Mon père ce pédagogue

J’ai toujours été maladroit, et peu manuel comme mec. De tout gamin et même aujourd’hui, je suis un lamentable bricoleur, et très peu habile de mes dix doigts (enfin… bon, oui… ça dépend de ce que j’en fais). Je faisais tomber plein de trucs, je cassais beaucoup, je renversais à foison, je me pétais la gueule en vélo, je m’écorchais les genoux, je m’éclatais sur le trottoir juste en alignant un pas après l’autre. Evidemment, pour ne rien arranger, mais je suppose que c’est le travers de tous les parents, on ne manquait jamais de souligner ces défaillances avec hilarité dans toute la famille. Un phénomène qui m’a tôt conforté dans l’intériorisation, et dans une vie introspective où je me suis révélé un peu plus maître de mes « actes ». Moins je bougeais, moins je risquais de faire des conneries, et de me faire remarquer.

Malgré tout, j’avais bien progressé depuis tout môme. Mais seul mon père a compris un jour que je ne fonctionnais pas comme tout le monde, pas comme mon frère, et qu’il suffisait d’un déclic pour faire des miracles. Mon père a toujours été le scientifique de la maison, mais aussi le féru de culture dans tous les domaines. Très tôt, il nous parlait de politique, de géographie, d’histoire, de phénomènes chimiques ou physiques… Ma mère était plus littéraire, et surtout plus encline à nous rosser lorsque nous déconnions. Mon pôpa, en tant qu’enfant plus ou moins maltraité je suppose, n’a jamais pu lever la main sur nous ou même nous menacer. C’était simplement au-dessus de ses forces. Ainsi lorsque ma môman finissait par clamer : « Malek, dis-leur quelque chose !! ». Il nous regardait avec un air sévère, mais quelques secondes plus tard, sa moue devenait rictus, puis sourire, puis franchement éclat de rire. On se retenait quelques secondes avec mon frangin, mais on finissait par rigoler comme des baleines. Et ma môman cédait aussi à l’hilarité générale, non sans geindre sur ce mauvais exemple qui ferait certainement de nous des mafieux ou des trafiquants de drogue (« et ce sera ta faute !!! » ajoutait-elle à l’adresse de pôpa).

Mais le truc que mon père a compris un jour, et qui m’a ouvert un nombre considérable de portes, c’est bêtement lorsque j’ai voulu apprendre à ouvrir une boite de conserve. J’adorais voir mes parents découper les couvercles de boites de conserve avec ce petit objet contondant qui me paraissait faire des miracles. Je ne comprenais pas comment un si petit bout de métal pouvait percer une telle épaisseur, et ainsi découper ce curieux disque métallique brillant. Mes parents s’étaient évertués à me montrer comment faire, mais ce n’était pas la peine. A 9 ans, je ne savais pas me servir d’un ouvre boite, et à me voir faire ma mère craignait que je ne m’estropie avec.

On me montrait, on prenait même mes mains pour que je le fasse en même temps, mais rien n’y faisait. Et puis, un jour mon père a dit : « En fait, peut-être qu’il ne comprend pas comment ça marche ? Peut-être faut-il simplement lui expliquer ? ».

C’est alors qu’il m’a expliqué comment fonctionnait vraiment ce processus. La boite était composée de métal blanc, une fine épaisseur de métal en fait, et puis il en avait profité pour me toucher un mot à propos de Nicolas Appert et de sa fabuleuse invention de l’appertisation qui avait permis l’invention de la conserve en boite. Nous étions passé à l’ouvre boite avec sa petite lame tranchante très dure, et puis au pourquoi du comment. Il fallait faire une forte pression sur un point localisé du métal (regarde, la rainure au bord guide la lame, et elle aide aussi au perçage) avec la pointe. Et en calant l’ouvre boite sur le bord, en exerçant un simple appui, ça s’enfonçait tout seul. Il suffisait de renouveler l’opération, et l’ouvre boite filait tout seul le long de la rainure.

Je lui avais souri et j’avais dit « J’ai compris. ». J’ai pris l’ouvre boite, je l’ai positionné (je n’avais pas capté qu’il était coincé, et qu’il fallait le caler !) et j’ai appuyé, et miracle, ça a marché. J’ai un peu galéré pour la première fois, mais manifestement j’avais compris. Mes parents ont aussi compris que j’étais simplement un peu chelou, mais qu’en m’expliquant le pourquoi du comment j’arrivais à beaucoup mieux me débrouiller manuellement. Il m’a toujours suffit d’un déclic « théorique » pour maîtriser un truc « empirique ».

J’aime bien me rappeler de ces petites billevesées, car elles me confirment aussi tout ce que je dois à mon pôpa et ma môman.

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