Les Naufragés de l’île Tromelin (Irène Frain)

Temps de lecture : 4 minutes

Voilà le genre d’ouvrage dont on pourrait croire l’intrigue peu crédible ou passablement romanesque, si l’on ne savait pas qu’au contraire il s’agit là d’un des sombres épisodes de l’histoire de France, et notamment de son passé négrier. Et d’un seul coup, le roman apparaît comme un récit extraordinaire et d’autant plus captivant, palpitant, fascinant. Il nous emmène, grâce à la plume efficace d’Irène Frain, dans l’océan indien et nous abandonne sur cet étrange îlot, perdu au milieu de nul part.

Tout commence en 1761, alors que le capitaine Lafargue conduit « l’Utile » vers l’île de France (Maurice aujourd’hui). Il décide de faire son contrebandier, et il passe d’abord à Madagascar, blinde ses soutes d’une centaine d’esclave, qu’il compte vendre à destination. Seulement le navire est pris dans une tempête, et il échoue dans les récifs qui entourent un minuscule îlot coralien : l’île des sables. L’équipage s’en tire, mais seul la moitié des esclaves parviennent sur l’île puisque les cales étaient clouées pour les empêcher de sortir. C’est alors que la vie s’organise plus ou moins, surtout sous l’égide du second, Castellan, qui décide de creuser un puits. Cette eau saumâtre (et les barriques du navire échoué) les empêche de mourir de soif, mais comme ils n’en donnent pas tout de suite aux noirs, ces derniers meurent par dizaines. Par la suite, Castellan n’arrivant pas à convaincre ses marins de se lancer dans la construction d’une embarcation, il obtient l’assentiment des esclaves, et tous travaillent à ce projet un peu dingue.

Deux mois plus tard, le bateau est prêt à prendre la mer, mais il ne peut accueillir tout le monde, en tout cas tout juste l’équipage « blanc ». C’est donc ce qu’il se passe, et Castellan leur promet de revenir les chercher. Néanmoins, en rentrant à l’île Maurice, le second de « l’Utile » essuie refus sur refus pour sauver les esclaves. Lorsque la nouvelle de cet abandon arriva à Paris, cela fit polémiquer des intellectuels tel que Condorcet ou Bernardin de Saint-Pierre (l’auteur de « Paul et Virginie »), mais rapidement la guerre de Sept ans et la faillite de la Compagnie des Indes étouffèrent le funeste destin des esclaves de l’île des sables…

En 1775, un navire confirme avoir vu des survivants, et ils envoient une barque. Mais elle sombre, et un marin réussit à atteindre le rivage de l’île des sables. Ce n’est qu’en 1776 (soit quinze années plus tard) que le chevalier de Tromelin, qui a donné son nom à l’île, sauve les sept femmes et le nourrisson qui ont finalement survécu. Ils sont affranchis et baptisés, et on perd leur trace.

Imaginez donc l’île de Tromelin, c’est ça :

île Tromelin

Une centaine de marins et moins d’une centaine d’esclaves sur ce bout de corail de 1700 mètres de long pour 700 mètres au plus large. Les blancs ont d’abord survécu avec les restes du navire, tandis que les noirs ont rapidement succombé. Ensuite, les deux populations ont cohabité, mais les restes des campements montrent clairement qu’il y avait deux factions séparées (!!).

Eh bien, le roman raconte tout cela, se base sur des recherches archéologiques réelles sur place, mais aussi des écrits (journal de bord), souvenirs des protagonistes, archives d’époque, et l’imagination de l’écrivain pour le reste. Cela donne une forme narrative intéressante et qui fonctionne bien, entre le documentaire et le récit. Mais le point positif réside surtout dans la fibre romanesque et l’émotion qu’Irène Frain parvient à véhiculer tout au long de son histoire. Elle donne véritablement vie à Castellan et à Lafargue, mais aussi aux esclaves, et à ceux qui seront les ultimes survivants.

On y découvre via cette plaisante lecture des descriptions insoutenables sur la traite négrière, et en particulier les conditions de voyage de ces esclaves malgaches. Cela fait très bizarre de lire la manière dont ces français pouvaient se comporter envers cette marchandise à forte valeur ajoutée, et cela laisse une sacrée amertume quant à ces exactions, considérées aujourd’hui comme de véritables crimes contre l’humanité. Le roman tente aussi de figurer cette incroyable épopée, cette aventure humaine qui a forcément rapproché les deux populations. Et on découvre comment les noirs et les blancs ont dû collaborer, échanger, s’entraider pour survivre. Même si les marins blancs reprennent seuls le chemin du retour, ces deux mois, et ce billet de retour offert par les esclaves (à des blancs qui ont refusé tout de go de participer à l’ouvrage), n’ont pu laisser insensibles les négriers. Et Castellan a bien fait des pieds et des mains pour retourner lui-même sauver ces compagnons d’infortune. En vain.

Inutile d’insister sur le fait que j’ai beaucoup aimé ce livre, et que je vous le recommande. En outre, un des personnages principaux, que l’auteur peint et dépeint, qu’elle fait s’exprimer, et qu’elle épie jour après jour, c’est l’île en elle-même. Avec ses us, sa faune et sa flore, son inimitié assumée et son climat dégueulasse, elle est le véritable ennemi en même temps que l’objet même de leur survie. Ce qui est remarquable avec Irène Frain, c’est qu’elle n’en fait pas trop, mais qu’elle manipule correctement la métaphore maritime (en bonne bretonne), ainsi que le liant « émotionnel » et « humain » qu’elle instille dans les personnages et leurs relations « devinés ». Cette alchimie est fragile, mais parfaitement dosée et crédible dans ce bouquin.

L’avis de la copine (qui m’a donné envie de le lire !!) : Blandinouchette.

Le site du bouquin, avec des photos, documents et vidéos de là-bas.

Les Naufragés de l'île Tromelin (Irène Frain)

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10 Commentaires

  1. Tu le racontes tellement bien !
    C’est vraiment une histoire fascinante. Mon exemplaire n’a pas encore rejoint mon étagère, il fait le tour de mes proches bouquinophages

  2. je termine le livre à l’instant,très interessant,passionéè de généalogie je reste sur ma faim pour ce qui est des recherches faites sur les descendants des naufragées.le petit moise à t-il eu des enfants?

  3. J’ai encore la chair de poule. C’est un roman très instructif sur cet épisode et le contexte de l’époque. Je me souviens avoir regretté qu’Irène Frain n’est pas osée imaginer le sort de ses esclaves durant leur longue et terrible attente de 15 ans.

  4. Que dire un excellent livre non romancé. 15 années, bien des choses se sont déroulées. 7 m le point culminant de l’ile, difficile de s’abriter. Laissons notre imagination sur ces nombreuses années de désespoir et certainement d’espoir.
    Livre à conseiller 😉

  5. Merci Irène FRAIN pour ce poignant voyage dans le temps et l’Océan Indien.
    Comment a été perçu votre livre dans les Mascareignes ?
    Quid de la vie de Semiavou et son petit Moïse ?

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