Et soudain tout s’éteint (David Belliard)

J’aime bien lire les romans des gens que je connais, parce que c’est à la fois un hommage à ce qu’ils ont produit, mais aussi parce que j’essaie de les retrouver dans les interstices de la narration. Là c’est à la fois un auteur qui n’est pas un pote, mais que je connais de loin depuis maintes années, et que j’ai croisé deux trois fois avec plaisir. Mais il n’y a pas à chercher beaucoup l’homme derrière l’auteur puisqu’il s’agit d’un écrit purement biographique. David Belliard a perdu sa maman pendant la pandémie, et en pleine campagne des municipales (il était tête de liste des écolos à Paris). Il raconte dans ce livre la perte de sa maman, mais il livre surtout un récit familial intime et profondément marqué par son histoire de « transfuge de classe ».

J’aime parfois des bouquins parce que je m’y retrouve et m’y identifie, ou au contraire je suis alpagué par des mécaniques très éloignées de mes propres crédos. Là c’était étrange, étrange car je sais qui me parle à travers ce livre, et parce que j’avais l’impression de m’entendre pendant une partie non négligeable de l’ouvrage. On a également presque le même âge, et bien sûr l’homosexualité en commun qui aide aussi, j’ai été troublé par beaucoup de passages. J’ai aussi été touché par la perte de sa maman, et avec toute cette identification, je n’ai pu m’empêcher de me projeter dans une situation équivalente, ce qui m’a profondément attristé (et c’est affreux comme sensation, car en pensant ainsi à une mort prochaine de ma propre maman, je me dis que je provoque l’événement, et je sombre dans une spirale de culpabilité et de frayeur, ouai ouai ^^ ).

Avec les mois qui ont passé, mes nuits sont devenues plus calmes. Mais je garde toujours, dans les interstices de mon mauvais sommeil, l’espoir fou de te faire revenir. Il faut être face à l’abysse qu’est l’absence pour saisir ce que veut dire la fuite de sens, être au centre de la tempête qui chasse tous les mots pour comprendre comment on peut devenir dingue de vouloir éviter le vide et le chaos. Et on fait tout pour s’accrocher à ce que nous n’avons plus, et moi, aujourd’hui, je t’écris, mais tu es déjà morte.

Et soudain tout s’éteint (David Belliard)

J’ai beaucoup pensé au bouquin de Gilles Leroy, « Maman est morte« , qui est certes plus littéraire et raffiné sur le pur plan de l’écriture (le bouquin est bien écrit, mais n’a pas un style dingue selon moi), mais qui décrivait aussi très bien la douleur de la perte de sa maman, ainsi que le rapport de classe et cette fichue homosexualité qui nous met dans une relation maternelle toujours très passionnelle et complexe. Le décès de la maman de David Belliard est l’élément déclencheur pour revenir sur sa relation à elle, mais aussi sur un coup dans le rétro de son existence. On découvre la famille prolo en province, la douloureuse homosexualité façon Menie Grégoire, mais aussi l’émancipation par les études, la vie parisienne et le lien ténu avec sa famille. Essayer de ne pas trahir les siens, sa maman comme lien ineffable avec son ancienne vie, comme tout cela me parle évidemment. Hu hu hu. Donc inutile de dire que ça m’a beaucoup touché, et interpellé. (Et son frère s’appelle Mathieu en sus. ^^ )

C’est terrible car j’ai eu cette conversation (la citation ci-dessous) avec ma mère, quand je lui racontais moi aussi comment ça se passait dans telle ou telle famille de mes (« nouveaux ») amis. Le passage raconte précédemment qu’une personne de la famille (éloignée) a tué son frère dans un accident de chasse.

Quelle ne fut pas ma surprise quand j’ai commencé à fréquenter celles de mes nouveaux amis, rencontrés durant mes années d’études, à dîner avec leurs parents, à boire avec leurs frères, à faire la fête avec leurs sœurs. J’ai vu les marques d’affection, les embrassades, le pied-à-terre à Paris des grands-parents qu’on se prête entre cousins, l’appel qu’on passe à un oncle pour un stage, le petit coup de pouce permanent. Tu sais, elles ne sont pas parfaites, ces familles, tu m’avais rétorqué sèchement alors que je te racontais tout cela. Sans aucun doute, elles charrient aussi leur lot de non-dits et de jalousies recuites, de secrets et de douleurs. Mais j’ai pu voir que ces familles gardent toujours au fond d’elles la préservation de leur intérêt commun. Elles ont compris le bénéfice de la solidarité et de l’entraide. Et nous, à Tranqueville et ailleurs, depuis des lustres, qu’avons-nous fait, à part passer notre temps à nous détruire ? Et voilà, ils se tuent entre eux, tu avais dit, dépitée. Tu aurais pu dire et voilà, nous nous tuons entre nous, entre membres d’une même famille, d’une même caste, d’une même communauté de destin. Il a tué son frère. Les pauvres sont les premiers ennemis des pauvres.

Et soudain tout s’éteint (David Belliard)

J’ai mis hors-ligne depuis quelques articles qui parlaient justement un peu trop de ces conversations avec ma maman. Hé hé hé. Cette distanciation des choses m’a toujours paru dingue, c’est toujours « eux » et jamais « nous ».

J’ai aussi comme l’auteur toujours trouvé absolument remarquable d’être repéré immédiatement dans une foule par les gamins les plus débiles et violents. Et c’est bien vrai, « les prédateurs flairent le sang ». Il y a aussi du Eddy de Pretto et du Edouard Louis dans pas mal de ces moments du livre.

Adieu donc le tennis, adieu le judo, bonjour le club de foot, les camarades brutaux et leur amitié virile. Je n’en ferais qu’un an, les mercredis après-midi, silencieux dans un coin du bus et la peur au bide de devoir prendre des douces avec ces garçons tous plus forts que moi et qui, comme tous les adolescents, flairaient la faiblesse et la fragilité comme les prédateurs flairent le sang.

Et soudain tout s’éteint (David Belliard)

Je partage aussi évidemment les points de vue de bobo de gauche écolo de David Belliard sur les gilets jaunes, et j’ai reçu de ces volées de bois verts quand je l’ai écrit clairement, mais j’en assume encore tous les mots. Et ce court passage traduit tellement bien, avec toute l’acuité et le recul anecdotique, la complexité d’une tel jugement à l’emporte-pièce, je le reconnais.

Naïvement, je ne pensais pas que tu aurais de la sympathie pour eux. J’imaginais que, quelque part, tu ne partirais pas vers la tentation de la sédition, que tu aurais encore un peu de confiance dans le système et sa capacité à se transformer de l’intérieur. Que tu aurais un peu de confiance en ton fils. Des fois, j’ai l’impression qu’on ne vit pas dans le même monde, et aujourd’hui plus qu’à l’époque, j’ai bien compris que cette sentence était définitive. Un jour, tu trahiras, et ceux qui nous défendront, ce ne sera pas toi, malgré le sang qui nous unit, malgré l’histoire et l’enfance, malgré la politique et tes belles paroles, ce sont eux, sur les ronds-points, dans le froid, avec ces gilets jaunes mis comme des pardessus — ces même gilets que pourtant tu auras tant voulu que je fuis car non, non, il ne faut pas que tu ailles travailler sur les chantiers comme ton père. Alors je répétais doctement mais l’écologie c’est aussi pour vous, prisonniers de la voiture et du fuel à remettre tous les six mois dans la cuve du garage, pour vous libérer de tout ça, pour nous redonner du pouvoir sur un système qui nous réduit à des objets de consommation, je répétais tout cela dans nos discussions le soir autour d’une tisane, histoire aussi de te prouver que je continuais, de là où j’étais à m’occuper de vous. Mais la préoccupation de la fin du monde avait trop de mal à se lier avec celle de la fin du mois.

Et soudain tout s’éteint (David Belliard)

Et ce dernier passage que j’ai déjà moi-même écrit sous des formes différentes. Hu hu hu. Le pouvoir démiurgique des mots et de la rhétorique n’est vraiment que poudre aux yeux, en tout cas pour ceux pour qui les codes sont différents. Je sais aussi que je garderai ma pudeur de pauvre, mais c’est vraiment une bonne chose selon moi. Et même si parfois on peut plus ou mieux emballer la réalité, ça ne reste que des faits, des corps, la vie et la mort… Pulvérulence pour tout le monde !

J’ai longtemps cru que poursuivre des études, et les nouveaux mots qu’elles autorisaient, rendrait dicibles les sentiments. Après tout, la bourgeoisie a bien fait de la description de son quant-à-soi son fonds de commerce littéraire. Mais tout cela était un mythe, les habitudes étaient bien trop lourdes. Chez nous, on ne dit pas ce qu’on ressent, ou alors en se mettant une bonne cuite. J’aurai au beau me fader Proust et Rimbaud, cela n’aura donc eu aucun effet. Je garderai toute ma vie la pudeur des pauvres. Toute cette littérature pour, à la fin des fins, le silence et l’impuissance, la peur d’être inutile, et ce sentiment de vide. Quelle escroquerie.

Et soudain tout s’éteint (David Belliard)

Donc vous voyez, ce n’est pas un chef d’œuvre de ouf, mais il m’a bien plu son bouquin à David. Je pense qu’on peut tous y trouver son compte, parfois dans l’identification, souvent dans la compassion et dans l’appréciation d’une écriture tout en délicatesse et en touches intelligentes et sensibles.

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