Musée du Quai Branly

Temps de lecture : 6 minutes

Bah forcément « Musée du Quai Branly », c’était déjà un bon moyen pour éviter de cafouiller dans les intitulés « Musée des Arts Primitifs » ou « Musée des Arts Premiers » et les autres qualifications plus ou moins néocolonialistes ou politiquement correctes. Ainsi on ne trouve absolument aucune mention de ce type pour qualifier le musée et son contenu. Il s’agit d’objets traditionnels, de textiles anciens ou d’oeuvres représentatives du patrimoine millénaire de tel ou tel continent.

Aucune mention d’âge ou d’ère, comme ça au moins on ne va pas non plus se prendre les pieds dans un art néolithique qui aurait perduré jusqu’à avant-hier (une bonne partie de la collection vient du « Musée de l’Homme »)… Mais du coup il faut accepter aussi le fait que l’Europe soit purement et simplement absente des collections… Assez dingue non ? Est-ce encore parce qu’il aurait fallu choper des trucs du musée de l’Homme ? Rhaaaa ça a du être une de ces prises de tête tout ça ! Politique, image, stratégie de communication…

Et en évitant aussi de parler d’art, le musée se permet aussi de faire l’impasse sur ce qu’il fallait ou ne fallait pas inclure là. Objet d’art ? De décoration ou votif, religieux ou artisanal ? Des outils, des totems, des pirogues, des couverts, des sacs, des instruments de musique ?

Bon bah ne nous prenons pas la tête, voici le « Musée du quai Branly » qui rassemble une très riche collection d’objets représentatifs des patrimoines des continents américains, asiatiques, africains et océaniens. D’ailleurs après avoir vu tout ça, je me suis dit qu’on les avait drôlement efficacement dépouillé ceux-là encore. J’ai encore du mal à me dire qu’on arrive à s’enorgueillir de nos collections qui sont tout de même le reflet premier de notre barbarie des décennies passées, et du pillage systématique de ces peuples. Mais passons, je sais bien que l’on ne va pas revenir sur ça, et que ce qui est important c’est au moins que ça ne soit plus le cas aujourd’hui (mouai… ce n’est pas gagné). Et puis c’est une curieuse résonance que ces statuettes Dogon superbement exposées au sein d’un quartier ultra bourge, dans la mouvance politique actuelle.

« Nos oeuvres ont droit de cité là où nous sommes, dans l’ensemble, interdits de séjour. » comme le dit Aminata Traoré, ex-ministre de la Culture du Mali.

Le lieu en lui-même et le bâtiment sont déjà des choses dont il faut parler. Cet ensemble architectural de Jean Nouvel est vraiment intéressant. Je ne suis pas supra fan de tout ce qu’a pondu Nouvel, mais il y a au moins l’Institut du Monde Arabe qui est une réussite notable pour moi. Et le musée du quai Branly est doté d’une très belle architecture, un concept vraiment « puissant » et inspirant. Par contre, je ne suis vraiment pas conquis par la scénographie des collections, mais alors vraiment pas. Il y a quelques éléments remarquables, mais d’autres qui vraiment ne me rassurent pas du tout. Une architecture aussi marquée peut au moins avoir le mérite de représenter son époque, et aura certainement très rapidement son cachet et son « style ». Mais étrangement, j’ai l’impression que l’endroit est déjà complètement daté et obsolète.

On pénètre dans un endroit arboré, un parc en devenir, qui entoure le musée en lui-même. Le tout est entouré d’une grande enceinte transparente avec des idéogrammes d’anciennes civilisations. Une fois que les plantes auront bien pris possession de l’espace, je pense que ce sera très sympa, car c’est déjà très agréable et original. Le bâtiment est aussi assez beau de l’extérieur, et on réalise à l’intérieur que les excroissances colorées extérieures, ces cubes qui dépassent, sont des prolongements de salles d’exposition et des niches qui cachent leurs objets. Singulier mais marrant !

L’entrée est un peu bordélique mais j’imagine qu’il faut qu’ils trouvent leurs marques, c’est normal. Un truc que j’adore : une gigantesque colonne de verre joue le rôle d’un pilier central, et il contient les objets de la réserve. Alors que les objets sont normalement en cave ou caché, là on expose une partie de la réserve (des instruments de musique) et même si elle n’est pas (évidemment) visitable, j’aime beaucoup le procédé qui montre l’envers du décor. Cette partie du musée est fascinante, car pour atteindre les collections permanentes il faut gravir une pente assez douce en spirale. Avec en plus des murs et sols immaculés, on se croirait carrément au Guggenheim de New York ! C’est magnifique, reposant et ça donne soif de découvrir le reste. Mais pourquoi ne pas utiliser l’endroit pour commencer à présenter les collections ? Ce serait idéal pour éclairer le visiteur sur les continents présentés, les typologies d’oeuvre etc. Et si je dis cela, c’est parce que la suite se corse…

On pénètre dans un corridor dans une ombre inquiétante, et il faut être nyctalope pour voir où on met les pieds. On entre alors dans le coeur du musée, et surprise, il fait aussi sombre que dans le couloir. Ah… Mais vraiment sombre vous voyez… Les collections sont regroupées sur une vaste surface, vaguement délimitées par des murs, qui ressemblent à des concrétions calcaires (ambiance grotte néolithique). Du coup on passe d’un continent à l’autre sans s’en rendre compte, ce qui est assez déroutant. Allez hop Afrique, Amérique, Asie ! En outre, il n’y a pas de classement thématique ou chronologique des oeuvres. Elles sont « là », et voilà ! Conséquemment à cela le parcours pédagogique est inexistant, et il était impossible de se repérer (trop sombre, et tout se ressemble). D’ailleurs le personnel du musée était constamment occupé à diriger les gens, et avouaient eux-mêmes que la circulation dans le musée n’était pas chose facile.

Donc là le travail de Nouvel est assez discutable. Autant l’ambiance de la montée m’avait boosté, autant la scénographie des collections m’a refroidit. Il est possible de rater tout un pan de la collection si on ne s’y prend pas correctement. Ensuite les explications sur les oeuvres sont plus que parcellaires, pas toujours bien positionnées ou éclairées et seulement en français (sauf pour une partie de l’expo où on trouve les traductions en anglais et espagnol). Ne parlons pas des pseudos espaces pédagogiques ou pour les mômes. Un peu minable sur le coup… On a même essayé des lunettes binoculaires qui étaient positionnées pour un gamin, et il s’agissait de diapositives… Je m’attendais à un arsenal pédagogique, et là je suis bien resté sur ma faim. Sur l’une des mezzanines, il y a un espace multimédia bien achalandé, mais bon on n’est pas dans un musée pour surfer sur un CD-ROM. Il faudrait peut-être que je me mette aux audioguides, mais je n’aime vraiment pas ça.

Voilà, j’ai craché mon fiel sur ce qui m’a désappointé, mais il faut bien que je parle aussi des aspects positifs ! D’abord c’est simple mais les collections présentées sont manifestement exceptionnelles. J’étais sur le cul de constater une telle richesse. Tant dans la diversité, dans la beauté formelle ou la singularité des oeuvres, est rassemblé là un assortiment extraordinaire. Et je dois aussi saluer les superbes vitrines (qui doivent coûter bonbon) en verre fumée et qui permettent de littéralement suspendre les oeuvres. Ainsi les masques et statuettes, objets votifs ou décors d’outils semblent flotter dans les airs. La transparence de ces fabuleuses vitrines donne aussi des perspectives magnifiques du musée, et mettent diablement bien en valeur les objets.

On peut rester des heures à errer dans cet endroit, qui a le mérite de plonger le visiteur dans une ambiance un peu mystérieuse et onirique, extrêmement propice à la découverte de ces oeuvres. Le côté positif de l’inorganisation et du manque de détails (puisque je sais que nous ne savons finalement pas grand-chose sur la majeure partie de ces objets) c’est vraiment de profiter de l’endroit comme une caverne aux merveilles. On est juste là pour flâner et s’en prendre plein les mirettes. On oublie l’espace, le temps, les lieux, les civilisations, et voilà ce qu’est l’Homme. De ce point de vue, j’ai adoré le musée et ce qu’il propose. Cette plongée en apnée dans notre histoire commune, dans notre inconscient collectif (qui passe par ces costumes, masques, représentations symboliques, motifs…) et dans un dédale de beautés, d’horreurs, d’images fascinantes, repoussantes ou étrangement familières. L’expérience est possible grâce à cette scénographie là, mais ce n’était pas ce que j’attendais d’un tel endroit peut-être…

Il faut dire aussi que mon expérience en terme d’Arts Primitifs est celle du Louvre, qui possède une petite collection, que je trouve remarquablement présentée et mise en valeur. Il s’agit du « Pavillons des Sessions » qui présentent 120 oeuvres aussi réparties en continents. J’avais été complètement conquis par cette modeste exposition qui se visitait très rapidement. La beauté des objets et la scénographie (très « claire » là justement) m’avaient fait un sacré effet. J’aurais bien aimé que le Quai Branly aille plus loin mais dans cette direction, et peut-être donc vers plus de sobriété.

Je fais encore mon rat mais 8,50 euros pour l’entrée et 5 euros pour l’audioguide, c’est onéreux.

Il n’en reste pas moins que le Musée du Quai Branly est à visiter, et à découvrir. Les oeuvres qui y sont présentées valent vraiment le déplacement (j’y suis allé en nocturne, c’était vraiment agréable), et offrent un dépaysement bien efficace. Donc ne pas trop y aller pour apprendre des choses en matière d’ethnologie, mais plus pour en prendre plein la vue, et s’émerveiller de la qualité des oeuvres, et de ce sens artistique « humain » d’une bluffante universalité.

L’avis des copines : Fuligineuse I et II (je suis incroyablement d’accord avec elle !), une intéressante mise en perspective de la Boîte A Images et l’avis dithyrambique de Denis.

Musée du Quai Branly

13 Commentaires

  1. fiuuu > Fais comme moi, perds ton boulot et évite la file d’attente en montrant tes papiers de chômiste à la madame de l’entrée, même pas besoin de prendre un billet :langue: .

    Sinon, je suis content, j’y ai vu un vrai kipu, même que ceux de Zia dans les Cités d’or ressemblent à des bracelets brésiliens à côté.

    C’est terrible, à chaque fois que je lis ou entends « nyctalope », je pense à Naheulbeuk ^^ : http://obsessed.potterworldonline.com/nyctalope/index.php?elfe

  2. Aaaaaaaah, voilà, en relation avec le commentaire n°1, j’ai retrouvé, en mobilisant l’essentiel de la globalité de mes deux neurones, la fameuse contrepèterie : « Nous habitions des gîtes infâmes quai Branly ».

  3. J’en sors et même si je suis d’accord avec certaines de tes critiques, j’ai plutôt bien aimé la pénombre et le « bordel » ambiant de la collection. OK on n’en apprend pas beaucoup parce qu’il n’y a quasiment pas d’explications, mais on erre dans une grotte pleine de trucs magnifiques, on en prend plein la vue.
    Et l’absence de clissification chronologique et/ou géographique prmet de repérer d’etranges similitudes dans l’art de lieux pourtant très éloignés…

  4. Bon, je résume : tu as erré pendant des heures dans un endroit sombre et médité sur « notre inconscient collectif »… Euh, j’ai l’esprit mal tourné ou bien ? :langue:

    Sinon, plus sérieusement… J’ai eu la chance de voir avant sa fermeture le « musée des arts africains et océaniens » de la Porte Dorée – dont les collections ont été réutilisées pour celui du quai Branly – et je l’ai trouvé fabuleux, notamment pour l’art islamique (Le Louvre n’a qu’une minable collection, à côté). Je suis prof, voyageur, et je meurs de honte à chaque fois que, dans un musée étranger, je vois les efforts faits pour rendre les expositions pédagogiques et accessibles à tous (audio-guide gratuit, vidéos, reconstitution des sculptures pour les aveugles ou les mômes qui peuvent ainsi les toucher, ascenseurs et rampes pour les visiteurs en fauteuil roulant, etc…) Il paraît que le musée du quai Branly, lui, n’est pas facile d’accès pour les handicapés. Rien que ça suffit à me faire hurler contre son architecte ! :berk:

  5. Jacques Kerchache — celui qui est véritablement à l’origine du Musée du Quai Branly — se demandait « comment fonder un musée autrement que par le pillage »… Kerchache exècre les scientifiques (sociologues, ethnologues…), la raison pour laquelle il tenait à présenter les objets comme des oeuvres « métaphysiques/esthétiques » et non comme des objets ethnologiques.

    « Quand les hommes sont morts ils rentrent dans l’histoire, quand les statues sont mortes, elles rentrent dans l’art, cette botanique de la mort, c’est ce que nous appellons la culture » (« Les statues meurent aussi », film — censuré de 1953 à 1963 — de Chris Marker et Alain Resnais). http://imdb.com/title/tt0046365/ http://www.cotecourt.org/html/film.asp?id=865

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

:sourire: 
:clindoeil: 
:huhu: 
:bisou: 
:mainbouche: 
:rire: 
:chut: 
:gene: 
:triste: 
:pleurs: 
:vomir: 
:grrr: 
:drapeau: 
:sourirechat: 
:huhuchat: 
:aheumchat: 
:horreur: 
:coeur: 
:doigt: 
:merde: 
:ok: 
:croa: