Edouard Louis / Eddy de Pretto

Edouard Louis / Eddy de Pretto

En faisant quelques recherches, j’ai vu des occurrences rapprochant les deux hommes sur les Internets, mais surtout sous forme de questions posées à Eddy de Pretto à propos d’Edouard Louis (en particulier du « kid » et d’Eddy Bellegueule, ce qui ne me saute pas spécialement aux yeux, perso). Or ce n’est pas mon propos. Néanmoins, j’ai pas mal de choses à dire sur ces gars là, sur eux, sur leurs œuvres, et sur ce qui me fait les juxtaposer ainsi. Et comme, genre, c’est mon blog, bah je vais vous écrire ce que j’ai derrière la tête.

D’abord il y a un truc vraiment bien, c’est que *même* à plus de quarante ans (+2), bah y’a plein de nouveaux trucs bien qui arrivent. Genre c’était pas mieux avant. Genre les jeunes font des trucs super bien, ce ne sont pas que des petits cons qui ne respectent pas leurs aînés (huhuhu). Et ça me plaît de constater que je peux encore être impacté, troublé, changé ou interpellé par un auteur ou un chanteur d’aujourd’hui, à la moitié de mon âge canonique (les salauds !). Rassurez-vous je vis aussi mon schéma de vieux con, et je pense qu’on était mieux éduqué avant et tout et tout. Mais notamment dans le domaine de la gaytitude, il y a clairement de grandes avancées et il ne faut pas les minorer. D’ailleurs globalement, les positionnements actuels d’une partie de la jeunesse sur la sexualité et le genre sont passionnants (Mais qui vous dit que je suis un homme ?), et même si ce n’est pas toujours évident de se retrouver dans ces modèles en cours de construction, le fait même de se (re)questionner est salutaire et fécond.

Comme j’ai délaissé ce blog depuis des années, je n’ai pas écrit d’article à l’époque de la sortie de « En finir avec Eddy Bellegueule », alors que j’ai lu le bouquin avant qu’il ne défraie la chronique (c’était en juin 2014), et qu’il m’a extraordinairement marqué. Ce récit autofictionnel a été une claque pour beaucoup de gens qui se sont identifiés avec « Eddy », que ce soit dans la description des épisodes homophobes de l’enfance ou dans la distance créée avec son milieu d’origine ipso facto. Je n’ai pas, comme j’ai beaucoup lu ensuite, décrié son changement de nom ou la manière dont il parle de ses parents, car on ne peut jamais satisfaire personne dans ce cas. Soit on apparaît péteux et pédant si on ne fait qu’évoquer son parcours (une expo, un film, un bouquin), soit on reste coi et on prend ça pour du mépris de classe. En plus, j’avais trouvé qu’il avait une chouette écriture (même si un peu trop académique et parfois précieuse), et il y avait cette verve fraîche. Sa narration était portée par ce qu’il me semblait être un vrai plaisir d’écrire et de se raconter. Donc malgré quelques maladresses, cela fonctionnait bien. Et ce titre incroyable évidemment (le nom d’Edouard Louis étant Eddy Bellgueule à l’état civil lors de sa naissance) !

Seulement, il y a eu ensuite un second roman (je n’ai pas encore lu le troisième), et là grosse grosse déception. « Histoire de la Violence » est également un récit biographique, mais j’ai eu l’impression qu’il n’était pas écrit par la même personne. C’était vraiment selon moi très très mal écrit, et parfois carrément bâclé. En plus le truc est raconté à la va-vite, comme s’il était en retard pour livrer un manuscrit et qu’il avait fallu finir ça à l’emporte-pièce. Et le fond… On y lit le récit de son agression et viol par un garçon un peu space, et c’est un embrouillamini de sociologie de bas étage (avec sans doute de bonnes intentions mais qui confinent là souvent à un racisme ordinaire très malvenu), de maladresses dans l’exposition des rapports humains et de dialogues surréalistes. Bon bah oui ça ne fonctionne pas, mais pas du tout. Pourtant j’ai aussi lu pas mal de critiques élogieuses, et en majorité sans doute. (Tant mieux pour lui.)

Mais le plus gênant, c’est à présent son statut un peu étrange, et sur le coup vraiment pédant, d’intellectuel bourdieusien qu’on invite à faire telle ou telle apparition ou participation avec des journaux. Et encore plus zarbe, ce trio avec Didier Eribon et Geoffroy de Lagasnerie qui les fait apparaître comme de vrais imposteurs. A la base, j’étais pourtant bien dans la cible (bobo pédé parisien, banlieusard de naissance, de gauche), mais plus ça va et plus je me méfie. Même ses déclarations ultra-gauche me paraissent insincères, et je ne sais pas comment prendre ce dernier bouquin. Bref, je suis un peu paumé avec ce type, pour qui j’ai eu pendant quelques mois un vrai coup de foudre littéraire, et c’est drôlement dommage (pour moi ^^). Je garde tout de même ce bon souvenir du premier livre, et de toute la résonance que cela a pu provoquer chez moi. (Et je lirai le 3ème bouquin pour me faire une idée, et peut-être changer d’avis ! J’espère même secrètement.)

Il y a quelques mois, j’ai découvert Eddy de Pretto. C’est tout bêtement un ami qui m’a dit tout excité qu’il figurait dans un de ses clips, mais je ne savais pas qui était le chanteur en question, j’étais juste allé voir sur le net de qui il s’agissait vaguement. Huhuhu. Ensuite, c’est par le plus grand des hasards qu’en allant voir un spectacle de théâtre (Déshabimez-moi par les Faces Cachées) en mars, à la toute fin j’entends la chanson « Tu seras un homme mon fils… ». Et c’est le soir même que j’ai découvert que c’était « Kid » d’Eddy de Pretto. Ces deux occurrences étant un signe du destin tout empreint de sérendipité, j’ai immédiatement acheté l’album.


Eddy de Pretto (Cure) – Kid

Le premier réflexe c’était : mais c’est quoi ce truc, j’ai l’impression d’entendre Pierre Lapointe chanter du Stromaé !!! Et l’impression reste, car en effet les inflexions de sa voix sont très proches de celles de Lapointe, un phrasé également cousin, et clairement sa manière de chanter et ses textes font penser à Stromaé, avec un chant « rapé » assez singulier.

Cette chanson qui a propulsé Eddy de Pretto sur le devant de la scène est emblématique à bien des égards. Elle reprend un classique des homos qui ont subi une pression paternelle telle que cela existe encore couramment aujourd’hui. Cela consiste en une « éducation » où les valeurs viriles sont inculquées de la manière la plus basique et débile, et lorsque le père voit que son fils a l’air de manquer de cette virilité apparente, il insiste plus, tout en non-dit bien évidemment. Pour des hétéros c’est parfois extrêmement lourds, et souvent pour des homos cela peut-être un véritable harcèlement (au sens bullying) au sein même du foyer, et tout aussi vénéneux. La chanson en ce sens explique mieux cette situation que bien des textes ou des témoignages, et ce que j’adore évidemment c’est qu’Eddy défend tout le contraire « Mais moi, mais moi, je joue avec les filles, mais moi, mais moi, je ne prône pas mon chibre ». La chanson est un hymne émancipateur, anti-masculiniste et franchement libératoire.

J’ai beaucoup écrit comme Gilles Leroy ou Olivier Adam étaient des écrivains qui avaient particulièrement saisi et écrit avec brio la banlieue. Il faut être banlieusard pour comprendre et reconnaître cela. Et je ne parle pas que de décrire les aspects négatifs, c’est au contraire un savant mélange d’attachement, d’images de l’enfance, de mélange d’origines et de milieux, de poésie urbaine parfois un peu bidon sublimée par de l’acné adolescente, mais aussi sa violence, sa saleté, sa mixité parfois bancale et l’acre réalité tangible, d’autant plus qu’on la confronte aux théories fumeuses qui leur ont donné naissance. En chanson, je ne peux penser qu’à Anis bien évidemment, qui est pour moi celui qui a le plus incarné ma banlieue, puisqu’on vient de la même et qu’on a le même âge. « Ma sweet banlieue pourrie » arrive forcément en écho à ce qu’Eddy appelle lui sa « Beaulieue ». Les banlieusards sont comme ça avec leur périphérie, tout en oxymores et faux-semblant. Il évoque la banlieue à la fois belle et homophobe, qu’il adore mais qu’il quitte maintenant qu’il a les moyens. N’en sommes-nous pas tous là, sans hypocrisie aucune ?


Eddy de Pretto (Cure) – Beaulieue

On ne peut pas dire que ce n’est pas le rap d’un banlieusard classique, sans doute à cause de son pedigree (blanc, gay) et des paroles qui s’écartent pas mal des productions de rap à la scansion un peu facile et vocodée. En plus d’être homo, c’est un homo qui assume et qui évoque cela sans détour. Il n’en fait pas un oriflamme mais ne cache pas ses affects dans ses chansons, et nous sert par la même des anecdotes très drôles reprenant les attitudes les plus beaufs à la sauce pédé comme dans « Normal » : « Fais attention garçon, faire joujou dans ton p’tit pantalon peut m’provoquer de fines réactions. Allez tourne-toi, dégage, que j’tape le fond ». Mais on retrouve parfois la rage du jeune banlieusard, la poésie d’une certaine détresse, celle d’être un banlieusard mais aussi difficilement accepté parce qu’il est gay. Il y a quelques couplets et chansons très romantiques et détaillant des déboires amoureux qui sont touchants, avec une réalité parfois crue qui est rafraîchissante et qui nous permet ENFIN de nous identifier. J’adore la « fête de trop » qui me fait penser à un titre des Chansons d’amour (J’ai cru entendre) où il se bourre la gueule et se perd dans la fête, les muqueuses et les chagrins noyés !

Un autre titre réellement « coup de poing » pour moi : c’est « Mamere ». Déjà cette dingue anaphore qui démarre tous les vers fonctionne avec une redoutable efficacité, et ensuite la montée progressive du son ne peuvent que vous mettre dans tous vos états à mesure qu’il descend sa mère. Au milieu de la chanson, les « Mamere » glissent subrepticement pour quelques couplets, en « Mamerde » qui malgré une syllabe finale très peu marquée est diablement audible.


Eddy de Pretto – Mamere

Je l’ai vu en concert en juin de manière un peu exceptionnelle puisque c’était un showcase de quelques chansons (3 artistes en tout, il finissait la soirée) qui avait lieu au dernier étage de l’Institut du Monde Arabe (au soleil couchant, un peu ouf).

Eddy de Pretto à l'Institut du Monde Arabe

Il était juste parfait, avec son air un peu « awkward » et totalement esbaudi par ce public « France Inter » qui l’applaudissait à tout rompre. C’était cool de l’entendre chanter avec un joli talent live, mais aussi une énergie et un charisme qui vont faire de lui un bon artiste à voir en concerts.

Mais alors pourquoi rapprocher ces deux-là ? Maintenant que j’ai écrit tout cela, je me demande presque pourquoi j’ai fait ça. Hu hu hu. Il y a clairement ce « Eddy » qui me turlupine, et le fait que l’un l’ait changé tant il le dérangeait (et il a super bien fait si c’était le cas), tandis que l’autre le conserve avec ce « de Pretto » italo-anoblissant totalement bizarre et drôle. Il y a cette homosexualité et cette fuite de son milieu d’origine, qui se traduit bien par une sorte d’autofiction pour les deux. Mais l’un a rompu et a effacé et exorcisé son passé à travers le titre d’un roman bien explicite (En finir avec Eddy Bellegueule), tandis que l’autre transforme, intègre et transcende (à mon avis) ses expériences (même traumatiques). Je ne fais aucun jugement de valeur ou ne compare véritablement les deux jeunes hommes, c’est un simple rapprochement, une juxtaposition arbitraire.

Les deux m’ont marqué, m’ont ému et bouleversé à leur manière, et je leur fais un gros bisou pour ça. ^^ J’aime bien recevoir des leçons (d’humilité, de philosophie, de vie) de jeunes gens avec qui je sens des accointances malgré des expériences ou des situations très différentes de la mienne (même si là en l’occurrence, ce sont peut-être des expériences communes, décalées dans le temps, qui m’ont autant fait accrocher à leurs œuvres, arf arf).

9 Commentaires

  1. Tu devrais éviter le 3eme Édouard Louis, à mon avis. Bon, c’est pas le temps que ça te prendra… Il se lit en 45 mn. Mais ça va te renforcer dans tes réticences sur son « statut » (que je partage plutôt). Et encore, pour ma part, j’ai moins été déçu par le deuxième que toi ! Ce troisième roman illustre tout à fait la fin de ton post sur l’évolution des deux artistes à mon avis (et pas de façon géniale pour Édouard Louis)

    (J’espère que ce retour aux billets « culture » n’est pas qu’un feu de paille )

  2. C’est bien aussi les feux de paille 😉

    On ne connaît pas son vrai nom mais il semble quasi évident qu’Eddy répond à Edouard en mettant en avant ce prénom. Il aime le cru. Je suis très touché par Des murs et surtout Rue de Moscou où je reconnais quelques endroits de perdition. Avec Pierre Lapointe il est un des rares artistes dont je connais certaines paroles par cœur tellement ça résonne, ça sonne juste.

    Toutes les générations sont productives mais en ce moment il sort des trucs incroyables chez les jeunes chanteurs français. J’ai tendance à penser qu’on est dans des années très fastes.

    Edouard semble avoir du mal à dépasser son nombril, mais il est encore jeune. Espérons qu’il passe à autre chose.

  3. J’aime beaucoup les livres d’Edouard Louis, peut-être moins le personnage qu’il s’est construit. Comme toi, « En finir avec Eddy Bellegueule » m’avait beaucoup touché et « Histoire de la violence » m’avait bien plu. Son troisième livre, « Qui a tué mon père » m’a énormément plu, c’était un vrai choc pour moi, même si j’ai encore du mal à me faire un avis sur la sincérité de l’auteur.

    Je ne connais presque pas Eddy de Pretto par contre, à part que j’en ai vaguement entendu parler, mais je ne connais pas ses chansons. Ca me tente bien de découvrir, vu ce que tu en dis.

  4. Je n’ai jamais compris le phénomène Eddy Bellegueule, j’ai trouvé le deuxième opus « Histoire de la violence » complètement bâclé, inutile et vide. J’ai juste l’impression d’un trouple littéraire qui utilise son réseau pour se faire auto-valoir les uns les autres sans réel rapport avec la qualité de l’écriture. On est dans un milieu littéraire de cooptation où on s’auto-congratule, pour moi la cooptation est souvent synonyme de médiocrité.
    A contrario j’aime bien Eddy de Pretto (même si ce n’est clairement pas ma génération ni mon monde), je suis curieux de voir comment il va évoluer.
    J’ai du mal à faire un rapport entre les deux. Tu as des nouvelles d’Eddy Mitchell? 🙂

    1. Comme le laisse deviner mon post, j’ai eu du mal aussi finalement à faire un vrai rapport entre les deux. Le prénom donc (obviously) mais surtout la différence dans la manière de l’assumer, et les grosses différences dans le rapport aux origines, même si les deux ont quitté leur milieux de base. :wacko:

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