Sigmund & Épictète

Temps de lecture : 5 minutes

J’ai été frappé par ce tête-à-queue qui ne me semblait pas du tout évident. J’étais en train d’écouter Les chemins de la philosophie sur France Cul, et en ce moment ils aident les futurs bacheliers à réviser l’épreuve de philo. J’écoute ces séries tous les ans, ce sont des super rappels sur les bases de la philosophie, et c’est marrant d’écouter les profs jouer le jeu. Je sélectionne les épisodes à écouter selon mon intérêt, et là un truc sur l’inconscient, forcément j’ai voulu jeter une oreille.

J’ai évoqué en filigrane ou plus précisément à quel point mon tout premier cours de philosophie au lycée a littéralement changé ma vie. Je sais que cela peut paraître stupidement adolescent (oxymore ^^ ), mais je me souviens très précisément de ce choc intellectuel et de cette sensation de clairvoyance sur moi-même qui m’a extraordinairement frappé, et je n’étais plus le même. Commencer l’apprentissage de la philosophie par une introduction à la psychanalyse et donc Freud, et donc « La conscience et l’inconscient », paraît assez étrange, et de prime abord, éloigné des concepts philosophiques, tels qu’on les imagine en cette période charnière entre adolescence et âge adulte.

Ces notions basiques de psychanalyse, malgré tout ce qui a pu tomber sur la tronche de Sigmund depuis, restent selon moi un vade-mecum essentiel à tout être humain. Et pour moi, ça a été une manière de me connaître, de m’auto-analyser, telle que je n’aurais jamais pu le concevoir seul. Cela a aussi été une méthode pour atteindre une certaine ataraxie1, qui ne m’a pas quitté depuis, et dont je loue l’efficience me concernant. Ce n’est d’ailleurs pas un truc facile ou évident à faire, et la citation suivante décrit bien ce dont il s’agit.

J’apprendrais beaucoup plus tard que l’esprit ne se présente pas comme ça à la porte du caché. Il ne suffit pas de vouloir pénétrer dans l’inconscient pour que la conscience y aille. L’esprit temporise, il fait des aller et retour, il atermoie, il hésite, il guette et, quand le moment est venu, il s’immobilise devant la porte comme un chien d’arrêt, il est paralysé. Il faut alors que le maître y aille lui-même et fasse lever le gibier.

« Les mots pour le dire » — Marie Cardinal

Cette fameuse « ataraxie » est un pur langage de stoïcien, et Marc-Aurèle m’est tombé dessus par hasard cette même année de terminale, parce que ma mère avait récupéré des bouquins de la fille d’une collègue qui avait passé son bac, et se débarrassait de vieux ouvrages inutiles [sic]. J’ai évidemment énormément glosé sur Marc-Aurèle dans ce blog, mais en l’occurrence mon livre des Pensées pour moi-même était suivi du fameux Manuel d’Épictète, et j’ai donc découvert les deux en même temps.

Autant les pensées pour moi-même de Marc-Aurèle sont devenues un vrai guide au quotidien, autant le Manuel d’Épictète m’avait surtout marqué par son premier chapitre. Or c’est ce chapitre qui était cité dans l’émission, et rapproché de ce sujet « Peut-on vivre en paix avec son inconscient ? ».

Extrait de l’émission « Peut-on vivre en paix avec son inconscient ? » — Citation du Manuel d’Epictète par Vincent Schmitt.

Il y a des choses que nous contrôlons et d’autres que nous ne contrôlons pas. Ce que nous contrôlons, ce sont nos jugements, nos opinions, nos objectifs, nos désirs, nos peurs — en bref, nos pensées et nos actions. Ce que nous ne contrôlons pas, c’est notre apparence physique, la classe sociale dans laquelle nous sommes nés, notre réputation aux yeux des autres, la richesse, la célébrité, le pouvoir ou les honneurs qui pourraient nous être accordés.

[Tant que nous restons dans notre sphère de contrôle, nous sommes naturellement libres, indépendants et forts. En dehors de cette sphère de contrôle, nous sommes faibles, limités et dépendants.]

Souviens-toi donc que si tu fondes tes espoirs sur des choses que tu ne contrôles pas, ou si tu considères comme t’appartenant des choses qui appartiennent aux autres, tu seras susceptible de trébucher, de tomber, de souffrir et de blâmer les Dieux et les hommes. Mais si tu concentres ton attention seulement sur ce qui te concerne et laisse aux autres ce qui les concerne, alors tu seras maître de ton esprit. Personne ne pourra te blesser ou te nuire. Tu ne t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras rien malgré toi, personne ne te nuira et tu n’auras pas d’ennemis.

[Si tu souhaites la sagesse et la tranquillité, libère ton attachement de tout ce qui est hors de ton contrôle. C’est le chemin vers la liberté et le bonheur. Si tu ne veux pas seulement la sagesse et la tranquillité, mais aussi le pouvoir et la richesse, tu risques de compromettre les premiers en essayant d’atteindre les seconds. Et en chemin, il est absolument certain que tu perdras liberté et bonheur.

A chaque fois qu’une idée pénible ou une contrariété apparait dans ton esprit, rappelle toi de te dire « Ce n’est que mon interprétation, pas la réalité elle-même ». Puis examine-la et demande toi si elle est sous ton contrôle ou au contraire hors de ton contrôle. Et si c’est hors de ton pouvoir de la contrôler, dit simplement « Cela ne me concerne pas » et laisse la aller.]

Manuel d’Epictète — Chapitre 1 (publié vers 125 Ap JC)

Il y a aussi chez Marc-Aurèle des évocations de cette nature, mais chez Épictète c’est tellement clair et net, que ça m’avait marqué. J’utilise ce précepte depuis tout ce temps là, et c’est sans doute un des plus importants pour la tranquillité de l’âme. Hu hu hu. On peut agir sur ce qui est en notre contrôle, et là il faut se démener. Quant à ce qui est en dehors de notre contrôle, il n’y a aucun intérêt à se prendre la tête à ce propos. Or on a tendance, parce que c’est la facilité, à se concentrer sur des choses sur lesquelles il est vain de penser qu’on puisse y changer quoi que ce soit. Et on se rend souvent malheureux vis à vis de cela. Fréquemment c’est lié à une personne de notre entourage dont on se plaint d’ailleurs. Et en cela, j’aime aussi le conseil de Marc-Aurèle que je trouve des plus justes.

Les hommes sont faits les uns pour les autres ; instruis-les donc ou supporte-les.

Pensées pour moi-même — Marc-Aurèle (Livre 8 – LIX)

En revanche , je trouve assez drôle de lire les thématiques listées par le philosophe comme étant ou pas de notre contrôle. A ce niveau, je pense que chacun doit juger de ce qui dépend ou pas de soi.

Bref, tout cela pour dire que j’étais content d’ouïr cette incursion stoïcienne dans le monde de Sigmund. ^^

Notes de bas de page

  1. L’ataraxie (du grec ἀταραξία, signifiant « absence de troubles ») apparaît d’abord chez Démocrite et désigne la tranquillité de l’âme ou encore la paix de cette dernière résultant de la modération et de l’harmonie de l’existence. L’ataraxie devient ensuite le principe du bonheur (eudaimonia) dans le stoïcisme, l’épicurisme et le scepticisme. Elle provient d’un état de profonde quiétude, découlant de l’absence de tout trouble ou douleur.
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10 Commentaires

  1. J’ai un peu de mal avec: « A chaque fois qu’une idée pénible ou une contrariété apparait dans ton esprit, rappelle toi de te dire « Ce n’est que mon interprétation, pas la réalité elle-même ». Puis examine-la et demande toi si elle est sous ton contrôle ou au contraire hors de ton contrôle. Et si c’est hors de ton pouvoir de la contrôler, dit simplement « Cela ne me concerne pas » et laisse la aller. »

    Une idée peut très bien ne pas être sous mon contrôle mais je ne peux pas pour autant dire d’elle « Cela ne me concerne pas ». Un exemple tout simple mais un peu extrême: ton enfant vient de mourir. Ce n’est pas sous ton contrôle évidemment mais ca te concerne un peu quelque part.

    1. Je l’entends dans un sens un peu différent, et justement la perte d’un proche est un exemple qui me parle, et qui me fait souvent passer pour un extraterrestre, ou pire. En effet, selon moi lorsqu’on perd quelqu’un, le plus difficile c’est vraiment avant la mort de la personne, et c’est là où tous les efforts doivent être mis pour lui apporter du réconfort et de l’attention. Cela dépend complètement de soi. En revanche après le décès, ce n’est pas le fait d’être concerné ou pas par la personne (évidemment qu’on est concerné), mais c’est selon moi que l’on n’est plus en contrôle, il n’y a plus rien à faire qui ait un quelconque effet. La « messe est dite », littéralement. Et donc à ce moment là, je laisse aller. Se laisser bouffer par sa souffrance est « inutile » et donc un simple exercice de raison en libère.

      J’y suis plutôt bien arrivé suite à des ruptures ou à des moments difficiles de ma vie. Je suis du genre à ne jamais ressasser ce qui s’est passé, et ni à refaire les films avec des « si ». Mais je n’ai jamais perdu un parent ou un enfant, donc j’imagine que c’est une autre paire de manches.

      Cela n’empêche la tristesse ou de payer un tribut (émotionnel) à un proche disparu, mais on ne m’entendra jamais dire que c’était injuste, ou que la maladie est cruelle, ou demander des raisons ou encore imaginer des scénarios alternatifs.

  2. Le décès était un exemple mais si on en prend un autre: la mort a venir d’une personne qui est évidemment hors de ton contrôle. D’après Epictète, il faudrait laisser cette contrariété « laisser aller »… Pas évident et surtout un peu égoïste, non?

    Dire « cela ne me concerne pas » donc « je laisse aller » en parlant de la douleur de qq’un d’autre parce que c’est « hors de mon contrôle », ce n’est pas un peu égoïste?

    1. On ne se comprend pas bien du coup. Il ne s’agit pas de laisser tomber des choses ou des gens, mais de ne pas se laisser emporter par des tourments sur lesquels on ne peut avoir aucune action. :doigt: :huhuchat:

  3. La « matu » suisse n’inclue pas la philosophie comme le bac français, donc je n’ai jamais étudié la philosophie en profondeur, mais j’ai pas mal lu de trucs intéressant par intérêt pendant ma jeunesse. Si je devais définir ma « philosophie de vie » d’aujourd’hui, je pense que je pencherais plutôt bouddhiste, avec l’idée que rien n’est permanent et donc qu’on ne contrôle rien du tout et donc que donc ça ne sert à rien de s’attacher/s’énerver/s’attrister de ce que la vie nous offre (ou jette à la figure).

    1. Oui le bouddhisme a étendu à l’extrême la notion d’ataraxie, en allant jusqu’à l’atteinte de la bodhi. :ok:
      Je ne vais pas jusque là, mais le stoïcisme depuis vingt-cinq ans est un sacré partenaire pour moi. :chut:

  4. Mais… nous ne contrôlons pas nos peurs, nos désirs, ni même complètement nos jugements (quand ils sont également le fruit de nos « Bauchgefühle »)…. Et nos joies, nos douleurs ?
    Nous pouvons les « apprivoiser », ce qui déjà ne serait pas mal :clindoeil:

    1. C’est à chacun de définir son contrôle sur les choses et ses émotions bien sûr. Il me semble que c’est un exercice aussi de distanciation, tout cela se travaille. Et cela apporte au final pas mal de tempérance et de sérénité. Comme pour toutes choses dans le monde, tout est question de dosage et d’alchimie. :clindoeil:

  5. Je crois que ce qui est de notre contrôle ou pas n’est pas aussi dichotomique que ça. Bien sûr que la mort d’un proche condamné est hors de mon contrôle, mais beaucoup de gens, dans cette situation, veulent par exemple contrôler leurs émotions. J’ai déjà eu un proche d’une patiente à l’hôpital qui m’a demandé « comment faire pour aller bien ? ». Ma réponse : « Vous voulez aller bien, maintenant ? ». L’acceptation est plus de l’ordre émotionnel et le contrôle de l’ordre des comportements (dans une certaine mesure).

    1. Mais c’est cela, tu estimes le contrôle que tu as sur les choses / comportements, et tu laisses tomber ou bien tu te démènes émotionnellement. :doigt: :clindoeil:

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