Asimov et sa judéité

Quand on lit la bio d’Isaac Asimov, qu’il a rédigée vers 1991 (important de se resituer dans une histoire contemporaine si rebondissante) quelques mois avant de passer l’arme à gauche, on ne peut qu’être sensible (en tout cas moi) à son cynisme, son humanisme, et son athéisme si scientifique et rationnel. Isaac Asimov est bel et bien juif par son éducation, ses parents et en gros son milieu culturel, mais surtout, comme il le raconte, par les brimades et l’ostracisme qu’il a dû traverser en tant que tel. J’aime beaucoup son point de vue, qu’il peut exposer sans risque de taxation d’antisémitisme, alors qu’il s’érige en clair anti-sioniste, et qu’il ne mâche pas ses mots. Et ce que j’aime chez lui, encore une fois, c’est qu’il en profite pour taper sur toutes les autres religions ou organisations, élevant en cela le débat dans un rafraichissant exercice de raison et sens commun.

Pour moi, il était évident que le préjugé était au contraire un phénomène universel, et que toutes les minorités, tous les groupes qui n’occupaient pas le sommet de l’échelle sociale devenaient par là même des victimes potentielles. Dans l’Europe des années 30, ce sont les Juifs qui en ont pâti de manière spectaculaire, mais aux Etats-Unis, ce n’étaient pas eux les plus mal traités. Chez nous, quiconque ne se fermait pas délibérément les yeux voyait bien que c’étaient les Afro-Américains. Pendant deux siècles ils avaient été réduits en esclavage. Puis on avait théoriquement mis fin à cet état de fait, mais un peu partout, ils n’avaient accédé qu’au statut de quasi-esclaves : on les avait privés de leurs droits les plus fondamentaux, traités par le mépris et délibérément exclus de ce qu’il est convenu d’appeler le « rêve américain ».

Quoique juif, et pauvre de surcroît, j’ai pu bénéficier du système éducatif américain dans ce qu’il a de meilleur et fréquenter une de ses meilleures universités ; je me demandais, à l’époque, combien d’Afro-Américains se verraient offrir la même chance. Dénoncer l’antisémitisme sans dénoncer la cruauté humaine en général, voilà qui me tourmentait en permanence. L’aveuglement général est tel que j’ai entendu des Juifs se désoler sans retenue devant le phénomène de l’antisémitisme pour aborder sans se démonter la question afro-américaine et en parler en petits Hitler. Si je leur faisais remarquer en protestant énergiquement, ils se retournaient contre moi. Ils ne se rendaient pas compte de ce qu’ils faisaient.

J’ai entendu une fois une dame tenir des propos enflammés sur les gentils qui n’avaient rien fait pour sauver les Juifs d’Europe. « On ne peut pas leur faire confiance », affirmait-elle.
J’ai laissé passer un temps, puis je lui ai subitement demandé : « Et vous, qu’est-ce que vous faites pour aider les Noirs à obtenir leurs droits civiques ?
– Ecoutez, m’a-t-elle rétorqué. J’ai assez avec mes propres problèmes. »

Et moi : « C’est exactement ce que se sont dit les gentils d’Europe. » J’ai lu une totale incompréhension dans son regard. Elle ne voyait pas où je voulais en venir. Qu’y faire ? Le monde entier semble brandir en permanence une bannière clamant : « Liberté !… mais pas pour les autres. »

Citation extraite de « Moi, Asimov » d’Isaac Asimov. Page 36.

A l’heure où j’écris, on assiste à un afflux de Juifs ex-soviétiques en Israël. S’ils fuient leur pays, c’est bien parce qu’ils redoutent les persécutions de nature religieuse. Pourtant dès qu’ils posent le pied sur le sol d’Israël, ils se muent en sionistes extrémistes impitoyables à l’égard des Palestiniens. Ils passent en un clin d’oeil du statut de persécutés à celui de persécuteurs.

Cela dit les Juifs ne sont pas les seuls dans ce cas. Si je suis sensible à ce problème particulier, c’est parce que je suis juif moi-même. En réalité, là encore le phénomène est universel. Au temps où Rome persécutait les premiers chrétiens, ceux-ci plaidaient pour la tolérance. Mais quand le christianisme l’a emporté, est-ce la tolérance qui a régné ? Jamais de la vie. Au contraire, les persécutions ont aussitôt repris dans l’autre sens. Prenez les Bulgares, qui réclamaient la liberté à leur régime dictatorial et qui, une fois qu’ils l’ont eue, s’en sont servis pour agresser leur minorité turque. Ou le peuple d’Azerbaïdjan qui a exigé de l’Union Soviétique une liberté dont il était privé par le pouvoir central pour s’en prendre aussitôt à la minorité arménienne.

La Bible enseigne que les victimes de persécutions ne doivent en aucun cas devenir à leur tour des persécuteurs : « Vous n’attristerez et vous n’affligerez pas l’étranger, parce que vous avez été étrangers vous-mêmes dans le pays d’Egypte » (Exode 22:21). Mais qui obéit à cet enseignement ? Personnellement, chaque fois que je tente de le répandre, je m’attire des regards hostiles et je me rends impopulaire.

Citation extraite de « Moi, Asimov » d’Isaac Asimov. Page 38.

Un dernier mot. Quand j’aborde la question des voyages, on me demande souvent si je suis allé en Israël. Eh bien, la réponse est non. Quand on ne veut pas prendre l’avion, c’est vraiment trop compliqué. Il faudrait que je prenne le bateau puis le train, ce qui me prendrait beaucoup de temps que je n’en ai et s’avérerait bien trop difficile pour moi. On en conclut que cela doit me briser le coeur, puisque, étant juif, je dois mourir d’envie d’aller en Israël. Mais il n’en n’est rien. En fait, je ne suis pas sioniste. Je ne suis pas persuadé que les Juifs aient un quelconque droit imprescriptible sur la terre d’Israël sous prétexte que leurs ancêtres y ont vécu il y a mille neuf cents ans. (Ce genre de raisonnement nous contraindrait logiquement à rendre l’Amérique du Nord et du Sud aux Indiens, et l’Australie et la Nouvelle-Zélande aux Aborigènes et aux Maoris.) Par ailleurs, je n’accorde aucune valeur légale à la parole divine ou biblique garantissant la terre de Canaa aux enfants d’Israël pour l’éternité. (Surtout quand on sait que la Bible a justement été écrite par ces mêmes enfants.) A la fondation de l’Etat d’Israël, en 1948, tous mes amis juifs se sont vivement réjouis ; j’étais le seul à jouer les trouble-fête. « Nous sommes en train de nous construire un ghetto, disais-je. Nous y serons entourés de dizaines de millions de musulmans qui ne nous pardonnerons jamais, ne nous oublieront jamais, et ne s’en iront jamais. » J’avais vu juste, d’autant qu’on a bientôt appris que les Arabes avaient sous leurs pieds la quasi-totalité des réserves mondiales de pétrole. Etant propétrole par nécessité, les nations ont trouvé politiquement plus logique d’être pro-Arabes. (Si l’existence de ces richesses pétrolières avait été connue plus tôt, je suis d’ailleurs bien sûr qu’Israël n’aurait jamais vu le jour en tant qu’Etat.) Oui, mais les Juifs n’ont-ils pas droit à leur pays comme tout le monde ? En vérité, pour moi aucun peuple ne mérite vraiment de « terre natale » au sens courant du terme. La terre ne devrait pas être subdivisée en centaines de parcelles occupées par des sous-groupes humains autodéfinis qui placent leur bien-être et leur propre « sécurité nationale » au-dessus de toute autre considération. Certes, je suis pour la diversité culturelle, et tout à fait favorable à ce que chaque ethnie identifiable conserve précieusement son patrimoine culturel. Par exemple, moi qui suis un patriote new-yorkais, si je devais aller vivre à Los Angeles je tendrais tout naturellement à y retrouver mes camarades expatriés pour chanter « Give my regards to Broadway ». Toutefois, ces choses-là devraient rester culturelles et bienveillantes. Je suis contre dès que cela entraîne le mépris entre groupes humains, sans parler du désir irrépressible de s’éradiquer mutuellement. Je suis notamment contre le fait qu’on arme la main de ces « groupuscules autodéfinis », en les rendant ainsi capables d’imposer autour d’eux leur fierté nationale et leurs petits préjugés.

Citation extraite de « Moi, Asimov » d’Isaac Asimov. Page 457.

4 Commentaires

  1. Matoo, je ne jugerais pas les propos du grand Asimov.
    Réflexions: Un pédé à le droit d’être homophobe? Un noir, raciste contre les noirs? Un juif, antisémite? Un raciste tolérant (j’en ai jamais vu mais pourquoi pas?)? Le pen n’est-il pas le parrain du fils de Dieudonné? Dans les années 90, on a vu des arabes, des juifs et des noirs militer auprès de Jean-marie!?!

    Je ne connais pas le fond de la pensé d’Aismov, cependant les extraits donnés me rappel une discussion que j’ai eu avec un ami. Ce dernier, de gauuuuuuuche, cherchait à savoir ce que je pensais du sionisme et d’Israël. Ma réflexion se rapprochait de la vision d’Aismov. Je l’ai vu jubiler et s’engouffrer dans des propos anti-sioniste et anti-juif avec ma bénédiction puisque j’étais moi-même non sioniste à l’époque. Un profond malaise s’en suivit. N’étais-je pas manipuler contre mon gré? Ne donnais-je pas de l’eau à son moulin?

    Et pourquoi remettre systématiquement l’existence d’Israël en cause (anti-sionisme)? Israël existe que l’on veuille ou non! Que l’on soit contre la politiquement d’un gouvernement, soit, mais qui sommes nous pour donner des leçons à Israël? Nous les esclavagistes du XVIIème siècle? Les colonisateurs? Les tortionnaires de la guerre d’Algérie? La France Afrique? J’en ai marre que l’on se place toujours en haut du panier! La politique de Sarkosi, de Chirac, n’a t-elle pas mis des milliers de personnes à la rue? Appauvris les classes moyennes au profits des riches? Laissé le sida se proliférer en Afrique créant un génocide épidémiologique? Sans parler des bavures militaires, policières et des émeutes réprimandés à coup de matraquage, les délits de faciès, des reconduites musclés au frontière et des interpellations de vieux émigrés à la sortie des classes???

    Oui, Israël a eu des gouvernements répressifs depuis quelque temps, dont les associations comme Amesty International épinglent. Et c’est légitime car leur rôle est de relever toute les infractions aux droits de l’Homme. Mais arrêtons de prendre toujours partis pour les uns pour les autres, le conflit Israëlo-palestien ne prendra pas fin dans vos bons mots ou grâce à vos bonnes pensés bienfaisantes! Peut de personne au monde possède les tenants et les aboutissements. Laissons les hommes de paix parler un peu plus et arrêtons de stigmatiser les populations qui eux souffrent (plus d’un côtés que de l’autre, j’en conviens fortement!).

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