Pride de Banlieue à Saint-Denis (93)

Marche des Fiertés de Banlieue à Saint Denis (Photo de Manuel Obadia-Wills)
Temps de lecture : 7 minutes

Si vous regardez bien cette chouette photo (de Manuel Obadia-Wills tiré de l’article du fort talentueux Patrick Thévenin), vous pourrez me reconnaître. J’étais vraiment très content de prendre part à cette première « Pride de Banlieue », un peu comme j’étais fier d’être dans celle des TorduEs d’il y a quelques (quatorze) années (le vocable « torduEs » pour Queer était assez fabuleux, je regrette qu’il ne soit pas entré dans le vocabulaire courant, de même que ce E qui préfigurait une tentative d’écriture inclusive). Je suis toujours content aussi de participer à la Pride de Nuit qui se veut un peu moins commerciale que notre traditionnelle Marche des Fiertés, même si j’aime la complémentarité de toutes ces démarches. Et récemment, j’ai de nouveau participé à ExisTransInter dont je pense qu’il est important d’être un petit acteur de visibilité pour mes frères et soeurs allosexuels (qui est un adjectif que j’aime bien, c’est ce qui n’est pas « hétérosexuel » tout simplement ^^).

Je n’en ai pas parlé avant, alors que ça a eu lieu le dimanche 9 juin 2019, parce que je suis une grosse feignasse qui ne blogue plus, mais aussi parce que tout est tellement sujet à polémique et emphase, que je préfère me taire au quotidien, et je vis très bien comme cela. Mais cela continuait à me trotter dans la tête, et à partir d’un petit brouillon de six mois, j’ai fini par reprendre le fil ce soir.

La banlieue c’est où je suis né, d’où je viens, où je vais couramment pour rendre visite à ma famille. Pour quiconque me connaît un chouïa, il n’est pas un mystère que j’adore mon Pontoise natal, et mon Val d’Oise adoré, et mon Osny de toutes les origines. J’ai cette particularité d’être un banlieusard enfui à Paris, comme beaucoup de pédés de ma génération. Enfui car Paris restait un havre de paix comparé à d’où je venais, mais aussi comme émancipation globale, et ne le cachons pas, processus de boboïsation tout à fait banal.

Mon autre particularité c’est d’avoir des origines algériennes par mon père et portugaises par ma mère. Mais je ne suis pas du tout racisé (j’aime beaucoup de terme plutôt récent, alors que je l’ai beaucoup lu décrié, mais il est vraiment utile pour décrire un fait social plutôt qu’une origine), j’ai une tronche de gaulois palot bien de chez nous.

En revanche, mon père lui l’est. Cela s’incarne de plusieurs manières, déjà dans la surprise que je pouvais lire dans le regards de mes amis qui le rencontraient, ou bien qui entendaient son prénom (qui est aussi mon second prénom Malek). C’est marrant d’ailleurs car pour moi ce prénom est terriblement franchouillard car je l’ai entendu toute ma vie, et donc n’ai jamais vraiment pu l’associer à une sonorité arabe quelconque. Je me rappelle en particulier d’un épisode drolatique, c’était au lycée, j’étais en seconde, et mes parents m’avait laissé la maison pour que j’y fête mon anniversaire. Ils étaient vraiment chouettes, et passaient carrément la nuit ailleurs, une fois même à l’hôtel et ils revenaient le lendemain en début d’après-midi pour que j’ai le temps de tout ranger. Mais le soir même, mon père finissait des travaux dans le bas du jardin, il construisait un mur de parpaing pour je ne sais quoi. Mes tous premiers invités arrivaient, et mon père remonte du jardin en bleu de travail complètement couvert de ciment. Il me dit : « Je prends une douche, et je file rejoindre Maman. » C’est quelques jours plus tard qu’un pote me confie en rigolant qu’il avait d’abord été vachement surpris quand il avait vu mon père débarquer, car il avait pensé immédiatement qu’on employait un ouvrier immigré (sic) pour faire des travaux, et il trouvait qu’on était hyper cool de le laisser prendre une douche à la maison. Il a réalisé ensuite bien sûr qu’il s’agissait de mon père, et était un peu gêné de sa propre pensée. L’anecdote n’est vraiment pas méchante, mais elle est symptomatique évidemment.

Il y a eu des épisodes de racisme envers mon papa bien plus prégnants et sans doute traumatisants ou humiliants, mais c’est un des grands tabous qu’on n’aborde jamais en famille. Et c’est d’autant plus troublant que mon père est né dans le 20e d’une maman alsacienne, qu’il n’est pas musulman, et n’a jamais été qu’un petit français de base, non que le racisme aurait été mieux perçu autrement je vous rassure. 😉

La banlieue fut l’occasion pour moi de vivre dans un environnement, notamment scolaire, très cosmopolite, et ça a toujours été un source d’enrichissement. Mais l’époque était différente, et je n’étais pas dans les quartiers les plus malfamés du coin. En tout cas, les classes très mélangés avec toutes les couleurs, les langues et les us n’ont jamais produit de ruptures. Et en conséquence, et de manière terriblement naturelle et intuitive, je ne me rendais même pas compte que j’étais pote avec des personnes d’origines vietnamiennes, algériennes et maliennes (les trois origines les plus rencontrées me concernant).

Et l’homosexualité est encore une autre paire de manche !! A mon époque, je crois que c’était encore un tabou pour à peu près toutes les couches de la société. Mais c’était un moment de transition, voire de rupture, et j’ai eu la chance d’être dans une famille plutôt très cool à ce sujet. En revanche, dès le collège et le lycée, j’ai pu ressentir et vivre l’homophobie comme pas mal de mes congénères, mais pas une homophobie, je subodore, différente parce qu’elle était en banlieue.

Une grande différence vient avec des vies dans des communautés plus refermées, et là je parle autant du lotissement propret où toutes les desperate housewives se fréquentent et cancanent, que de la « téci » où une réputation peut vous mener à votre perte. Il se trouve qu’aujourd’hui c’est sans doute dans la « téci » où il est plus dangereux de vivre librement son homosexualité, et cette Pride avait vraiment le mérite de mettre cela en valeur.

J’ai compris aussi et adhéré à ce besoin de reconnaissance et de visibilité des personnes racisées. Je pense que cette marche a très bien fonctionné dans ce cadre, et que ça peut permettre à beaucoup de LGBT planqués à se sentir un peu rassurés, et avec des « role models » qui leur ressemblent vraiment.

J’ai tout de même hésité avant de venir, parce que j’entendais aussi des personnes dénoncer (et peut-être à raison, je le reconnais) des accointances avec des mouvements dont je n’arrive vraiment pas à me faire une opinion aujourd’hui encore. Mais disons que lorsque j’entends des arguments comme l’homonationalisme, je tombe de ma chaise. Et pourtant je lutte contre l’exotisation des racisés (qui est un truc bien réel) et je reconnais l’intersectionnalité de certains mouvements, même si je pense qu’on est plus fort lorsqu’on rassemble au plus large (mais je sais les limites d’une telle démarche).

Et puis je me suis dit : « Merde, Pride de Banlieue c’est TOI, il faut absolument y aller, et grossir les rangs de cette manif là !! » Mais au final, je n’ai trouvé personne pour venir avec moi. Mon chéri n’avait pas envie de se bouger, et les quelques potes sollicités non plus. Eh bien, tant pis, j’y suis allé seul.

Je n’ai pas regretté, c’était beau et important. J’ai croisé évidemment des potes et des connaissances, mais surtout j’ai vu que c’était un joli mélange, un peu comme ces marches un brin alternatives qui donnent à voir d’autres personnes, d’autres modèles. Finalement il y avait beaucoup beaucoup d’alliés, mais j’imagine que c’était à peu près une démarche similaire à la mienne, et évidemment que la banlieue ce ne sont pas que des racisés mais aussi une tonne de keupines LGBT solidaires et fières. Il était aussi particulier d’y croiser des regards des badauds sur les trottoirs tour à tour moqueurs, désapprobateurs ou carrément agressifs. Mais en cela encore, rien d’incroyable. Et cela m’a fait pensé à la Pride de Gourin d’il y a quelques années, où les mines patibulaires ou moues révulsées de certain·e·s étaient à peu près les mêmes, au fin fond de la Bretagne millénaire.

Symboliquement, l’avant du cortège était réservé aux racisés, mais je ne me suis pas bien rendu compte que j’étais là aussi, et vu que j’étais seul j’avançais assez vite dans la foule. Et ça ne m’a pas paru dingue d’être là avec eux, et sur le côté. Mais c’est quelques jours plus tard, avec les photos qui circulaient que j’ai été abasourdi de recevoir quelques messages limites insultant qui interrogeaient ma présence dans le cortège. J’ai eu droit à une personne plutôt sérieuse qui m’a affirmé que j’étais un blanc français parisien qui n’avait pas le droit de me rendre à St Denis. Un autre m’a dit que j’avais sans doute envie de choper une grosse teube, oui aussi fin que cela. J’ai eu aussi droit à un discours néocolonial d’un mec qui m’apparaissait à peu près aussi blanc que moi… Heu… moi mon papi s’appelait Mohammed hein. Bref des gens qui supposaient sans me connaître que je n’avais aucune appartenance à la banlieue et à cette marche. Eh bien non. ^^ C’est tout. Je n’ai pas répondu à ces messages.

Cela reflète bien la violence des réseaux sociaux, dont je ne fréquente les plateformes que pour y échanger en mode benêt assumé. Je supporte de moins en moins la terrible polarisation à laquelle on assiste là-bas. Il s’agit d’être totalement POUR ou complètement CONTRE. Les détracteurs sont des suppôts de Satan à qui on souhaite une morte atroce (au moins).

J’espère qu’il y aura une prochaine édition avec beaucoup de monde, et de bonne humeur.

Marche des Fiertés de Banlieue à Saint Denis (Photo de Xavier Héraud)
Marche des Fiertés de Banlieue à Saint Denis (Photo de Xavier Héraud)

(Merci Xavier pour celle-ci, où je le voyais bien du coin de l’œil en train de me photographier. ^^)

6 Commentaires

  1. Pendant toute la lecture du post, je n’ai pas arrêté de me dire « il aurait pu utiliser une de mes photos quand même, d’autant qu’il est sur l’une d’entre elles » ^^ Comme quoi, il faut toujours lire jusqu’à la fin 😉
    Merci de ce post. Je te rejoins complètement sur le manque de bienveillance qui règne trop souvent sur les réseaux sociaux, où l’on condamne avant de savoir à qui l’on a affaire. Vive les blogs!

  2. «parce que tout est tellement sujet à polémique et emphase» : tu m’étonnes! je découvre que défendre Mila, c’est « l’instrumentaliser » (tandis que ne rien dire, c’est laisser planer le doute sur ce qu’on pense, moi je trouve).

    «Je n’ai pas répondu à ces messages.» Matoo le sage

    Quant au vocabulaire… intersectionnalité, racisé, etc. Je sais bien que cela permet d’être précis dans ce qu’on veut exprimer, mais moi ça m’évoque surtout le vocabulaire des linguistes-structuralistes des années 50-60, Derrida et compagnie, qui te donnent l’impression quand tu les lis qu’ils parlent une langue étrangère dans l’intention de t’exclure (autrement dit ceux qui parlent ainsi se privent de notre éventuelle bienveillance — mais justement, ils ne veulent pas de notre bienveillance, de notre intérêt, de notre curiosité. Bref, je ressens ça comme de l’exclusion, je me sens agressée (bon tu me diras, c’est mon problème, pas le leur)).

    PS : chaque fois que je vois « prouve ton humanité, Merci Alan Turing », je pense à Blade Runner, aux images du test au début du film.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

:sourire: 
:clindoeil: 
:huhu: 
:bisou: 
:mainbouche: 
:rire: 
:chut: 
:gene: 
:triste: 
:pleurs: 
:vomir: 
:grrr: 
:drapeau: 
:sourirechat: 
:huhuchat: 
:aheumchat: 
:horreur: 
:coeur: 
:doigt: 
:merde: 
:ok: 
:croa: