Dans ma chambre (Théâtre de la Porte Saint-Martin)

Tout cela commence bel et bien par cette pièce que je suis allé voir il y a quelques mois, mais c’est à propos de l’adaptation d’un bouquin phare de Guillaume Dustan, et donc ça va forcément plus loin pour moi, parce que ce mec a toujours été un mystère d’attraction-répulsion depuis la lecture de ce premier bouquin. Mais commençons par Hugues Jourdain qui présente là un spectacle vraiment excellent à tout point de vue. Et étant donné qu’il a à la fois adapté, mis en scène et qu’il joue seul ce « Dans ma chambre », il mérite tous les lauriers !

Le bouquin m’avait marqué lorsqu’il est sorti en 1996, j’avais vingt ans, j’habitais encore dans le Val d’Oise chez mes parents. C’était une vraie bombe alors que mes références en littérature gay c’était Edmund White et Armistead Maupin, ou encore des choses plus classiques comme Maurice (EM Forster) et le Garçon près de la rivière (Gore Vidal). Alors ce bouquin en pure autofiction qui éclaboussait de stupre et sentait fort le souffre, qui faisait voler en éclats les dogmes et les limites morales notamment en célébrant le barebacking, et qui faisait de Tricks un petit recueil gentillet, a forcément été un truc dont je me rappelle. Comme je le dis régulièrement à son propos, je n’ai jamais été très laudateur de son écriture, et même le récit millimétré de plans culs n’était au final pas plus intéressant qu’un texte à vocation masturbatoire (et c’était une époque où les Internets n’étaient pas blindés de films de cul, en revanche on trouvait pas mal d’écrits comme dans le célèbrissime textesgais.com des années 2000). Mais je me disais déjà que c’était un témoignage peut-être important, qui marquait une époque, et avait au moins pour lui d’être vrai et sincère, sans vouloir être vulgaire, mais simplement littéral et formel. Et j’admirais au moins le courage ou le culot du gars.

A partir de 1998, mon arrivée sur Paris, et ma plongée dans le « milieu pédé » de cette époque, j’ai mieux compris certains gimmicks, et l’œuvre a un peu gagné en épaisseur malgré la faiblesse apparente.

La prouesse d’Hugues Jourdain est de réussir, 20 ans plus tard, à créer une pièce très rythmée, qui met bien en valeur le texte, et apporte un contexte très important pour l’époque. Cela passe par de la musique, des fringues, mais aussi quelques scènes plus ou moins déshabillées (mais ce n’est vraiment pas l’intérêt per se, heureusement). Le moment qui illustre un passage en boîte de nuit, avec strass, paillettes, stroboscope et house est notamment très réussi.

Le texte est à la fois bien choisi et adapté pour nous donner un vrai témoignage d’une époque, en plus d’une verve qui 20 ans plus tard est associée à Guillaume Dustan, et personne d’autre après lui (même si j’avais lu à la même époque chez Balland, dans la fameuse collection Le Rayon dirigée par Dustan himself aussi quelques succédanés). Et c’est sans doute la clef du succès et ce qui m’a conquis, c’est Hugues Jourdain lui-même qui est un excellent comédien. Sans surjouer, sans fanfaronner ou appuyer sur une narration déjà assez pimentée, il délivre avec justesse et nuance cette suite de plans culs ou de réflexions intimes made in Dustan. Et ça fonctionne vraiment super bien, contre toute attente.

J’ai toujours été étonné que Dustan ne soit pas plus connu que cela aujourd’hui. Même chez les pédés parisiens de mon âge, ce n’est pas évident que les gens se souviennent, ou alors vaguement d’un type chez Ardisson en perruque verte qui haranguait les foules. Il n’a pas vraiment survécu malgré son empreinte non négligeable dans la littérature et l’autofiction, malgré sans doute les quelques thèses qu’il a dû inspirer à des universitaires. Son roman qui m’a vraiment convaincu est Nicolas Pages, qui n’est pas non plus considéré comme un très bon bouquin non plus (même s’il a obtenu le prix de Flore 1999). J’ai aimé l’histoire d’amour, j’ai aimé cette forme d’écriture scandée comme un morceau de free jazz, et un mélange de propos qui relevaient plus d’un essayiste un peu flemmard qui fait du remplissage.

Tout cela s’est tenu avant le blog, mais il y a eu tout de même sa dernière oeuvre dont j’ai parlé ici : Premier essai. Je n’avais pas trouvé ça terrible apparemment (heureusement que le blog est là parfois pour me rappeler certaines choses), mais je me rappelle bien les évocations de Didier Lestrade et la manière dont une certaine partie du milieu militant, notamment Act Up, avait lutté contre lui, chantre du bareback s’il en était (même s’il était plus nuancé que certains à cet égard).

Je vais faire ma vieille tata Matoo, mais il faut se souvenir quelques minutes de ce que c’était ces années 96-2004, et le phénomène du « relapse » et du « barebaking ». En quelques mots, une période de transition étrange, où les trithérapies ont sauvé de la mort des milliers de séropos, et où un véritable « relâchement » se concrétise par des prises de risque plus nombreuses de tout un chacun. C’était à la fois moins de campagnes publiques, mais aussi une lassitude de la capote, des croyances dans une maladie chronique plus d’une maladie fatale (à court terme en tout cas). Ajoutez à cela des personnes un peu barrées (selon moi) qui ont cherché à se faire plomber, à la fois pour rejoindre une communauté, et se marginaliser volontairement comme une action militante (ce que je peux comprendre). Guillaume Dustan et quelques autres (Erik Rémès notamment) ont été les incarnations grand public de ces mouvements, et ils ont été combattus becs et ongles par les militants de la lutte contre le SIDA (et je partageais leur opinion).

On vivait un truc vraiment bizarre. Je me rappelle notamment d’un « scandale » tel qu’on pourrait en vivre aujourd’hui sur Twitter pendant quelques heures, mais qui avait enflammé pendant quelques jours la pédéblogosphère en 2005. Une des stars de l’époque, Freakydoll, avait témoigné très librement et sincèrement de ses « faiblesses » avec la capote, et reconnaissait que c’était un sujet qu’il valait le coup d’aborder, et ne pas faire semblant du contraire. Il s’était pris une extraordinaire volée de bois vert, et des kilomètres de commentaires de morale lénifiante, de menaces à peine voilées et d’insultes déplacées. J’avais répondu dans un article pour le soutenir, et pour partager mes propres défauts en la matière. J’avais trouvé très hypocrites ces leçons qui étaient données par des dames patronnesses de la cause gay, alors qu’on vivait très concrètement ce relâchement et qu’il valait mieux en parler ouvertement.

Étrangement, j’ai évoqué la mort de Dustan sur le blog, car ce n’était pas très longtemps après son dernier bouquin, et je suppose que cela m’avait tout de même interpellé. C’est un entrefilet, mais je pense que ça marque bien mon ambivalence à son sujet.

Il y a quelques jours, France Culture a sorti un très intéressant documentaire sur Guillaume Dustan. Je suppose que 15 ans après sa mort, c’est intéressant de regarder l’homme et l’auteur avec toute la perspective et le recul nécessaires.

Ce que j’ai trouvé hautement troublant dans ce documentaire, c’est le passage suivant qui vient de son film Nietzsche (2002), je l’ai retranscrit pour plus de facilité de compréhension.

Guillaume Dustan (film Nietzsche, 2002)

De toute façon, moi très franchement, ce que je voulais devenir c’était reine des lesbiennes, et maintenant ça y est. Bon, je m’explique un peu. Au sens où, c’est Bourdieu qui l’avait dit, il faut que quelqu’un se dégage chez les homos, parce que c’est eux qui ont le plus fort coefficient de rébellion, et le plus fort taux de réussite universitaire, comme groupe. Mais c’est super difficile, car comme il y en a plein, il y a une grosse grosse concurrence. Voilà. Mais le jour où il y en aura un qui, il pourra vraiment entraîner la société dans le changement, et c’est dans sa postface de la « Domination masculine » où il dit ça.

Moi je l’ai lu, et c’était ce que je voulais faire, prendre le pouvoir chez les pédés. Bon, au départ moi c’était pas l’idée de changer la société, mais assez rapidement si quoi. Parce que chez les pédés, ou chez les gays ou ce que vous voulez, on a maintenant une grille de lecture du social, et pas seulement de nous, une grille de lecture de l’ensemble, d’accord ? Qui consiste à renverser le monde, ou la dialectique, ou l’ordre social, parce qu’on dit que l’hétérosexualité est un régime politique, l’hétérosexualité est obligatoire, hein ? Monique Wittig. Et on dit la genration, l’assignation au genre, homme ou femme, est obligatoire, et nous on conteste cette obligation, elle n’a pas lieu d’être. Voilà. Bon. Et donc, on fait ou ça entraîne une relecture de Freud.

– Quand vous dites « on », c’est qui ?
– Moi.

Pourquoi ce truc me troue le cul ? Parce que j’ai réalisé que ce discours était celui d’un militant LGBTQI+ de 2020, et qu’à l’époque si je l’ai entendu parler comme cela, je n’ai simplement pas compris ce qu’il voulait dire. Je n’avais pas la culture ni la connaissance ou la jugeote pour vraiment entendre un pareil raisonnement. Et quelques jours après avoir publié un article qui évoque justement le petit bonheur de commencer à voir cette société à la fois dégenrée et dérangée, je réalise que c’était aussi cela le discours de Dustan, celui d’une personne qui avait lu Bourdieu et Witttig et qui voulait devenir la « Reine des lesbiennes ». Tout ce qui pouvait me heurter sans doute à l’époque, et que j’embrasse totalement aujourd’hui. Donc petite idiote que je suis, cela me fait plaisir de reconnaître que j’étais peut-être totalement à l’ouest à propos de ce type qui paraissait juste perché, mais dont les Idées et les ambitions avaient sans doute deux décennies d’avance.

4 Commentaires

  1. Merci Mattoo de ces articles où j’apprends toujours quelquechose (ici Monique Wittig notamment). Je ne sais pas ce qui te pousse à republier sur ton blog à un rythme très soutenu (j’ai lu quelques éléments dans un de tes précédents posts), mais moi j’adore! J’attends avec impatience les billets suivants! J’espère que tu arriveras à garder le rythme!

    1. Sans doute l’impression de ramollir, et une certaine frustration à la lecture des réseaux sociaux, hé hé hé. Et c’est un peu comme le sport, c’est super dur de s’y remettre mais ça vous file un de ces coup de fouet et une vraie dose d’endorphines quand c’est terminé. 😀

  2. Bonjour,
    J’ai lu Dustan, donc quelque chose devait m’attirer, mais je ne partageais pas du tout ses positions, comme vous sans doute.
    J’ai été beaucoup plus marqué par la lecture d’Hervé Guibert dont je préfère de beaucoup l’écriture, avant comme après son évocation de sa maladie.
    Toujours agréable de suivre votre blog quand il s’anime.
    Guillaumerun

    1. Hervé Guibert en effet, comment rester insensible à cette écriture !! Mais les deux auteurs sont incomparables selon moi, mais oui Guibert est incommensurablement plus talentueux. L’autre est plus un performer, un militant écorché-vif, on ne joue pas dans le même registre je pense.

      Après, moi, il me reste vachement en tête Cyril Collard et notamment « L’ange sauvage » dont l’écriture m’avait fait une impression durable en tant que jeune pédé. Il faudrait que je le relise, ce n’était peut-être pas si bon que cela. :whistle:

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