Veneno (mini-série)

Il y a assez peu de séries qui m’ont marqué à ce point. Et c’est même plus que cela, bouleversé et profondément touché, je ne suis pas ressorti indemne de ce visionnage. Ce n’est pas tant parce que c’est triste ou difficile à regarder, au contraire c’est plutôt agréable et prête souvent à sourire. Mais cette œuvre est selon moi majeure pour la représentation et l’histoire culturelle de la transidentité, et au-delà du féminisme et même du genre humain si je pousse le bouchon (un peu loin, Maurice).

Il s’agit en apparence d’un bête biopic, mais seulement en apparence. Car c’est celui de Cristina Ortiz Rodríguez, dite La Veneno, qui a été une starlette de la télé-trash espagnole pendant quelques temps dans les années 90. L’autre élément très original et saillant, selon moi, c’est que tout est basé sur le récit biographique, dont la partie fantasmée ou « mythonée » est parfaitement assumée, de Cristina à Valeria Vegas. La mini-série figure donc à la fois la vie de Cristina, mais également l’évolution de Valeria, elle-même femme transgenre, d’une autre génération.

La série est formellement impeccable, très bien tournée et montée, et avec une pléiades d’actrices très douées, et souvent très touchantes. On y voit pléthore de femmes transgenres, souvent travailleuses du sexe qui étaient des camarades de La Veneno dans le célèbre lieu de prostitution madrilène : el parque del Oeste. Et là on n’est pas dans l’imagerie papier glacée des magazines de la série « Pose », qui a d’autres vertus bien sûr, on est dans l’image d’Epinal de la trans du bois, et des opérations de chirurgie plus ou moins réussies. Mais on n’est pas que dans cela, tout au contraire, on s’attache rapidement à toutes ces femmes, et cela prouve encore qu’il ne sert à rien de vouloir absolument « donner une bonne image ». Cela même s’il faut se débarrasser des clichés, et c’est aussi ce que la série propose avec finesse, délicatesse et vérité (notamment au travers du personnage de Valeria).

Cette mini-série de 8 épisodes propose une progression chronologique de la vie de Cristina Ortiz Rodríguez (1964-2016), de son enfance à son décès assez récent. Mais tout commence par une rencontre. Il faut dire que la Veneno est une ancienne vedette « de bas étage » de la télévision espagnole, c’est une personnalité connue un peu comme Lolo Ferrari, Lova Moor ou la Cicciolina en Italie. C’est à dire des femmes ultra-sexualisées et sur-exploitées pour faire rire, faire parler ou sans doute exciter certains. Mais on sent rapidement que la Veneno a été reconnue aussi pour sa verve complètement dingue, son comportement haut en couleur, et bien entendu pour sa transidentité. Des extraits des émissions où elle a participé sont montrés (ils sont rejoués avec le cachet de l’époque), et on devine des shows de fin de soirée à la Ardisson ou Dechavanne, jouant délibérément le côté bas-fond et faussement underground. Elle est à moitié à poil à jouer avec son corps sculptural, à vanter son activité de prostitution, et à rembarrer les gens avec des réparties aussi vulgaires que charismatiques et hilarantes. Je me dis que le personnage Agrado d’Almodovar avait sans doute une parenté avec Cristina, rétrospectivement.

La rencontre que j’évoque doit avoir lieu (j’imagine) dans la fin des années 2000, nous avons un garçon adolescent à l’allure androgyne qui est ultra fan de la Veneno et qui apprend qu’elle est dans sa ville. Il fait alors des pieds et des mains avec sa bonne copine pour retrouver l’ancienne célébrité. Il réussit à la rencontrer, la femme au visage abîmé et vieilli a gardé sa fierté et son franc-parler, et rapidement, dans le cadre de ses études, il lui propose d’écrire sa biographie. Le garçon deviendra Valeria Vegas, et Cristina commence à lui raconter sa vie. La meilleure amie de Cristina qui l’héberge et qui entend la plupart des confessions de la Veneno s’exclame souvent qu’elle affabule complètement. Mais cela va tellement bien avec le personnage, que cette incertitude factuelle n’est pas gênante. Elle concourt au contraire au souffle épique de cette destinée singulière.

Chaque épisode permet de suivre à la fois le fil contemporain avec la relation amicale qui s’affirme entre Cristina et Valeria, l’évolution de cette dernière, et l’image de trans d’aujourd’hui qu’elle véhicule avec beaucoup d’espoir et d’optimisme, surtout en contraste avec Cristina qui explique clairement que le travail du sexe n’a jamais été un choix (même si elle n’est absolument pas dans une posture victimaire), mais l’unique voie de subsistance. Une grande partie des épisodes est l’illustration de ce que raconte la Veneno, sous forme de longs flashbacks. Et cela commence donc dans les années 70, dans son village d’Adra, en Andalousie, avec la figure déjà bien affirmée de Joselito. On assiste à l’ambiance familiale assez délétère, et bien évidemment une homophobie parfaitement instituée.

Le second épisode a été la claque monumentale pour moi. Quelque chose de très fort qui m’a laissé les larmes aux yeux, chose très très rare pour moi, à la fin de l’épisode. il s’agit de l’adolescence de Joselito, et son affirmation en tant que gay dans son village, son rapport à sa maman particulièrement violent, et un long gouffre de désespoir avant de fuir. Mais le truc c’est que ce n’est pas par des images insoutenables, ni une narration triste à mourir, c’est beaucoup plus subtil et très bien écrit. Et sur le coup, cela parle, je le pense, à absolument tous les « queers » ou allosexuels (tout ce qui n’est pas hétéro en somme).

Plusieurs comédiennes trans se succèdent pour incarner Cristina qui devient la Veneno, surnom qu’on lui a affublé de sa sulfureuse réputation au Parque del Oeste de Madrid, et elles sont toutes absolument brillantes. Daniela Santiago qui l’incarne dans son âge d’or de passage télé et de célébrité est épatante, et elle irradie l’écran avec une force et un magnétisme orphique ! Les penchants naturels de Cristina et ses fréquentations (notamment ses relations amoureuses) ne laissent pas de doute quant au devenir incertain de la jeune femme, qui perd un peu la tête à mesure qu’elle gagne de l’argent.

C’est ce qui est drôle d’ailleurs avec ce personnage, c’est qu’on est totalement absorbé par ce qui lui arrive, mais qu’elle n’est pas forcément très sympathique, notamment dans sa manière de considérer ses amies proches. Et pourtant, d’être dans ses baskets comme cela, on comprend mieux sa personnalité et ses travers, et on a envie de lui pardonner. La série est vraiment loin d’être hagiographique, et en cela on y croit d’autant plus.

Vraiment, j’ai rapidement pensé à Lolo Ferrari qu’on voyait aussi à la télévision quand j’étais plus jeune, et qui était invitée sur les plateaux pour les mêmes raisons, mais qui n’avait sans doute pas une personnalité aussi forte et résiliente. Et en réalité, il y a tant de jeunes femmes comme cela, si on y ajoute plus récemment Loana, Zahia ou Nabilla. Même si ces deux dernières sont l’air d’avoir tiré leur épingle, il n’en reste pas moins que l’on se repaît régulièrement (et moi inclus) de femmes comme cela, et c’est vraiment naze. Cette série sur la Veneno m’a vraiment mis encore plus en perspective cette époque particulièrement violente et trash à ce sujet. Et de voir l’envers du décor avec cette biographie sensibilise encore plus au mal qui a pu être fait à ces personnes, sous couvert de starification à la petite semaine.

Bon je n’insiste pas plus, mais vous aurez compris que c’est une mini-série à voir de toute urgence. C’est brillamment écrit et joué, c’est passionnant et ça vous embarquera peut-être comme moi beaucoup plus loin que ce que pourriez croire de prime abord.

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2 Commentaires

  • Pour mesurer l’impact de la série, petite passe d’armes à l’Assamblée sur la Loi trans où Pablo Iglesias explique à un député d’extrême droite que Paca la Piraña a fait son service militaire et pas lui (et la ministre d’économie qui lui demande « Paca qué?? » :rire:) : https://youtu.be/ETu55sb8iKc

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