La phrase la plus longue (et centenaire)

C’est via cet article d’Alice, que je me suis interrogé sur ce titre : Sodome et Gomorrhe de Proust ? Vraiment ? C’est vous dire à quel point je n’ai rien lu de Proust pour ignorer le titre du 4ème volet d’À la recherche du temps perdu. Et donc comme un bon petit internaute, je suis allé me renseigner sur Wikipédia. ^^

J’ai vraiment été sincèrement étonné de découvrir qu’un bouquin publié en 1921 évoquait de manière aussi ouverte l’homosexualité, et que des personnages allosexuels avaient l’air d’y pulluler. Je vous dis je ne connais que dalle sur le petit Marcel, sinon qu’il était pédé lui-même quoi (et tout ce qu’on peut savoir sur sa saga littéraire quand on est humain, c’est-à-dire plutôt pas mal au vu de son omniprésence culturelle), et son évocation chez Besson.

J’ai surtout été enchanté de découvrir la plus longue phrase de cette série de romans cultes. Je savais déjà qu’il faisait des phrases à rallonge, mais 900 mots !!

Sans honneur que précaire, sans liberté que provisoire, jusqu’à la découverte du crime ; sans situation qu’instable, comme pour le poète la veille fêté dans tous les salons, applaudi dans tous les théâtres de Londres, chassé le lendemain de tous les garnis sans pouvoir trouver un oreiller où reposer sa tête, tournant la meule comme Samson et disant comme lui : « Les deux sexes mourront chacun de son côté » ; exclus même, hors les jours de grande infortune où le plus grand nombre se rallie autour de la victime, comme les Juifs autour de Dreyfus, de la sympathie — parfois de la société — de leurs semblables, auxquels ils donnent le dégoût de voir ce qu’ils sont, dépeint dans un miroir qui, ne les flattant plus, accuse toutes les tares qu’ils n’avaient pas voulu remarquer chez eux-mêmes et qui leur fait comprendre que ce qu’ils appelaient leur amour (et à quoi, en jouant sur le mot, ils avaient, par sens social, annexé tout ce que la poésie, la peinture, la musique, la chevalerie, l’ascétisme, ont pu ajouter à l’amour) découle non d’un idéal de beauté qu’ils ont élu, mais d’une maladie inguérissable ; comme les Juifs encore (sauf quelques-uns qui ne veulent fréquenter que ceux de leur race, ont toujours à la bouche les mots rituels et les plaisanteries consacrées) se fuyant les uns les autres, recherchant ceux qui leur sont le plus opposés, qui ne veulent pas d’eux, pardonnant leurs rebuffades, s’enivrant de leurs complaisances ; mais aussi rassemblés à leurs pareils par l’ostracisme qui les frappe, l’opprobre où ils sont tombés, ayant fini par prendre, par une persécution semblable à celle d’Israël, les caractères physiques et moraux d’une race, parfois beaux, souvent affreux, trouvant (malgré toutes les moqueries dont celui qui, plus mêlé, mieux assimilé à la race adverse, est relativement, en apparence, le moins inverti, accable qui l’est demeuré davantage) une détente dans la fréquentation de leurs semblables, et même un appui dans leur existence, si bien que, tout en niant qu’ils soient une race (dont le nom est la plus grande injure), ceux qui parviennent à cacher qu’ils en sont, ils les démasquent volontiers, moins pour leur nuire, ce qu’ils ne détestent pas, que pour s’excuser, et allant chercher, comme un médecin l’appendicite, l’inversion jusque dans l’histoire, ayant plaisir à rappeler que Socrate était l’un d’eux, comme les Israélites disent de Jésus, sans songer qu’il n’y avait pas d’anormaux quand l’homosexualité était la norme, pas d’antichrétiens avant le Christ, que l’opprobre seul fait le crime, parce qu’il n’a laissé subsister que ceux qui étaient réfractaires à toute prédication, à tout exemple, à tout châtiment, en vertu d’une disposition innée tellement spéciale qu’elle répugne plus aux autres hommes (encore qu’elle puisse s’accompagner de hautes qualités morales) que de certains vices qui y contredisent, comme le vol, la cruauté, la mauvaise foi, mieux compris, donc plus excusés du commun des hommes ; formant une franc-maçonnerie bien plus étendue, plus efficace et moins soupçonnée que celle des loges, car elle repose sur une identité de goûts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire, et dans laquelle les membres mêmes qui souhaitent de ne pas se connaître aussitôt se reconnaissent à des signes naturels ou de convention, involontaires ou voulus, qui signalent un de ses semblables au mendiant dans le grand seigneur à qui il ferme la portière de sa voiture, au père dans le fiancé de sa fille, à celui qui avait voulu se guérir, se confesser, qui avait à se défendre, dans le médecin, dans le prêtre, dans l’avocat qu’il est allé trouver ; tous obligés à protéger leur secret, mais ayant leur part d’un secret des autres que le reste de l’humanité ne soupçonne pas et qui fait qu’à eux les romans d’aventure les plus invraisemblables semblent vrais, car dans cette vie romanesque, anachronique, l’ambassadeur est ami du forçat ; le prince, avec une certaine liberté d’allures que donne l’éducation aristocratique et qu’un petit bourgeois tremblant n’aurait pas, en sortant de chez la duchesse s’en va conférer avec l’apache ; partie réprouvée de la collectivité humaine, mais partie importante, soupçonnée là où elle n’est pas étalée, insolente, impunie là où elle n’est pas devinée ; comptant des adhérents partout, dans le peuple, dans l’armée, dans le temple, au bagne, sur le trône ; vivant enfin, du moins un grand nombre, dans l’intimité caressante et dangereuse avec les hommes de l’autre race, les provoquant, jouant avec eux à parler de son vice comme s’il n’était pas sien, jeu qui est rendu facile par l’aveuglement ou la fausseté des autres, jeu qui peut se prolonger des années jusqu’au jour du scandale où ces dompteurs sont dévorés ; jusque-là obligés de cacher leur vie, de détourner leurs regards d’où ils voudraient se fixer, de les fixer sur ce dont ils voudraient se détourner, de changer le genre de bien des adjectifs dans leur vocabulaire, contrainte sociale légère auprès de la contrainte intérieure que leur vice, ou ce qu’on nomme improprement ainsi, leur impose non plus à l’égard des autres mais d’eux-mêmes, et de façon qu’à eux-mêmes il ne leur paraisse pas un vice.

Sodome et Gomorrhe (Marcel Proust)

Je me suis surpris à lire cela avec assez de plaisir pour me demander si je ne devrais pas réparer cette grosse lacune, et lire un bouquin de lui. En tout cas, à cent ans d’écart, c’est troublant de lire un texte qui parle aussi clairement d’homosexualité, même si le jugement est cruel et bien d’époque, et d’une communauté qui existait sans doute déjà. Bref, je garde ça dans un coin de ma tête.

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8 Commentaires

  • Tu peux te lancer sans problème dans le premier tome « Du côté de chez Swann » qui est époustouflant, pas si compliqué à lire que cela et présente la fameuse madeleine assez rapidement !
    Quant aux autres… J’ai trouvé que « À l’ombre des jeunes filles en fleurs » démarrait bien — ça fait bizarre de parler de l’oeuvre de Proust ainsi —, mais qu’ensuite ça demande un véritable effort. Quant au troisième, je suis dessus de temps en temps car sa lecture me prend plus de temps que prévu.
    Mais il est vrai que ses phrases interminables ne sont pas ce qu’il y a de plus rebutant chez lui. Concernant cet exercice, je te recommande Roberto Bolaño (« Les détectives sauvages » et surtout « 2666 » qui est un chef-d’oeuvre) plutôt que Marie NDiaye qui me laisse sur ma faim.

  • J avais dévoré en trois jours un amour de Swann pour le bac; je m étais juré ensuite de lire toute l œuvre… le confinement m a semble une belle opportunité, mais pas trouvé le temps.. j ai quand même fini “la recherche” que j ai adoré, et je compte bien continuer ! Quand à « sodome et gomorrhe », j avais lu les 50 premières pages avec surprise de découvrir la description du « gaydar » de façon assez subtile et donc très littéraire. Et étonné de me rendre compte que cela avait été écrit si « tôt »…. Je m etais dit que je continuerai à lire, mais qu il fallait sans doute lire ce qu il se passait avant…. Bon, je finirais peut-être dans 3 ou 4 ans?!

    • Cela me paraît un très beau projet de longue haleine, prends ton temps !! Clairement cette citation m’a donné envie de découvrir l’œuvre, même si j’ai toujours été rebuté par la longueur indécente des phrases. :gene:

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