Les SEGPA

Et là, vous vous dites : « Mais pourquoi ? ». Et je vous réponds ici de manière tout à fait circonstanciée et détaillée. Car j’ai démarré un programme de mentorat dans le cadre d’une association, dans laquelle je commence tout juste à m’investir, et j’ai un tout nouveau filleul qui est un gars de 14 ans qui adore aller au cinéma, mais qui en a peu l’occasion. Bref, il m’a tout de suite proposé : « LES SEGPA !! ». J’ai essayé de feinter en proposant plein d’autres films et en lui disant que ça ne me disait vraiment rien, et que j’avais peur que ce ne soit vraiment pas bien du tout. Mais il a tenu bon quand j’ai dit que je voulais lui faire plaisir, donc les SEGPA nous sommes allés voir. (C’est moi qui décide la prochaine fois. ^^ )

J’y allais avec toute l’appréhension et les préjugés du bobo que je suis. Et malgré tout cela (oh purée et le fait que ce soit produit par Hanouna), je n’ai pas trouvé que c’était un navet impossible à regarder, c’est même carrément regardable, et j’ai ri plusieurs fois (oui, oui), mais surtout ce n’est ni plus ni moins que « Les sous-doués » d’aujourd’hui. Ce film de Claude Zidi de 1980 n’est certes pas considérés comme un chef d’œuvre du cinéma français, mais c’est une comédie assez culte avec son côté nanard années 80 presque assumé. Après c’est parfois très maladroit, parfois moisi d’un « male gaze » qui m’est personnellement insupportable, mais c’est aussi plutôt drôle dans le genre potache, au prisme banlieusard mais pas seulement, superficiel comme une blague à la con dans une classe d’école, et avec quelques efforts de narration pour embarquer un propos secondaire qui n’est pas complètement foiré et parfois même plutôt bien senti. Après le bilan n’est pas bon je l’avoue sans vergogne, et ce n’est pas un bon film. Mais je suis content de l’avoir vu, car je noircissais carrément plus le truc sans jamais en avoir vu une seconde (si, j’avais vu la bande-annonce au cinéma).

Je crois que son plus gros souci c’est de démarrer sur un malentendu, et sur un sujet de fâcherie bien légitime : il ne fallait pas appeler ce truc « SEGPA ». Ces Sections d’enseignement général et professionnel adapté c’était les CPPN à mon époque, et on les connaissait en effet comme des cancres qui avaient plusieurs années de plus que les autres, et qui mélangeaient des indécrottables nihilistes qui étaient contre l’école, des personnes souffrant d’un handicap, d’autres qui avaient de vraies et sincères difficultés d’apprentissage, des jeunes gens avec surtout des difficultés familiales et sociales (tous les drames imaginables) mais aussi des étrangers ou réfugiés qui apprenaient aussi en même temps notre langue (et certains qui cumulaient plusieurs de ces caractéristiques) etc. Or dans ces classes, la situation était tellement catastrophique avec des élèves qui empêchaient le déroulement normal des cours, que c’était plus une garderie, et que les quelques-uns qui auraient vraiment pu utiliser cette classe comme un tremplin ou une véritable aide, étaient plutôt entraînés vers la sédition complète. (En tout cas, c’était ça « de mon temps »…)

Mais ces SEGPA actuels ont vraiment à cœur d’aider les élèves (pas plus pas moins qu’avant d’ailleurs, j’imagine), et notamment de leur redonner confiance, alors clairement tout le corps enseignant se sent carrément insulté, et tous les journalistes ont écrit à quel point cette stigmatisation par proxy dans le film était insupportable. Ne serait-ce que pour les quelques-uns que cela peut toucher négativement, il était bien plus habile et neutre de considérer cette bande comme les cancres ou les asociaux ou les inadaptés, ou simplement (et moins stigmatisant aussi) les rigolos du collège. Après c’est né de ça, puisque c’est une web série sur le net, donc ils ne pouvaient pas faire autrement, mais en réalité cette dimension exacte de SEGPA n’est absolument jamais évoquée dans le film, et en le regardant je n’ai pas bien vu ce qui pourrait toucher négativement un élève actuel dans ces sections.

En revanche, ce qui est évoqué et qui est un peu le fond de l’histoire, c’est le fait que les établissements peuvent toucher des aides pour accueillir des élèves en difficulté, et aussi que beaucoup d’établissements essaient de se débarrasser des élèves les plus gênants et les plus « nuls ». Que ce soit vrai ou pas, ce n’est pas un mauvais début de fiction.

Et c’est ce qui arrive à cette bande là. Il s’agit de Ichem Bougheraba, Walid Ben Amar, Arriles Amrani, Abd-el-Kader Biskri, Charles Nyobe, Lahssen Amari et Anthony Pinheiro. Le nom Bougheraba est présent trois fois dans le générique car on a le rôle titre avec Ichem, mais aussi Ali et Hakim Bougheraba à la réalisation. On peut aussi ajouter Emma Smet (fille de David Hallyday) qui a un rôle important dans le film.

La bande des SEGPA donc se retrouve virée de leur collège, mais par un miracle tout à fait inattendu, ils atterrissent dans un collège-lycée hyper prestigieux de la région de Marseille (ce sont des marseillais, j’ai oublié de le préciser). Le proviseur les accueille à bras ouvert, ainsi qu’un CPE plus suspicieux qui essaie tout de suite de les mettre au pas. Evidemment on a une histoire d’amour qui tient la trame du film entre Ichem et Emma Smet. Tout démarre sur un malentendu entre eux, et Ichem qui évite de montrer qu’il est en SEGPA (en troisième) avec la fille qui va passer son bac et quitter le lycée. Mais ils se retrouvent dans ce fameux collège-lycée, dont le proviseur est le père de la fille en question. Le scénario n’est pas le plus original, mais il est de toute façon un prétexte pour s’amuser, donc on ne va pas non plus demander la lune.

Chacun des gars de la bande est une sorte de cliché qui fait qu’on a un assemblage à la fois hétéroclite mais qui représente pas mal de « taxons ». ^^ Ichem Bougheraba est le personnage principal et il faut avouer il est hyper charismatique, très joli garçon et avec une tchatche irrésistible (et donc plutôt de bonnes répliques en bouche). Il est vraiment très attachant et sympathique, et son prisme qui rayonne sur tout le film en fait un personnage clairement au-dessus du lot.

A propos des clichés, des blagues et des trucs plus ou moins bien sentis… Certes les clichés sont enfilés en série dans le film, mais selon moi ça peut fonctionner quand on ne se prend pas au sérieux, quand on est tellement absurde que c’est nawak et qu’on ne peut plus vraiment prendre au pied de la lettre ce qui est montré. Et c’est là où sincèrement ce n’est pas complètement raté. Et pourtant avec un personnage de petite taille, on pouvait s’attendre au pire.

Quand on a les premières scènes où Anthony Pinheiro est maté par l’aigle mascotte du lycée en mode « je vais t’attraper », c’est assez inquiétant. Et en effet, alors que les SEGPA sont invités à une fête où il faut être déguisé, et qu’ils arrivent en Gardiens de la Galaxie (scène absolument drolatique), et vous devinez qui est en costume de Rocket, ce dernier se fait attraper par l’aigle en sortant de la soirée. Je me suis vraiment dit « merde vraiment les gars ? ». Mais en réalité, le mec passe l’intégralité du film à essayer de revenir de Sicile, car l’Aigle l’a lâché dans la méditerranée. Il passe par la Grèce, par la Croatie, etc. Et en fait, ça devient un running gag (il revient dans les 5 dernières minutes du film, avec un mot d’absence pour ses 9 mois de retard) qui finit par vraiment fonctionner tant c’est complètement n’importe quoi, et qu’il est traité comme une sorte de quête héroïque digne d’un Monty Python.

Idem pour le rôle du nerd absolu avec Walid Ben Amar, car il est tellement tellement cliché poussé au maximum que ça finit par faire rire tant c’est absurde. Et il devient ultra pote avec les autres geeks du lycée à base de salut vulcain et d’oreille d’elfe. Ce n’est pas toujours drôle, mais encore une fois en poussant le truc au bout du bout, allez ok ça prête à sourire.

Je suis vraiment très partagé sur l’image des LGBT… Ce qui est positif c’est qu’au moins on ne peut pas dire que nous sommes invisibilisés. Et clairement, il n’y a aucune discrimination dans le film, aucune remarque directement lgbtphobe n’est à déplorer. Mais la représentation se limite à des homos qui sont pom-pom girl (mais encore une fois sans aucune critique, même une situation assez positive au final), et un des gars qui emballe en soirée une personne plutôt queer qu’il prend pour une femme (mais dont on ne sait jamais explicitement si c’est le cas ou pas, et on s’en balance évidemment). En tout cas, son acte est considéré comme un gag, et il est décrié pour cela. Donc là clairement, le bât blesse. J’ai tout de même été surpris par cette inclusion vraiment très très importante pour un tel film, bien plus audacieuse et ratissant plus large que bien des films d’auteurs du moment. Vraiment surprenant, et plutôt agréable.

En revanche, le « male gaze » est terrible lorsque les gars draguent. Là, il y a encore des efforts à faire… On se croit encore dans un clip de rap, où les nanas tombent pour des gars vraiment pas à la hauteur, et on est dans des schémas très très traditionnels et archétypiques au final.

Il est également difficile de suivre la morale du film, sinon que les cancres retournent la situation et prouvent que ce sont des gens biens, et au final capables même de suivre des études bien motivés (donc une meilleure morale que les sous-doués qui réussissent en trichant). Mais là on se perd tout de même, dans des schémas très très simplistes et manichéens, avec les méchants blancs bourgeois, et les gentils de l’autre côté. C’est un choix assumé pour le film, et j’imagine que c’est une vision qui permet au moins une certaine catharsis.

J’ai eu beaucoup de mal avec la scène finale, qui a pourtant le mérite de reboucler avec la scène d’intro. Le film démarre avec Ichem Bougheraba qui pique des accessoires à des gens sur la plage pour se faire une panoplie bourge pour impressionner Emma Smet. Ils se font tancer par deux racailles très identifiées comme telle, et dont on sent la menace et la violence sous-jacente. Mais le pied de nez est assez malin car Ichem Bougheraba leur file tous les trucs qu’ils vient de voler, et les voyous se font arrêter par la police. On retrouve une scène similaire à la toute fin du film où les amoureux se disent enfin la vérité, et où on retrouve les deux agresseurs. Ils sont encore plus violents et menaçants et en quête de vengeance, mais cette fois c’est Ichem Bougheraba qui leur pète la gueule de manière parfaitement viriliste et macho, encouragée par sa meuf qui en plus leur dit que son mec va les niquer etc. Alors là ça m’a vraiment beaucoup (choqué et) déçu. ^^ Et sur la relation entre les deux tourtereaux, et sur le déferlement de violences, et sur tout ce que ça indique…

Pour finir sur une note positive, j’ai vraiment adoré deux moments en forte résonnance dans le film, et finalement assez subtils. Il y a en effet deux moments où ils sont déguisés, la première fois j’en ai parlé c’est en Gardiens de la Galaxie, et ils sont plus vrais que nature, vraiment très drôle. Mais la seconde, c’est lorsqu’ils entre chez leur proviseur pour essayer de piquer les sujets du brevet, et là ils sont déguisés en personnages de jouets de Toy Story. C’est beaucoup moins évident à reconnaître, et ce n’est pas jamais clairement dit, mais j’ai trouvé ça vraiment ultra drôle et référencé.

Donc ce n’est pas une grosse daube impossible à regarder, et ça m’a surpris, et même agréablement surpris. Je pense qu’il était facile de le mettre directement à la poubelle, parce que Hanouna ou parce que tiré d’une web-série. Mais il y a un vrai charme là-dedans, une certaine habileté créative, une envie de prouver quelque chose parfois maladroitement mais je crois, j’espère, avec plutôt une bonne intention. et c’est cette bonne intention que je choisis de mettre en exergue et de retenir. Je doute qu’on trouve de grands et longs papiers sur ce film, donc au moins j’aurais apporté ma petite contribution pour essayer d’apporter une opinion un peu contrastée.

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4 Commentaires

  • Moi ce que j’en retiens, c’est que tu parraines un jeune de 14 ans et je trouve ça super chouette 🙂 J’ai fait ça à un moment et effectivement, il fallait négocier habilement pour arriver à faire des trucs sympas selon mes critères de temps en temps (mais qui finalement lui plaisaient aussi beaucoup, heureusement). C’est chouette quand les deux personnes font des trucs inhabituels et finalement passent des bons moments.

    • Oui c’est bien cool d’avoir commencé ça, et je pense que ça va bien coller entre nous. J’ai dit que j’avais cédé pour la première mais je l’allais le trainer à un truc bien chiant pour me venger, ça l’a fait rire et il est partant. (Mais en vrai, il adore cuisiner, alors je l’invite à un cours de pâtisserie le mois prochain. :huhuchat: )

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