connais la Réunion et tout le monde hormis les « zoreilles » parle Créole .Ce n’est pas le cas de la Corse, n’en déplaise à certains, ou seuls les plus de 75 ans le parlent un peu .Je suis du Sud ouest j’ai 60 balais mes parents après la guerre nous ont parlés en français à mes frères et à moi( politique très incitative de l’époque pas seulement en Alsace avec des affiches « il est chic de parler français » placardées ds les villages) .Donc aujourdhui je lis etje comprends l’occitan mais j’estime qu’il s’agit d’une langue morte comme le breton ou le corse. Je suis partisan d’un espèce de conservatoire des langues comme on va le faire au brésil pour les langues indiennes. Mais meme si j’admire ce qui a été fait en Catalogne et à une autre échelle en Israeil est tout à fait illusoire ds la situation actuelle de croire en une résurection de ces langues .je le déplore mais c’est ainsi et il ne me déplait pas d’etre le dernier des Mohicans.
    Sur les autres points je pense qu’en France on veut trop conserver et faire du pays un musée Je suis pour des immeubles modernes ds les villes pour en revenir à mon exemple précédent je trouve que l’architecture moderne de Rio de Janeiro se marrie bien avec les quelques vielles rues qui ont résistées . Rio ne serait pas la ville qu’elle est sans son port ses buidings et ses favellas
    En ce qui concerne les changements sociaux compte tenu de mon ancien métier je suis ds le détail le conflit de la SNCM et de Marseille je donnerai mon sentiment après

  5. Cioa, je viens de lire ton artcile sur la notion de conservation-progression. ton passage sur l’architecture est intéressant. j’ai, durant mes étude, justement fait une petite analyse de cette notion de « façadisme », qui malgré ce que tu peux dire, a pour unique but de créer de la valeur, de la rentabilité tout en conservant une image de stabilité. la valeur de l’image de façade conservée est alors comme une plue-value à l’opération immobilière puisqu’il nefaut pas se leurrer sur ces constructions qui sont majoritairement le fait de grands groupes financiers, qui y voient leur intérpets en terme mètres carrés à la vente et d’image de marque de la ville-centre.
    bon c’est eput-être un peu confus. en tout cas ton propos est intéressant.
    salut
    Q

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