Les enfants du plastique

Thomas Clément est un blogueur que je connaissais (de blog seulement), mais je n’achète pas forcément tous les bouquins des blogueurs que je lis (non, non). Là j’étais intrigué par le titre et la couverture, mais surtout attiré par la maison d’édition. En effet, « Au diable Vauvert » est une petite maison d’édition indépendante qui publie notamment Poppy Z. Brite, et qui a une ligne éditoriale souvent audacieuse et singulière.

Il s’agit là d’un roman d’anticipation sur le thème de l’industrie musicale, une anticipation à très court terme puisque nous ne sommes qu’en 2010, mais aux implications assez futuristes. En effet, le téléchargement pirate n’existe plus et les chanteurs traditionnels ont quasiment disparu aux profits de simulations vocales synthétiques, et surtout pour le profit des fonds de pension qui sont derrière tout cela. Etude marketing à l’appui, le monde de la musique est largement dominé par « Unique Musique » qui produit industriellement chansons et chanteurs, et en récolte tous les bénéfices et dividendes. A la tête de cette société hégémonique trône Franck Matalo, le héros du livre, une enflure de chez enflure qui a mis en place ce système aussi mercatiquement machiavélique qu’efficace.

Seulement une fois au sommet, et une fois son empire du disque (qui n’existe plus que sous forme numérique) bien établi, une rencontre et un événement inattendu troublent l’existence bien huilée de ce magnat. C’est alors qu’il décide de saboter sa propre organisation, ses credo et ses stratégies gagnantes. Il a l’idée de lancer et promouvoir le PIRE groupe que la Terre ait jamais porté. Il veut couler la boite, se suicider professionnellement. Le groupe vient de Limoges, il s’appelle « Intestin ».

Manque de pot, ce n’est pas si facile de ne pas faire marcher un morceau quand on est Franck Matalo.

Ce que Thomas Clément explique sur le monde de la musique, on pourrait aussi l’appliquer à l’édition, ou à n’importe quel domaine culturel où la libéralisation et le marketing ont fini de tuer toute dimension artistique réelle au profit de la rentabilité. Alors évidemment c’est un peu facile comme propos, mais il se trouve que le bouquin l’exploite d’une manière qui passe très bien. L’auteur nous présente un monde auquel on s’identifie facilement, et extrapole simplement quelques tendances actuelles. Parfois il va très loin, mais après tout on a vu percer des principes de manière fulgurante en quelques années.

Son bouquin pourrait être considéré comme un libelle contre cette industrialisation de l’art mais ce n’est pas non plus l’ampleur qu’il donne à son récit, qui reste un roman tout à fait agréable et sympathique. Son style ne m’a pas fait tomber par terre, mais il est efficace et inventif. En outre, je lui ai trouvé une fibre humoristique bien aiguisée, avec notamment quelques passages qui m’ont franchement fait rigoler. Le groupe Intestin, les paroles de leurs chansons et leurs agapes sont vraiment mémorables !

Les préoccupations de l’auteur m’ont surtout touché dans ce qu’elles nous renvoient directement à notre pauvre actualité musicale, et met encore plus en exergue le funeste chemin qui est illustré dans le roman. Et puis, cette histoire pose aussi ce fascinant phénomène de la formation du goût. Est-ce qu’on aime une musique parce qu’on a été matraqué par des extraits, un concepts ou un style ? Ou bien est-ce que l’étude des tendances permet de coller à ce qu’on a « envie » d’entendre ? Est-ce que la merde qui devient célèbre et achetée à foison n’en est plus par ce simple exercice ?

Le personnage du pédégé est aussi très intéressant et terriblement actuel. Tous ces mecs au sommet qui ont certainement « tué » pour arriver là, et qui ont un pouvoir hallucinant sur leur base pyramidale. On retrouve bien le pouvoir autocratique et omnipotent du pédégé démiurge qui fait et défait d’un claquement de doigts. Et même quand il cherche à s’autodétruire, il doit faire face à un environnement tellement adaptable, que tout ce qu’il décide, fonctionne peu ou prou.

Les pastiches se retrouvent à foison dans le roman avec TF1, la Starac et même les stratégies marketing à base de blogueurs (arf arf), mais j’ai vraiment souri de voir que le bouquin a été écrit largement avant l’Eurovision de cette année. Car je n’ai pas pu m’empêcher de comparer le succès d’Intestin avec celui du groupe finlandais gagnant. Pour moi c’est le même genre de foutage de gueule, et qui fonctionne contre toute attente. A ce propos, j’ai trouvé l’idée du roman assez visionnaire (toute proportion gardée…).

Donc un roman au rythme enlevé et qui se lit facilement et agréablement, tout en ayant une histoire qui tient la route et au fond vraiment pas con. C’est tout à fait conforme à l’esprit du Diable Vauvert et à ce que j’aime chez eux. Ce n’est pas la révolution littéraire de la décennie, mais une jolie oeuvre à saluer.

Les enfants du plastique - Thomas Clément

13 Commentaires

  1. L’histoire fait penser à celle des producteurs de spectacle qui imaginent de monter une comédie musicale avec un Hitler noir, pour faire faillite et partir avec l’argent…

    En fait, si j’enfonçais une porte ouverte, je dirais que le plus grave n’est pas que des gens sans talent deviennent célèbres. Cela s’est toujours passé. L’essentiel est que ceux qui le méritent soient découverts et accèdent à la reconnaissance. Et là, internet, le téléchargement et les nouvelles technologies permettent à certains, refusés par les maisons de disques, de se faire connaître (Grand corps malade, par exemple) – même si, comme pour la littérature, demeure le risque d’être noyé dans a masse. Conclusion ? C’est aux radios, télés, propriétaires de salles de spectacles, mais aussi aux auditeurs (le « bouche à oreille ») de faire leur travail et d’aller vers la qualité…

  2. Bonjour,
    Désolé de poster une note qui n’a rien à voir avec le bouquin en question plus haut. Je tenais à vous signaler, pour celles et ceux qui ne sont pas au courant, que Monsieur Jacques Lemonnier, président de l’association des Gays retraités est décédé fin août à son domicile parisien. Vous l’avez certainement vu aux différentes gays pride ou à la télé. Personnage drôle et charismatique, profondément humain, il interpellait les médias sur la place des vieux gays et la perception faussé que l’on a d’eux dans notre société. Il était également l’auteur des « historiettes » autobiographiques sur ses voyages érotico-comiques sur le continent africain. Je suis un peu déçu qu’il n’y ait qu’Illico et Têtu qui aient repris l’info car c’était un grand monsieur. Je l’avais croisé deux fois il y a quelques années et il m’avait laissé à l’esprit l’image d’un petit vieux monsieur gentil et tranquille. Merci à ceux qui voudront lui rendre hommage sur leur blog ou ailleurs et avoir une pensée amicale pour lui. C’est une grande figure du milieu LGBT qui s’en est allée. Paix à son âme. Merci.

  3. Pfff c’est quand même relou qu’on prenne mon blog pour un tableau en liège en bas de l’immeuble rue des archives… :hum:

    Je ne vais pas supprimer les commentaires, mais bon… ça me brise un peu les yeuks.

  4. Si quelqu’un pouvait m’expliquer, à moi, humble provincial… :help: ce que veux dire « me briser les yeuks »… :help:

    D’avance, merci ! :redface:

  5. Il m’a bien fallut une minte à moi aussi pour faire le rapprochement.
    C’est le verlant de la partie jumelée de l’attribut dont sont si fiers les hommes (et leur plus gros point faible dans une bagarre).

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