Le Malek invisible

Temps de lecture : 6 minutes

J’ai déjà évoqué par le passé mes recherches généalogiques, et notamment mes chouettes origines algériennes et portugaises, en plus du français plus évident. J’ai aussi parlé de mon grand-père Mohammed (sur ses papiers français, mais Mohamed sur sa toute première carte d’identité d’indigène). Il était de Doucen, un village à 80km de Biskra, aux portes du désert, assez réputé pour ses excellentes dattes. Je me suis procuré la carte postale ci-dessus qui date de 1911, et qui me fait toujours sourire car cela correspond bien à l’époque que mon grand-père a connu enfant (il serait né en 1905, mais comme il n’a jamais été déclaré à la naissance, c’était une supposition).

Il est arrivé en France en 1928 ou 29, et a fait sa vie à Paris. Il s’est marié en 1941 avec ma grand-mère, dont les origines sont parfaitement établies dans le nord de la France (59 et 62) et à l’est (Alsace). Mon père est donc métisse, moitié d’origine algérienne et moitié d’origine française. Moi même c’est très drôle de voir sur mon profil ADN que ça se lit très précisément.

Et ce qui est fou c’est que mon père a vraiment une jolie tête de reubeu, ça c’est clair. Et donc il a toujours vécu le racisme et le délit de sale gueule. Alors que moi pas du tout, mais alors pas vraiment. Après au bout d’un moment, certaines personnes très observatrices (et souvent d’une région proche de celle de mon grand-père) peuvent voir le truc. Et pourtant sur certaines photos, mon mari lui-même a parfois cru que c’était moi, alors que c’était mon père. J’avais déjà évoqué cela, et pour qui me connaît il y a un air terriblement familial là-dedans. J’ai essayé de coller deux photos (à des âges proches), je trouve que ce n’est pas si flagrant, mais vous me direz. Pour mes proches, cette photo de mon père à droite fait vraiment mouche.

J’ai aussi hérité de son chouette prénom Malek en deuxième prénom. Et autant j’ai un nom de famille algérien qui peut paraître arabe pour les arabophones, mais également tout à fait français dans la sonorité (d’où les innombrables erreurs à mon nom de famille dont ce trop fréquent d ajouté à la fin de mon patronyme), ou même breton (j’ai étonnamment des homonymes bretons dans le 35).

Je n’ai jamais subi la moindre brimade ou ségrégation, mais mon père a clairement subi le racisme, qu’il soit oppressif, tristement ordinaire ou administratif. Combien de fois m’a-t-il raconté s’être vu demandé sa « carte de séjour » par des policiers (et il répondait « Ah non désolé, mais j’ai une carte d’identité si ça vous intéresse ? »). Et les « mais vous venez d’où ? » vraiment pas méchants mais vraiment relous auxquels j’ai assisté… Et tout cela me surprenait terriblement quand j’étais petit, car j’étais tellement habitué, que Malek sonnait pour moi comme le plus familier et français des prénoms (et puis c’était le mien aussi). J’ai déjà raconté quelques anecdotes de ce type sur mon article concernant la Pride de Banlieue de l’année dernière. Dernièrement encore, mon père a vu son identité usurpée à un bureau de Poste, et on lui a volé de l’argent. Il a été soupçonné d’avoir mené une arnaque, et je suis certain que ça ne serait pas arrivé pour un retraité de 70 ans bien français.

Et puis évidemment il faut penser à ma maman à qui on a dit (mon arrière-grand-mère… portugaise) « T’as pas honte d’épouser un arabe ? » (Elle a ensuite voué un culte à mon père, et a oublié cette malheureuse remarque.)

Si je repense aux moments où mon nom ou deuxième prénom ont pu me causer des difficultés, c’est uniquement pour montrer à quel point c’est l’apparence surtout qui est en cause. (Mais heureusement que mon prénom est bien français et mon nom de famille incognito car sinon la première chose que je pourrais citer serait évidemment envoyer un CV !!!)

Il y a eu trois moments très gênants et clairement j’en ai été assez marqué, alors que certains le subissent quotidiennement.

D’abord très loin en arrière, en 1989 en arrivant au Maroc avec ma maman, et un groupe de son boulot pour un voyage organisé. Je passe derrière elle, je présente mon passeport. Et là, le gars me regarde d’un air patibulaire (mais presque), et il baragouine que je ne peux pas entrer au Maroc, car ce ne sont pas mes papiers, je ne suis pas français. Je balbutie (j’ai 13 ans), et le gars me demande pourquoi je m’appelle « Malek », que je ne suis pas français. J’étais terrorisé. Ma mère voyant que quelque chose n’allait pas est arrivée, et le gars a souri (elle est jolie). Elle montre son passeport avec le même nom, dit qu’elle est ma mère. Et oui son grand-père est algérien, c’est pour cela qu’il est d’origine algérienne avec le prénom Malek, mais français. Le mec a rigolé et a dit « Ok ». En fait il voulait juste me faire chier, et c’était sans doute pour se jouer d’un petit français, comme les arabes peuvent se faire tancer en France.

Presque la même aventure mais dans un contexte terriblement différent : Israël en 2006, passage à Ben Gourion, je voyage seul avec mon pote Diego. Je présente mon passeport, et je suis mis de côté, et je me retrouve cuisiné par deux personnes peu avenantes. Là c’est plus clair, on me demande de raconter toute ma vie, ma généalogie en long, en large, et en travers. Et surtout les religions de tout ce petit monde, et quand je dis que tout le monde est athée (en tout cas à partir de mes grands-parents), j’ai l’impression que c’est pire que tout. On me serine d’avouer ma foi musulmane, le fait que je vienne seul pour commettre un attentat. Aaaaah truc de ouf. Je n’en menais pas large du tout, jusqu’à ce que j’arrive à leur faire comprendre que je suis avec mon pote Diego, que je suis pédé et que je suis un mec bien quoi. Eh bien le pinkwashing était déjà bien enclenché, car ça a tout de suite détendu l’atmosphère. On m’a rapidement laissé partir, après avoir vérifié mon pedigree auprès de Diego. Mamma mia !

Dans un genre similaire mais un bon mix des deux : aéroport de Roissy CDG en 2011, on va visiter les Everglades. Pour la première fois de ma vie, j’entends mon nom en hauts-parleurs. Étonné, je vais au comptoir (c’était juste avant l’embarquement), et là je vois tout une bande de mecs, tous reubeus, et des flics américains qui sont là. Une personne vérifie mon passeport, et je vais rejoindre la bande de types. Un agent américain me prend en charge, et me dit en voyant ma tronche « Are you sure? Give me your passport! ». Mais après vérification, bah oui je m’appelle bien comme ça, et j’ai bien ma place parmi mes cousins éloignés. Il faut se déshabiller, et être fouillé de très près, et les interrogatoires commencent. Les mecs rigolent et attendent assez passivement que le temps passe. L’un me regarde en se marrant et dit « Hey frère, mais qu’est-ce que tu fous là toi ? ». Je ricane à mon tour et lui explique que mes origines algériennes sont sans doute la cause de ma présence. « Ah bah ça se voit pas, mais manifestement, c’est ça ! Nous on a l’habitude, c’est toujours comme ça. Ici et ailleurs. T’inquiètes dans 5 minutes, on est sorti de là. » Eh bien, c’est encore pire. Un flic est venu vers moi, et m’a dit en reluquant ma face pâlichonne « No, it’s fine. You, you can go back to the gate. »

J’ai appris par la suite que des logiciels analysent les patronymes et font ressortir des noms de manière statistique, mais aussi lié à des bases de données. Or à l’époque j’avais un terroriste qui avait un nom très proche du mien, et je me dis que c’est peut-être aussi cela qui a joué.

C’est donc la vie facile pour moi. Je suis ultra fier de mes origines (autant algériennes que portugaises ou françaises ^^ ) et de ce drôle de mélange, et cela ne m’a jamais nuit. Je bénéficie ainsi de ce « privilège » des français blancs ordinaires, mais je mesure bien à quel point les choses sont différentes pour d’autres. Ces quelques exemples anecdotiques sont quelque part un raisonnement par l’absurde, mais quand je me remets dans ces émotions (de stress, de peur, de honte, de gêne, de colère et d’incompréhension), je ne peux que ressentir un incommensurable vertige en rapport à ce que mon père et tant d’autres vivent au quotidien.

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10 Commentaires

  1. De manière très atténuée par rapport à nos cousins de l’autre côté de la Méditerranée, nous avons eu, surtout mon père, quelques tracas du fait de sa nationalité italienne. Au fil du temps, ça s’est tassé : il s’est fait naturaliser français, et les passages de douanes s’en sont trouvés grandement allégés, ceux qui étaient racistes en France s’en sont pris aux Arabes et les Italiens étaient devenus bien considérés, et puis lui-même s’est mis à avoir des cheveux blancs et à y gagner un air de vieux monsieur international. J’ai pris soin de donner à mes enfants des prénoms classiques et français, histoire de ne pas leur attirer d’ennuis. Mais qui s’italianisaient ou avaient un équivalent italien parce que quand même il ne faut pas exagérer. Alors je comprends ce que tu éprouves, on est du « bon » côté de la barrière mais avec des moments qu’en fait pas tout à fait, non. Ce qui fait de nous de bons alliés pour celles et ceux qui souffrent de discriminations complètes du fait de leurs origines.

    PS : Pour les recherches généalogiques, aviez-vous utilisé un site, un logiciel ? À force de retrouver d’anciens objets en sachant si peu de mes ancêtres, ça me titille de m’y mettre. Tu me l’avais peut-être déjà indiqué mais je ne l’ai pas retrouvé.
    Et pour le profil ADN, comment as-tu fait ?

    1. Je pense que c’est le même effet « retraité » qui s’applique pour mon père aussi. Et je n’en ai pas parlé mais il me semble aussi très clairement qu’il y a moins de racisme « ordinaire » en France, et il me semble que #lesgens ont moins de préjugés et plus aptes à oublier les couleurs de peau.

      Pour la généalogie, on utilise le site « Geneanet » qui est un des grands classiques français, Alex est aussi sur des sites américains plus internationaux comme « MyHeritage/FamilySearch ». Et le test ADN c’est 23andme.com :huhuchat:

  2. La ressemblance est, dit-on, dans l’oeil de celle ou celui qui regarde, de mon côté elle saute aux yeux.

    En dehors des problèmes de racisme qui sont une violence incroyable, j’adore la tendresse de ce billet quand tu évoques les générations d’avant :bisou:

  3. Ai vu ton père et ta mère à ton mariage : TU LEUR RESSEMBLES TELLEMENT A TOUS LES DEUX ! (Et cette photo de ton père, c’est juste hallucinant, c’est toi avec des cheveux et de la barbe !)

    Ton billet est tout doux et tellement bien tourné ! <3

    Et concernant la Bretagne, t'es breton d'adoption, chéri 🙂

  4. Disons que tu es un quarteron. Je ne trouve pas que ton père soit typé et toi qui en est le sosie tu ne l’es pas non plus. Les ressemblances vont au delà des apparences.
    Cela ne m’étonne pas que tu n’aies pas eu de problème d’identité à Cergy, les enfants n’y prêtent pas du tout attention au physique, ni l’origine ni le type ne définit pas la personne.
    Malek ça vient de Malik = roi ?

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