Françoise

Temps de lecture : 7 minutes

J’ai souvent parlé de ma famille dans les premiers temps du blog, c’était un super sujet pour moi, à la fois avec un effet cathartique, et aussi parce que les anecdotes étaient parfois assez « blogable ». Mais les intéressés sont arrivés là, et évidemment ils ne l’ont pas forcément bien pris (et je le comprends aisément ^^ ). Globalement, on s’aime bien et on ne s’entend pas trop mal. Il y a des hauts et des bas, mais des valeurs pas trop délétères qui font que l’on reste soudés.

Mais la famille (comme mes cousines le scandent très sérieusement genre la firme) tient vraiment sur une drôle de conjonction. Des grands-parents arrivés de pays différents ou de régions, qui se sont tous retrouvés et connus à Paris. Et avec pour point commun des vacances à la campagne, il fallait alors prendre les grandes lignes du train depuis la gare Saint Lazare à l’époque, pour se rendre à Osny dans le Val d’Oise (qui était la Seine-et-Oise, ce truc gigantesque qui comprenait tout l’ouest de l’ïle de France et entourait Paris). Il s’agissait de beaucoup de familles nombreuses à l’époque, les fameux boomers vous savez. ^^

J’ai évoqué cette ville d’Osny, à laquelle je suis si attaché, dans un article qui a quinze ans aujourd’hui, mais qui reprenait bien la géographie de l’endroit où tout a commencé.

La rivière c’est évidemment la Viosne, là où tous les gamins ont appris à nager, et se sont connus dès leur tendre enfance. Quand mon oncle a commencé son discours pour honorer la mémoire de Françoise qui est récemment décédée, et raison pour laquelle j’étais à Osny ces derniers jours, c’est ce qu’il a cité, les premières rencontres et premiers jeux d’enfants près de la Viosne. Et ce sont 57 ans passés ensemble, qui ont pris fin dans une tristesse aussi déchirante que lucide.

Du côté de mon papa, il y a 8 enfants (6 filles et 2 garçons), donc ça en fait des oncles, tantes, cousins et cousines ! Et pour simplifier les choses, il y a eu des mariages « croisés », ce qui donne mes fameuses cousines-frangines dont j’ai souvent parlé. Allez, je vous refais le plan de table. D’abord mon papa et ma maman.

Jusque-là, ça va. Mais ajoutons un autre couple, dont la particularité est que la femme est la sœur de mon pôpa, et le mari est en même temps le frère de ma môman. Ah ah, faut capter hein ?

Continuons sur la fratrie, mais qui est plus une sororité comme vous l’aurez compris, de mon père, avec une autre sœur et son mari.

Et encore une autre frangine de mon père (Françoise) et son mari (et moi au milieu à 15 ans, heureusement que j’ai flouté ^^ ).

Et là, autre singularité, les deux derniers maris sont également cousins. Oui oui, je vous dis tout le monde se croisait pendant l’été, et les familles passaient les vacances ensemble. Donc tout ce petit monde s’est connu et fréquenté depuis tout minot. Et rien n’a changé, ils se sont mariés et sont restés liés, ils se sont au pire installés dans les villes limitrophes. J’ai toujours fréquenté mes oncles et tantes et mes cousins et cousines, on est parti en vacances ensemble et on se voyait le week-end, ou même à l’école puisqu’on a tous fréquenté les mêmes (« Aaaaah tu es le cousin/frère d’untel, eh bien dis-donc, je te tiens à l’œil ! »). Mon frère est même allé jusqu’à avoir la même prof d’anglais que ma mère avait eu elle-même au collège. Je ne connais qu’un cercle amical plutôt restreint à mes parents, et c’est principalement car les accointances familiales ont toujours été le plus gros de nos fréquentations.

C’est vrai que c’est assez différent de ma génération à moi. Déjà parce que mes cousins et cousines se sont mariés et ont eu des enfants, et donc il y a des belles-familles qui sont naturellement entrées dans la danse. Mais on est assez bon en intégration aussi. Hu hu hu. La grosse différence avec moi, comme pour beaucoup de pédésexuels, c’est qu’on se fait une famille amicale choisie importante, et donc ma famille biologique reste mon seul repère et repaire en la matière.

Et au final, même si mes parents sont divorcés aujourd’hui, tout cela explique que ça n’a presque rien changé au cercle familial et aux rapports des uns avec les autres. La résilience de cette famille est trop forte pour souffrir d’un truc aussi superficiel qu’un divorce. Hu hu hu.

Ces personnes, leurs enfants, leurs petits-enfants, leurs arrière-petits-enfants, c’est vraiment mon cercle familial de base. Et Françoise est la première à nous quitter. C’est un symbole aussi particulier, une première érosion de ce truc qu’on pense indestructible, mais qui ne l’est évidemment pas. Oh et j’ai conscience que c’est même une chance que ça n’arrive que maintenant en 2021. Il y a tellement d’accidents et de maladies qui nous privent de nos proches bien avant le grand âge. Mais c’est difficile aussi, car ce sont mes parents qui se retrouvent sur la sellette, cette génération qui est notre fondation, et dont on se demande ce qu’il se passera lorsqu’elle passera de marmoréenne à pulvérulente.

Françoise et son époux ont donc vécu 57 ans ensemble, et jusqu’au bout avec un amour très tangible et palpable pour nous tou·te·s. Je les ai toujours connu assez démonstratifs (par rapport aux autres) avec des gestes, des attitudes et une tendresse tout à fait manifeste. Cela n’est pas toujours un truc facile à assumer pour les enfants d’ailleurs. Je me souviens d’une copine dont les beaux-parents étaient ensemble depuis une quarantaine d’années et qui étaient juste complètement dingues l’un de l’autre. Les enfants étaient presque secondaires, et ceux-ci étaient assez complexés avec un repère pareil, et des relations conjugales qui ne seraient peut-être jamais « à la hauteur ». Je me demande si mes cousins se sont un jour sentis « challengés » par cela ou pas du tout.

L’enterrement au temps du Covid-19, c’est aussi une ribambelle de gens masqués, des personnes qui sont là mais ne peuvent assister à une cérémonie, faute de place pour le respect de la distanciation sociale. Et cette distance justement qui empêche les embrassades ou le contact, ce contact dont on a tant besoin à ce moment. Mais en conséquence de tout cela, les regards sont plus forts, plus appuyés, plus signifiants et plus pénétrants. Ils sont embués, souriants, peinés, mais aussi francs et sincères, ou au contraire fuyants et gênés. Chacun gère la mort à sa manière.

Une des choses qui définit mon oncle et ma tante c’est leur engagement politique et syndical. C’est aussi d’ailleurs un de leurs liens fort avec mon père. Je n’ai pas été étonné quand j’ai vu un nombre important de camarades à eux pour la cérémonie. J’ai reconnu quelques visages familiers, que j’ai vu quand j’étais enfant, notamment quand je partais en colonie de vacances. Et comme ils n’ont pas pu rentrer avec nous dans le bâtiment, ils ont fait une haie d’honneur pour accueillir Françoise. C’était très fort, très digne et très émouvant.

J’aimais beaucoup discuter avec Françoise, mais en réalité tout le monde aimait discuter avec elle (c’est d’ailleurs ce que mon chérichou aussi disait). Elle était très douée pour écouter les gens, pour ne jamais juger, pour écouter attentivement, et essayer de comprendre tout ce qu’on voulait lui expliquer. Mais surtout c’est sans aucun doute le premier adulte qui a été intéressé par l’adolescent qui sortait de l’enfance et tentait son premier discours articulé. Elle parlait d’adulte à adulte à tout le monde, à tous les âges, à tous les genres sans distinction. Evidemment, elle était dans la politique, la sociologie, et des sujets sérieux. A mon avis, les gamineries la faisaient grandement chier, et elle avait aussi ses côtés « dark » qui pouvaient la rendre assez flippante par moments. Cela n’avait pas dû être si évident d’ailleurs pour mes cousins quand j’y repense, ce sérieux et cette rigueur intellectuelle. Mais quelle écoute, quelle attention, et quelle considération d’autrui, peu en sont capables avec cette bienveillance et cette curiosité.

Et c’est pour cela que ses petites filles pouvaient se confier à leur grand-mère, et y trouver du réconfort mais aussi des conseils éclairés. Nous sommes une famille d’ouvriers et de travailleurs, et cette génération là n’a pas fait d’études longues (à vrai dire, la suivante pas trop non plus ^^ ), mais Françoise était fine et lettrée, et s’imposait par la clarté de sa parole et une certaine érudition. Elle et son mari sont des militants de longue date de gauche, bien sûr, et farouches défenseurs de l’ascenseur social, de l’accès à la culture pour tous, et de l’élévation de chacun à son potentiel maximum. On a pu parler ensemble des heures et des heures, et chaque fois qu’on se voyait je savais que j’allais pouvoir refaire un peu le monde avec elle et lui.

Comme le dit la chanson de Brel, celui des deux qui reste, se retrouve en enfer, et c’est ce qui était le plus manifeste et déchirant. Evidemment il y a toujours les enfants et les petits enfants, et « la vie continue » comme on dit, mais lorsque presque toute sa vie a été vécu en duo, on ne peut pas mesurer la perte abyssale, et la difficulté de concevoir même son univers sans cet autre soi.

Je reverrai toujours cette affiche quand j’arrivais chez eux, c’était un portait de Nelson Mandela et une affiche qui rappelait une manifestation pour la libération et la sortie de prison du combattant anti-apartheid. C’était un portrait saisissant, qui m’impressionnait quand j’étais petit, et qu’on m’a expliqué assez jeune, car c’était de ces combats que l’on partageait avec les enfants dans ma famille.

Ne méprise pas la mort, mais fais-lui bon accueil, comme étant une des choses voulues par la nature. Ce que sont en effet la jeunesse, la vieillesse, la croissance, la maturité, l’apparition des dents, de la barbe et des cheveux blancs, la fécondation, la grossesse, l’enfantement et toutes les autres activités naturelles qu’amènent les saisons de ta vie, telle est aussi ta propre dissolution. Il est donc d’un homme réfléchi de ne pas, en face de la mort, se comporter avec hostilité, véhémence et dédain, mais de l’attendre comme une action naturelle. Et, de la même façon que tu attends aujourd’hui l’instant où l’enfant qu’elle porte sortira du ventre de ta femme, tu dois semblablement attendre l’heure où ton âme se détachera de son enveloppe.

Et si tu veux encore un précepte tout simple, qui te touche le cœur et te rende accommodant entre tout à l’égard de la mort : porte ton attention sur les choses dont tu vas te séparer et sur les mœurs auxquelles ton âme ne sera plus mêlée. Il ne faut pas pourtant se buter contre les hommes, mais leur marquer de l’intérêt et les supporter avec douceur, sans oublier toutefois que la mort te délivrera des hommes qui n’ont pas les mêmes principes que toi. […]

Pensées pour moi-même, Marc-Aurèle. Livre 9 – III

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11 Commentaires

  1. Elle était super belle !
    Je suis fille d’un couple qui bien que fêtant en novembre ses 69 ans de mariage sont toujours très amoureux l’un de l’autre. Je sais que si l’un deux meurt, l’autre risque fort de n’y pas survivre, bien qu’ils soient indépendants malgré tout. Mais ils s’aiment tant. Et pour avoir toujours vu mes parents s’aimer, s’embrasser, se respecter, je ne peux pas dire que cela ait été pénible, difficile, bien au contraire. Car nous pouvions penser à nous, puisqu’eux étaient si bien ensemble. Nous avions notre liberté, et encore maintenant, les savoir heureux ensemble est sécurisant.
    Je déteste les enterrements covid, je trouve que c’est inhumain…

    1. Le plus difficile dans ce que j’ai pu voir chez des amis, c’était plutôt le challenge de réussir une aussi « bonne » relation pour soi. Et c’est assez dur quand ce n’est pas le cas, soit parce qu’on fantasme sur un truc impossible, soit parce qu’en effet on n’est pas dans ce type de relation, qui reste un truc tout de même très rare. :aheumchat:

  2. Matoo,
    Douces pensées de sympathie et de réconfort.
    Quel bel hommage à ta tante Françoise !
    Avec tes mots, on a l’impression de l’avoir un peu connue…
    Et tes mots, comme à ton habitude, sont intenses et chargés de vie.

  3. « Françoise est la première à nous quitter ».
    Ça me terrorise tellement. Je ne supporte pas de les voir vieillir.
    Toutes mes pensées pour vous tous.

    1. Oui c’est très très dur. J’en viens à me réjouir de ne pas avoir d’enfant, et de briser la transmission infernale du deuil. :huhuchat: (Propos intentionnellement débiles évidemment. ^^ )

        1. « […] c’est en donnant naissance que la femme devient coupable, coupable d’apporter la mort en même temps que la vie, coupable de donner la vie à un être condamné à mourir. »
          Oh merci, c’est exactement ce que j’avait en tête ! :chut: :mainbouche:

  4. Hommage très touchant à ta tante si jolie qui était si intelligente érudite et tant ouverte d’esprit  » je sais bien que la mort fait totalement partie de la vie mais sens qu’ elle fait mal et chier surtout pour ceux qui restent et c’est navrant pour ceux qui s’en vont » c’est pour cela qu’à titre personnel je préfèrerai partir avant les miens  » comme dans la superbe chanson du
    très cher Ballavoine.
    En tout les cas je suis de tout mon coeur avec toi.
    Ps: l’âme de ta tante doit être fière de toi de là haut que nous soyons croyants ou pas du tout ;de toute les façons les âmes de nos défunts n’ont pas avoir avec la foi pour moi c’est toute autre chose…

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