Le village des secrets (Sylvie Lassalle)

Temps de lecture : 5 minutes

C’est toujours super tendu de parler d’un bouquin écrit par quelqu’un que l’on connaît (même si ce n’est que par blog interposé). Je peux réussir à en parler sans en dire du mal en me concentrant sur ce qui m’a plu, mais ça me laisse toujours une certaine amertume. Et pour les gens qui me demandent explicitement de lire leurs bouquins, c’est compliqué car je ne peux vraiment pas mentir sur mon ressenti. Après comme ici, quand j’ai décidé de lire de mon propre chef, au moins je peux faire l’impasse d’un article (même si je déteste cela) plutôt que de dire du mal d’une oeuvre qui est toujours une masse de travail considérable, et un véritable marmot pour son auteur. Mais là si j’en parle, c’est que j’ai lu, et alors j’ai aimé, mais alors j’ai même en l’occurrence vachement aimé !!! ^^

Sylvie Lassalle était une blogueuse que je fréquentais assidument sur les Internets, et dont j’aimais beaucoup la plume. Je la savais prof de français, et j’avais été content d’apprendre qu’elle avait sorti un roman fin 2019. J’avoue avoir d’abord zappé l’affaire car il n’était pas disponible en numérique, et c’est vraiment devenu ma manière quasi-exclusive de consommer des livres depuis pas mal d’années. Et puis, un peu par hasard, j’ai récemment tapé son nom dans ma liseuse pour voir avec bonheur que le bouquin était là !!!

D’un mot, je me suis régalé de ce roman de terroir, vous savez le genre qui fleure bon la garrigue, a un goût d’huile d’olive et dans lequel on entend les cigales chanter. On est dans un petit village près de Toulon, Vescaut (ne le cherchez pas sur une carte, il « n’existe pas« ), en 1912, avec la méditerranée par très loin, et le chemin de fer qui arrive, mais surtout avec des histoires de famille comme on en trouve seulement les subliminales traces dans des registres d’état civil. C’est d’ailleurs en faisant des recherches généalogiques que l’autrice a eu l’idée de cette histoire et de ce « village des secrets », comme absolument tous les villages de France, de Navarre et du monde entier. C’est drôle comme ces archives, qui était sous clefs dans les mairies, étaient déjà publiques, mais considérées comme des documents avec classification secret défense. Mais aujourd’hui, nous sommes tous à quelques clics de notre histoire personnelle, et j’ai déjà largement évoqué le sujet avec un de mes ancêtres parmi les plus espiègles.

Pour l’ambiance et le souffle à la fois provençal et romanesque, j’ai souvent pensé à Pagnol ou Giono. Pour l’action, les péripéties et les personnages, c’était « Downton Abbey » mâtiné d’une bonne série de l’été genre « Le vent des moissons » ou le « Château des Oliviers », d’ailleurs je suis persuadé qu’elle tient là un roman dont l’adaptation pourrait cartonner en France sous cette forme. Mais surtout c’est très très bien écrit, ultra documenté et absolument haletant de la première à la dernière page.

Nous suivons principalement Jules Toussaint qui revient au village après tout une carrière militaire dans les colonies. Il avait fui un père violent et avait saisi sa chance, pour revenir une fois avoir fait son temps dans l’armée, et bénéficier enfin d’un poste « réservé ». Mais surtout il veut en filigrane se trouver une femme à épouser dans le coin. Sa sœur, Marguerite, est restée dans la ferme familiale, et doit faire face à une expropriation d’une partie de leurs terres pour faire place au chemin de fer. Camille Sambrescaut a rapidement des vues sur Jules, et ça a plutôt l’air d’être partagé, même si Horace Leconte et Camille sont drôlement complices… Il y a aussi un couple original avec Hyacinthe et Prunelle Lapierre qui sont respectivement instituteur et institutrice du village. Ils sont très amis avec Anna Anceli, qui est une femme célibataire et indépendante qui est reconnue en tant que photographe de talent, en même temps que discrètement conspuée pour être un peu trop libérée (pour l’époque).

Petit à petit, les mystères s’ajoutent aux mystères, et à mesure que les secrets de famille, et pire, se révèlent, on se rend compte que c’est à la fois extraordinaire, et en même temps parfaitement commun. Toutes les familles sont tellement dysfonctionnelles !! Mais avec en plus cette ambiance provençale où l’on sent déjà les remugles de la Grande Guerre, et avec tout un tas de rappels historiques qui ont beau avoir un siècle (ce qui est au fond assez récent), on (enfin moi) les a plus ou moins occulté. Il y a notamment cette présence surréaliste de l’opium et ses fumeries, justement là à Toulon, où des gens s’y droguent en toute légalité et horreur.

Deux faits historiques importants, et dont j’ignorais tout, viennent émailler le récit de manière importante, d’abord l’explosion du Cuirassée Liberté en 1911, mais surtout des scandales sur des exactions commises par des militaires gradés sur des conscrits de bataillons disciplinaires. Il y a notamment cette histoire d’Albert Aernoult qui a défrayé la chronique à l’époque, même si je n’en avais jamais entendu parler.

Fils d’un ouvrier terrassier, Albert Aernoult exerce d’abord le métier de couvreur. Fin 1905, il participe activement à la grève des terrassiers du métro, qui prend place dans la grande vague en France des grèves dures de 1905-1906. Pour échapper aux poursuites sous le gouvernement de Clemenceau « briseur de grèves », il s’embauche aux mines de Courrières (Pas de Calais) ; il est condamné par défaut à deux ans de prison. De retour à Romainville, il est arrêté et passe dix mois à la prison de la Petite Roquette à Paris. À sa sortie anticipée en 1907, devançant l’appel au Service militaire, il signe un engagement de trois ans dans l’armée. Pour purger une peine de quelques jours d’emprisonnement, le commandement militaire l’envoie au camp de discipline du pénitencier de Djenan El Dar dans le sud algérien. À son arrivée, il subit de tels sévices qu’il meurt le lendemain même.

L’opinion métropolitaine est alertée par un autre soldat envoyé aux « Bat. d’Af. », lui aussi ancien terrassier, le lyonnais Émile Rousset, qui adressa au journal parisien Le Matin, une lettre de témoignage sur les horreurs commises dans ces bataillons disciplinaires. Les militaires montent alors contre lui une accusation de meurtre d’un autre soldat ; c’est « l’affaire Rousset ». Émile Rousset est en effet défendu par un Comité créé à Paris et comprenant non seulement des camarades anarchistes ou libertaires, mais des syndicats, la Ligue des droits de l’homme, la presse socialiste d’époque : la Guerre sociale et l’Humanité, et des personnalités de gauche. Le non lieu est prononcé le 24 septembre 1912. Cette campagne permet le retour du cercueil d’Albert Aernoult qui est conduit au columbarium du cimetière du Père Lachaise à Paris, le 11 février 1912, au milieu d’une foule considérable. Émile Rousset n’est libéré que huit mois plus tard ; incorporé au Maroc en 1914, il connaît encore les mauvais traitements des militaires qui cherchent à le traduire en conseil de guerre. Il poursuivra son action militante libertaire jusqu’à sa mort, à soixante-dix-huit ans, en 1961.

Notice AERNOULT Albert, Louis par René Gallissot et Jean Maitron, version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 20 mai 2020.

Ce qui est étonnant c’est que ce type n’a pas de page Wikipédia francophone, uniquement anglophone.

Je ne divulgâche pas, mais c’est très important pour l’intrigue du bouquin. Le talent de l’autrice consiste justement à mêler ces informations à un flot narratif qui coule agréablement, avec un bon mélange de dialogues et de descriptions, un langage parfois poétique mais pas empesé, vraiment j’ai été sous le charme de sa plume.

Personne ne saurait jamais les secrets de leurs commencements. Leur premier baiser eut un goût de caramel et d’immortelle. Jules ne connaissait pas cette douceur et Anna l’avait oublié. Ils découvrirent ensemble, sans avoir à l’apprendre, la joie des corps unis dans une même harmonie. Ils croyaient avoir perdu les fils de leur vie et voilà que d’autres broderies apparaissaient, dans des couleurs qu’ils n’avaient pas imaginées.

Le village des secrets (Sylvie Lassalle)
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9 Commentaires

  1. J’ai eu la très grande chance de rencontrer Samantdi quand elle était encore Samantdi, on est allées visiter le viaduc de Millau ensemble il y a très longtemps! Et moi aussi j’ai beaucoup apprécié ce livre et surtout son aspect historique. J’ai été particulièrement impressionnée par toutes ces recherches très poussées dans tellement de domaines intéressants (la ligne de train, les militaires, etc.). (https://cestpasmoijeljure.com/2019/11/17/les-ptits-defis-du-dimanche-soir-11/)

  2. Et je suis heureux de lui avoir donné quelques éléments ferroviaires, il n’y quelques erreurs de date mais aucune erreur sur les descriptions et puis c’est 1 roman il fait rêver et c’est le principal. Et bravo à notre copine :bisou:

  3. Oh la la merci Matoo ! c’est une magnifique chronique très fouillée et complète ! Je suis vraiment contente qu’il t’ait plu.
    Le petit deuxième arrive dans quelques mois, me voilà maintenant addict à la broderie de mes petites histoires sur fond de grande Histoire.
    Bloguer pendant toutes ces années m’a servi d’entraînement et m’a aussi purgée de tout ce qui relevait de ma propre vie. Cela a ouvert un espace pour créer des personnages, une fiction.

    1. C’est génial qu’un second arrive si vite ! Je suis super content pour toi, et je trouve assez remarquable le processus que tu décris. J’ai hâte de lire l’autre roman alors !!! :bisou: :ok:

  4. Oui, voici un livre à lire si ce n’est pas encore fait 😉 Quand je l’avait chroniqué sur mon blog, je me rappelle avoir dit que dans son écriture, sa description des paysages, des lieux des gens, cela me rappelais des sensation d’enfance à la lecture des Pagnol, Gionio, Clavel…
    Maintenant on attend le prochain 🙂

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