Là-bas, de l’autre côté de l’eau (au théâtre La Bruyère)

Cela fait tellement de bien de voir un spectacle vivant d’une telle qualité formelle, mais quand le fond rejoint la forme, alors c’est vraiment une pièce à voir de toute urgence. J’espère qu’elle tournera ensuite, car elle mérite d’avoir une longue et célèbre vie. Et le sujet est tellement rarement adressé sous cette forme, c’est un petit bonheur à la fois de divertissement, pédagogie, précisions historiques et culturelles, mais également avec un prisme « des gens comme tout le monde » qui en fait une œuvre importante, belle et précieuse sur la guerre d’Algérie.

Il s’agit d’une pièce assez ambitieuse avec beaucoup de personnages, des comédien·ne·s qui incarnent d’ailleurs plusieurs rôles, mais aussi pas mal de décors et des costumes très sympas qui nous remettent dans l’Algérie et la France des années 50/60. Et l’ensemble doit durer plus de deux heures, donc c’est assez ample et on s’attarde plutôt bien sur les choses. Il faut dire que l’œuvre s’attaque à une description assez élaborée de la guerre d’Algérie de 1956 à 1962, et jusqu’à un clin d’œil contemporain et romanesque.

L’histoire est simple comme une histoire d’amour entre deux jeunes gens, néanmoins ça démarre en 1956 dans l’huilerie algéroise familiale des Surgenti, entre la fille « France » (Noémie Bianco), de cette famille somme toute classique de pieds-noirs entrepreneurs, et un employé arabe : « Moktar » (Kamel Isker). On assiste à la vie quotidienne de l’huilerie dont la gestion est exercée d’une main de fer, et d’une discipline à la fois familiale et militaire, par la haute en couleur Madame Marthe Surgenti (excellente Isabelle Andréani). On retrouve quelques accents familiers d’une Marthe Villalonga, avec la grande gueule, le bagou et les sentiments exacerbés. Le personnage est passionnant car il est à la fois aimable et détestable, avec une tendance à un racisme ordinaire terrible et un paternalisme envers les arabes qui frise le ridicule (mais, et c’est une qualité de la pièce, dont on ressent l’authenticité et un des problèmes). La pièce commence et il y a déjà eu des premiers attentats, et même des meurtres, puisque Marthe a perdu son mari comme cela, assassiné.

Mais France et Moktar s’aiment et se retrouvent autant que possible pour flirter et profiter de leur jeunesse. France est totalement à l’ouest et vient de découvrir le roman « Bonjour Tristesse » de Françoise Sagan qui la met dans tous ses états (elle est un peu tête de linotte pendant une bonne partie de la pièce), tandis que Moktar est déjà plus que concerné (il lit Camus, lui), et s’interroge sur la position à adopter quant aux mouvements d’indépendance. Pendant ce temps, de l’autre côté de l’eau, on est dans un café à Montrouge et c’est le beau gosse chanteur de son groupe de rock, Jean-Paul (Hugo Lebreton, très joli brin de brun en effet), qui va se retrouver à faire son service militaire en Algérie. On suit aussi en parallèle, certaines réunions ministérielles qui ont un impact important, comme les décisions de contrer les militants algériens par la force, puis par la torture, le prolongement des conscrits, et des évènements majeurs comme le retour de de Gaulle sur le devant de la scène.

Jean-Paul se retrouve donc en Algérie, et est affecté à la surveillance et protection de l’huilerie Surgenti. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de France et Moktar. On y suit les premiers combats entre insurgents ou « terroristes » et les militaires français, mais aussi en 58 le retour de de Gaulle qui est considéré comme une des solutions pour mettre fin au conflit. En réalité, les conflits deviennent une guerre de fait, et tous les habitants en souffrent à leur manière. La pièce mêle donc de véritables événements, et les répercussions imaginées dans ce microcosme qui reprend toutes les populations et sans doute tous les sentiments de l’époque. On a les pieds-noirs qui deviennent dingues et montent des milices pour se défendre en devenant ultra-racistes, on a des algériens qui entrent dans la lutte pour l’indépendance par vraie volonté d’émancipation de quête d’indépendance, et on a une grande partie d’algériens qui sont évidemment pour les leurs, mais pas contre les « français » non plus, et réciproquement comme France, des français qui ne veulent que la paix, et sont paumés. Comme dans chaque conflit, les événements montent les gens les uns contre les autres, et les actes de vengeance en appellent d’autres, et une haine implaccable monte des deux côtés.

Tout cela est illustré et la pièce suit bien sûr l’histoire d’amour qui en dévient très « Montaigu contre Capulet ». Le spectacle est complet avec, comme je l’avais précisé au début, de beaux décors, mais aussi de la vidéo, de la musique et des effets scéniques très élaborées qui mettent dans l’ambiance et dans l’époque. J’ai aussi beaucoup aimé le rythme de la pièce qui est endiablé, et on ne s’ennuie pas une seconde. Il faut saluer aussi une mise en scène très dynamique et une très belle occupation de l’espace, avec de véritables « tableaux » scéniques en point d’orgue de l’histoire, qui viennent marquer les spectateurs. C’est une réalisation vraiment visible, et on ressent ainsi que toutes les ficelles du théâtre sont utilisées pour contribuer à cette narration riche et complexe. Chaque début de chapitre est illustré par des photos d’époque en noir et blanc, qui situe à la fois les événements et nous replace dans un registre très familier et universel.

C’est peut-être un chouïa trop long, mais j’ai tellement aimé que je n’arrive pas à formuler cela comme un réel défaut. Il y avait un aspect très audiovisuel à cette œuvre, et je me disais que ça s’adapterait bien au format télé, mais peut-être que non au final. La pièce passe très bien par son côté spectacle vivant, où un peu comme à l’opéra on force le trait pour faire passer les choses, là on aurait sans doute une histoire un peu trop « classique » et cliché, même si cette narration avec un prisme double et simultané m’a paru être très originale et réellement percutante. Les comédien·ne·s sont vraiment excellents, et notamment certains seconds rôles dont Franck Jouglas.

On retient de la pièce aussi cette triste conclusion avec le déchirant déracinement des uns, mais aussi la perte de ces relations amicales, amoureuses ou simplement sociales et culturelles sur plus d’un siècle, c’était une société inique et raciste dont il ne faut sans doute rien regretter, sinon justement ce qui fait aussi le ciment des communautés qui collaborent sur un même sol, une notion de « vivre ensemble » qui avait ses hauts et ses bas mais qui était quelque chose. Evidemment la conclusion est également très heureuse pour le peuple algérien qui peut enfin décider de son propre sort. Et la pièce, en guise de conclusion à son histoire romanesque, nous prouve que comme toujours omnia vincit amor.

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5 Commentaires

  • Ouah, merci pour cette récapitulation et critique qui donne vraiment envie d’avoir la chance d’assister à ce spectacle – ce qui ne me sera probablement jamais possible à moins qu’il ne soit un jour numérisé et offert en ligne.

    Mais en tous cas, grâce à tes critiques toujours aussi puissamment construites, j’ai une bonne idée et je vais laisser le reste à mon imagination et aux souvenirs partagés par ma famille de cette période de l’histoire algéroise.

    • J’espère bien qu’un jour une plateforme de VOD pensera à ce marché, qui me parait totalement négligé, des centaines de spectacles de théâtre créés et qui vivent quelques années au mieux avant de retourner dans les limbes. Avec des thématiques niche et la magie des Internets, je suis certain que ça pourrait faire émerger des pépites !

      Je ne savais pas que ta famille avait été algéroise !! :amitie:

      • Bonne idée de service à créer, si cela n’existe pas déjà maintenant qu’on en parle !! :mainbouche:

        Et, oui, ma famille maternelle vient d’Alger, je suis un quart sefarad et trois quarts ashkenaz, mon grand-père Saadia Ziza d’Alger de mémoire bénie et sa famille m’ont légué des trésors que je chérirai et tâcherai de passer aussi à mon fils cadet Bahya ben Tsion… inch’ Allah! :gene:

        Voilà tu sais (presque) tout n’est-ce pas ?

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