Une petite blague de pédé

L’insulte « pédé » est sans doute celle que j’ai le plus entendu à mon propos, bah… à peu près toute ma vie. Mouahahahah. Si je peux en rire aujourd’hui, c’est à la fois parce que je suis grand (it gets really better…), que j’ai survécu, et que le mot a largement été vidé de sa substance, notamment en étant approprié par les gays eux-mêmes, et que l’acceptation de l’homosexualité ayant nettement progressé l’insulte semble se raréfier chez nos compatriotes hétéros. Oooh on n’a pas encore le cul sorti des ronces, et l’insulte est encore trop commune (voire omniprésente) chez les gamins et ados, mais il me semble que dans mon environnement proche c’est vraiment peau de chagrin (sauf chez mon frangin…).

Or en ce moment on constate notamment sur Twitter, qui a mis en place un système permettant de relever les insultes homophobes et « pédé » en fait partie, plusieurs étranges phénomènes (plus ou moins imbriqués selon moi) liés à ce vocable. On a à la fois de véritables insultes, mais aussi des homos ou alliés notoires qui l’utilisent en mode « retournement du stigmate » (je rappelle que je suis le Président des Pédés ^^ ), mais également des SJW1 qui dénoncent cet usage qui les choque (et nous considèrent comme des boomers voire des victimes consentantes2), mais aussi des homophobes qui lancent de véritables vendettas pour faire fermer des comptes LGBTQI+ sous ce prétexte. Quand je vous parlais d’imbrications…

Il me semble voir de plus en plus de problématiques de ce genre poindre. Quand j’ai notamment vu les tags de transphobie ou racisme sur la fresque de Ralf Köning à Bruxelles, je pense qu’on est dans ce même genre de complexité et d’imbrication.

Mais alors, quand j’ai vu ressortir cette vidéo et des critiques évoquant un passage homophobe, je suis tombé de ma chaise. C’est un pur moment de comédie, et je ne vois pas comment on peut prendre cela au premier degré. Et c’est peut-être cela la complexité et l’imbrication, « à quel degré » doit-on prendre les choses ? Mais il n’y a pas de réponse parfaite, et chacun a le droit évidemment de choisir son « degré ».

Zabou et Pierre Deladonchamps aux Césars 2015

Et plus que des « dégrés », est-ce que « qui » parle et « qui » reçoit n’est pas le plus important. Ne peut-on pas rire de toutes les pires horreurs indicibles entre keupines ? Quelques blagues entre-soi ne sont pas du tout audible en public, de la même manière qu’un pédé peut dire le mot pédé, mais pas un hétéro, et parfois un allié mais ça dépend. Ah ah, mein gott la complexité du truc.

Il y a quelques mois (ouh là presque une année en réalité), je voyais par exemple ces deux contacts Facebook qui publient le même article à propos du traitement de l’homosexualité à base de LSD et mescaline dans les années 60. Du coup, Facebook propose le même lien avec les deux remarques, de ces types qui sont également homos (puisque 99% de mes contacts Facebook sont gays, puisque je suis un affreux communautariste Queer ^^ ). Et là c’est à mourir de rire, on a d’abord un message ultra sérieux et politique, et très très à la pointe des combats de ces dernières années, mais on a aussi son opposé exacte avec une blague de potache et un pote dont le réflexe est de dire « Soignez-moi ! » juste pour avoir de la drogue gratos. Eh bien selon moi, les deux sont parfaitement acceptables, et j’aimerais qu’on vive dans une société assez détendues du slip pour supporter les deux approches.

Après on peut facilement observer que les humoristes ont trouvé un moyen, il suffit de chacun de puisse plaisanter que de soi, et des « travers » de sa propre appartenance à telle ou telle caste. Les noirs rit des noirs, les juifs des juifs, les pédés des pédés etc. Evidemment, la limite est rapidement atteinte, lorsque les plus noirs trouvent de la blanchité dans les propos de ce moins noir, que des sépharades ne goûtent pas l’humour de cet ashkénazes, ou que les blagues de cet actif ne fasse pas rire les passifs. Vous voyez mon point ? Et je ne critique même pas cela, je comprends vraiment que la stigmatisation par l’humour est un véritable phénomène, et on a raison de ne pas tout refuser sous ce prétexte.

Et c’est en cela également que j’ai été bouleversé par Hannah Gadsby et son spectacle Nanette (déjà évoquée là). Elle y raconte très bien le processus d’autodénigrement dont elle ne veut plus. Et je comprends cela. Se moquer de soi peut s’apparenter à un geste libérateur sous forme de réappropriation puis d’inversion du stigmate, mais en réalité et au bout du bout, bah on continue à s’autodénigrer, et ce n’est tout de même pas super bon pour l’égo ni le moral.

L’exemple assez similaire mais pour un petit blanc cis de base serait sans doute celui de Paul Mirabel, dont le talent est manifeste, mais qui me trouble beaucoup pour les mêmes raisons que je viens d’évoquer.

Bah moi ça m’a mis mal à l’aise. Pourtant je comprends que ce soit libératoire et notamment pour des racisés qui subissent l’opprobre au quotidien. Mais c’est le récit d’une humiliation dégueulasse. Et cela reprend les gimmicks qu’on peut entendre des noirs contre les blancs par exemple. Et ce qui m’embête c’est que pour régler le problème d’une ségrégation, on a pour seule solution d’inverser la vapeur. On ne veut pas neutraliser, on veut gagner, on veut prendre la place des oppresseurs. Et c’est en cela, que c’est dégueulasse. Pas grand monde veut l’égalité, beaucoup veulent être calife à la place du calife.

Et malgré tout l’entre soi des puissants lui continue de fonctionner comme le coup des triparticularisés3, donc doit-on faire de même ? Oui on le doit sans doute pour être plus fort, mais on doit être plus intelligent, plus humble, plus inclusif. Et l’inclusion n’a pas de limite. Aucune selon moi.

Bon et voilà, j’ai commencé en voulant parler des pédés qui se font bannir sur touiteur et des insultes, et des « on ne peut plus rien dire », et puis j’ai dérivé. Mais bon ce n’est pas la première fois, et comme c’est encore très long, je suis tranquille pour rester inaperçu. Mouahahahahahah.

Notes de bas de page

  1. SJW pour Social Justice Warrior, ce sont des internautes qui se liguent pour défendre des idées ou idéaux, et parfois assez violemment, ou sans discernement.
  2. On parle de temps en temps d’intériorisation du stigmate, et c’est un vrai phénomène, il suffit de penser aux homos anti-folles par exemple.
  3. Oh ça s’est un truc que je remarque dans toutes les boites dans lesquelles j’ai bossé. Plus tu montes en hiérarchie, plus le nombre de particules augmentent (homme ou femme). Et tout en haut, c’est clairement le règle des Monsieur de Machin de Bidule de la Truc.
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6 Commentaires

  • J’ai quitté la France en 1980 et la Suisse en 1995, donc un les choses ont changé depuis « mon temps. » Mais je dois avouer avec été très choquée de te voir utiliser ce mot au début, probablement parce que ça faisait très longtemps que je ne l’avais plus entendu (à part les très rares fois où j’ai rendu visite à mon oncle), et que donc il n’est jamais réellement devenu si « normalisé » pour moi qu’il était « détaché » de sa signification d’origine. Donc j’ai continué à te lire parce que je me suis dit que peut-être que je pourrais « m’habituer » à lire ce mot s’il était devenu si « normal » que les personnes homosexuelles l’utilisent. (Et aussi pour les photos de chats.) Mais je n’y suis pas encore arrivée. Alors je continue à venir ici pour les chats et parce que je suis bien placée pour savoir que ce ne sont pas les mots qui doivent définir une personne.
    Ici, les choses sont un peu différentes, mais les jeunes utilisent quand même encore parfois le mot « gay » pour dire « stupide » ou « nul » ou « con. » Ca me dérange toujours énormément (et je le dis). Et on a exactement la même situation avec le « N-word. »

    • Comme tu as pu le comprendre en me lisant là, je pense aussi que je vais évoluer avec l’usage de ce vocable. Et je réponds finalement assez positivement à de plus jeunes gays ou queers qui me traîtent de « boomer » pour l’utiliser encore dans ce mode qui leur paraît tellement désuet. Ou alors je mourrai avec ça dans mon escarcelle ! :rire: Et d’ailleurs c’est étrange qu’en anglais le mot « queer » ne subisse pas la même chose, alors que sens sens originel est tout de même drôlement péjoratif, et quand on regarde de vieux film son utilisation en insulte paraît tout à fait au niveau de « faggot » et consorts.

      Tu as raison de citer le « N-word » car on est exactement dans le même ordre d’idée et d’usage. Et ça me dérange aussi. Tout cela n’est peut-être qu’histoire de transition après tout, et le mot disparaîtra avec la -phobie qui va avec. :huhuchat: Mais donc… jamais !!! :gene: :mainbouche:

      Le mot « pédé » reste l’insulte préférée de nos cours de récréation mais les enfant ne savent apparemment pas ce que ça veut dire en réalité. :merde:

  • Moi aussi je veux une société détendue du slip !!!
    Ce sera désormais mon slogan, ma revendication.

    Et cj’ai du mal à me faire traiter de boomer, parce que pour moi c’est mes parents. Faut que je détende mon slip.

    • Officiellement ce sont mes parents aussi, mais c’est devenue une expression générique relativement détachée de cette génération de l’après-guerre. :clindoeil:

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