De gustibus et coloribus non disputandum

J’ai toujours été étonné de la manière dont les goûts se forment et se construisent ou bien se conditionnent. Qu’il s’agisse de goûts en matière de peinture, musique ou littérature, on ne peut pas se détacher des influences extérieures qui ont déclenché telle ou telle réaction. Ces influences sont sociales (la « mode » et les fashion-victimes, les élitismes aussi des communautés de goûts spéciaux en tout genre), familiales (éducation, milieu, référentiel), culturelles (les rencontres, les études, les influences amicales et les prescripteurs), économiques (si on veut lancer un produit culturel quelconque, avec un bon plan marketing on fait aimer à peu près ce qu’on veut) et conjoncturelles. Mais ce qui m’épate dans ces histoires de mode, c’est la manière avec laquelle une époque peut porter au pinacle un artiste, et la suivante l’oublier pour célébrer celui qui était auparavant inconnu ou même décrié. Il est aussi amusant de constater que l’avant-garde est souvent – justement – le signe d’un futur succès. Il faut parfois quelques générations pour s’imposer et ce qui fut la marque de l’anti-conformisme, du progrès, du choc des cultures ou du mauvais goût devient un standard de qualité et acquiert ses lettres de noblesse, en même temps qu’une reconnaissance globale.

En peinture, les impressionnistes étaient considérés comme de mauvais peintres en leur époque, ensuite ils ont eu la consécration, et maintenant qu’on en trouve sur toutes les boites de sucre, c’est plutôt has-been et de mauvais goût d’en avoir des reproductions chez soi. L’expressionniste a subi le même sort, sauf qu’on est encore dans le cas où avoir une reproduction de Kandinsky est tout juste tolérée (un peu trop grand public, il vaut mieux avoir un suprématiste à la Malévitch). Et si on pousse un peu le phénomène, De Vinci avait à son époque surpris en peignant une femme de face qui sourit au spectateur. Bien sûr, les ruptures complètes en matière de peinture ont été les plus difficiles à faire passer. Même si la photographie a confirmé l’inutilité de reproduire le vivant, et mis en exergue le besoin artistique de représentation de l’abstrait, aujourd’hui, on peut comprendre qu’on illustre un son par une couleur, alors que les gens du début du XXe siècle ont été choqués de ce genre de tentatives hérétiques.

En matière de musique en revanche, illustrer une couleur par un son n’est pas nouveau. En effet, la musique est par essence même un art fondé sur l’abstraction. On peut depuis des centaines d’années évoquer les saisons en jouant du violon. Mais dans ce domaine aussi, la musique contemporaine ou électroacoustique a du mal à percer, même si elle a réussi à développer de nouveaux outils de synthèse musicale et amené à repenser la notion d’harmonie. Certains ont essayé d’exploiter les dissonances et ont atteint un degré d’abstraction supplémentaire qui a été décrié par des générations de musiciens et mélomanes. Comme Riemann a étudié les principes d’une géométrie non-euclidienne où des règles et démonstrations fonctionnent dans un monde pas conforme à notre vision (qui n’est que surface des choses), on peut trouver des choses qui fonctionnent aussi dans l’agencement des dissonances.

On peut être complètement fan d’un écrivain très connu, et qui tombera aux oubliettes dans 20 ou 50 ans. Est-ce que cela change sa valeur ? Est-ce que la valeur d’un artiste est personnelle ou établie ?
Si on prend la liste des Goncourt par exemple, on se rend compte qu’on connaît certains classiques mais bon… parfois pas du tout certains auteurs. Je me souviens d’une réplique ironique dans Cyrano. C’était le bourgeois qui citait les noms des académiciens présents et qui s’enorgueillissait du fait que ces noms resteraient à jamais à la postérité. Il s’agissait d’une pure ironie de Rostand puisque déjà à son époque, ces noms étaient totalement inconnus. Il y a aussi ces écrivains qui furent célèbres car à la mode pendant une période, et qui n’ont pas résisté au temps qui passe. Ou bien on trouve aussi les femmes d’écrivains connus, qui ont complètement supplanté leurs maris. Je pense à Virginia Woolf ou bien Mary Shelley.

L’ironie du sort est un facteur déterminant chez les artistes. L’exemple le plus probant pour moi est celui de l’auteur de mon bouquin favori : John Kennedy Toole. Il a écrit un seul bouquin et certainement trop en avance sur son temps, s’est fait jeté de toutes les maisons d’édition. Il s’est suicidé en 1969 à 32 ans, car se croyait un écrivain raté. Sa mère à force de lutter contre les préjugés et surtout pour faire reconnaître le talent de son fils, a enfin réussi à le faire lire à un éditeur. Celui-lui comme toute la planète a crié au génie, et J. K. Toole a obtenu en 1981 le prix Pulitzer à titre posthume pour la « Conjurations des imbéciles ».

Faut-il penser avec sa sensibilité propre, en n’oubliant pas que chaque oeuvre est jugée et jaugée pour soi et soi seul, sans peur d’être railler ou d’obéir à un instinct bassement grégaire ? Et même si une sensibilité se forme et évolue avec le temps (en art en musique ou en littérature, on apprécie souvent après avoir appris un minimum). Alors on peut dire qu’on aime ou on aime pas mais toujours par rapport à un référentiel, par rapport à tel ou tel critère, tel environnement social, historique, à l’âge aussi etc. Je ne crois pas qu’on puisse affirmer qu’un écrivain passera avec certitude à la postérité, comme on ne peut pas affirmer qu’un auteur est nul dans l’absolu.

Alors est-ce qu’on peut raisonnablement dire à quelqu’un qu’il a des goûts de chiotte, que les bouquins qu’il a aimé sont de la merde et qu’il devrait plutôt lire tel ou tel autre auteur ? (trois petits points et puis s’en vont…)

C’est compliqué parfois dans ma tête, je vous dis pas…

Allez, vouikènede ! :langue:

4 Commentaires

  1. Pour Mary Shelley, elle est peut-être moins connue que son mari du grand public, ou en tout cas son roman *Frankenstein* l’est-il. Mais il est assez certain que l’oeuvre de Percy Bysshe Shelley est beaucoup plus profonde et importante que celle de sa femme. S’agissant de Virginia Woolf, son mari était éditeur, pas écrivain.

    Mais sinon, je peux citer le cas de Goethe qui, semble-t-il, n’était pas inconnu de son temps (notamment parce qu’il était un homme politique d’importance), mais il était éclipsé en tant qu’écrivain par un type maintenant complètement oublié (je n’arrive pas à retrouver son nom), auteur de romans à l’eau de rose, une sorte de Barbara Cartland de l’époque.

  2. Je dis jamais des gens qu’ils ont des goûts de chiotte, mais je peux me permettre de dire que leurs goûts me font l’effet des chiottes. Je pense effectivement que l’objectivité n’a pas sa place dans ce genre de considération.

  3. Ben non, on ne discute pas les goûts et les couleurs. Je ne sais jamais comment on appelle ça en français, mais en anglais il y a le terme « selfrighteousness », en gros si tu penses différemment de moi, puisque j’ai raison, tu as tord. Ca s’applique à tout, y compris les goûts culturels, mais aussi la Foi ou les choix politiques.
    Sinon, il y a un autre concept, bien connu : « nul n’est prohète en son pays », ou pour son époque… si tu t’éloignes de la norme, il y a de forte chance que tu ne puisse pas faire passer tes idées, trop révolutionnaires !

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