On dégenre, on dérange

J’adore cette phrase du titre « Monde » de Martin Luminet qui est un petit bijou que j’écoute en boucle depuis quelques mois. Et c’est vrai que ça dérange pas mal cette remise en question des « normes établies » ou simplement cette clarification ou acceptation des différences ou des nuances dans la société à ce sujet. Car ce n’est pas une révolution, c’est même plutôt vachement simple, certaines personnes sont non binaires ou trans, parfois à l’identité de genre variable ou variante, et à l’orientation sexuelle tout aussi fluide et incertaine et complètement libre. Et comme d’habitude, la liberté fait autant rêver que donner le vertige, et parfois peur. La peur vient souvent de l’ignorance ou du refus de reconsidérer ses axiomes. Or c’est nécessaire, et c’est salutaire, car on apprend tout au long de sa vie.

Il m’est aujourd’hui naturel de considérer qu’identité de genre, expression de genre, sexe (qu’on qualifie souvent « d’assigné à la naissance ») et orientation sexuelle sont 4 éléments à distinguer pour se comprendre soi-même et les autres, même si pour une majorité (aujourd’hui encore) il y a peu de nuances et que la vision très simplifiée avec laquelle nous avons vécu des années est parfaitement compatible avec cette vue composite. Et cette dernière a le mérité d’inclure tout le monde, sans ne rien ôter à personne. (Ça vous rappelle des souvenirs ? Moi oui.) Cela se résume comme ça en fait pour tout comprendre (et première contradiction puisque 5 éléments sont décrits en dessous, bah c’est la beauté du truc ça évolue et c’est pas fini ^^ ).

Le week-end dernier, j’ai reçu ma cousine (qui a mon âge) et son mari et ça m’a permis d’avoir notamment des nouvelles de mon petit-cousin et ma petite-cousine qui ont respectivement 18 et 21 ans. Leurs parents m’ont notamment évoqué des personnes non-binaires ou trans ou juste en questionnement surtout, et ils sont épatés par le nombre de jeunes gens dans ce cas. J’ai été étonné de cela, je ne m’imaginais pas que ça pouvait déjà être quelque chose d’aussi « notable ». J’ai l’impression d’avoir un miroir déformant et grossissant parce que le sujet m’importe et m’intéresse, mais si eux le réalisent aussi c’est que c’est « tout le monde ». Et j’ai trouvé que c’était une bonne nouvelle.

Ils hallucinaient notamment sur mon petit cousin qui leur expliquait qu’il était parfois en panique à ne pas toujours savoir comment genrer ses interlocuteurs, et plutôt que de demander, il essayait de rester neutre et de choper les pronoms ou les indices grammaticaux pour lui permettre de ne pas commettre d’impairs. J’ai trouvé ça tellement mignon. Je pense que je pourrais totalement être comme ça. ^^

Encore une fois je comprends aussi que ces transformations ou ces nouveaux codes sont autant d’espaces de libertés et d’explorations de nouveaux possibles absolument exaltants et revigorants, mais c’est aussi pour certains une peur de trucs compliqués juste faire pour se différencier ou pour rejeter l’autre. Ce n’est pas du tout fait pour cela, mais comme dans toute exploration, il y a aussi des abus et des voies sans issue, il n’est pas sain de les ignorer. C’est pour cela qu’il faut, selon moi, garder beaucoup d’ouverture, d’indulgence et se dire que rien n’est définitif, et c’est aussi la beauté de la chose. Etrangement aussi, cette ouverture si enivrante et ce « trop de choix » doivent sans doute ne pas convenir à ceux qui préfèreraient des choix simples et binaires, mais très très rassurants, car aux codes connus et transmis de générations en générations. Eh bien, il ne faut pas non plus dénigrer ou ignorer ces voies plus classiques et entendues, elles font aussi partie de la diversité.

Le lendemain de cette conversation, j’ai lu un article qui m’a profondément blessé, et les commentaires encore plus. Je ne veux pas mettre de lien, mais voilà le contenu.

Les commentaires ne sont qu’une succession de raccourcis insupportables, quand ce ne sont pas de simples remarques homophobes, transphobes et pire que cela. Il y a des commentaires réac qui ont l’air de dater de la dernière guerre, à base de « ce monde part à vau l’eau », « bravo la France », « les jeunes sont tellement cons et abrutis par les jeux vidéos » et consorts, mais c’est surtout ce fossé qui se creuse entre eux et moi qui me fait peur. Je lis ce blog régulièrement même si je sais qu’il est en effet assez réac dans ses articles, car il est très bien écrit par une personne très cultivée et intéressante à bien des égards. Je me dis toujours qu’il faut de la mesure et de l’indulgence envers quiconque, et que je ne veux pas me polariser comme tout ce qui m’entoure depuis quelques années. Je ne veux pas tout essentialiser, et tout étiqueter en blanc ou noir, je ne veux pas être ACAB ou extrémiste, tout en ayant un positionnement déjà intrinsèquement bien marqué, soyons clairs, et pouvant apparaître déjà bien extrémiste à certains ^^ . Mais j’aime pouvoir échanger, lire d’autres opinions, et accepter la critique et reconnaître certaines faiblesse d’argumentations ou même parfois des postures un peu hypocrite et partiales.

Mais là je suis triste, car à partir d’un truc pareil, il ne sert à rien de discuter, on est au-delà de la communication ou de la possibilité de se « joindre ». Cela touche directement aux valeurs j’imagine, à ce qui nous anime et nous structure, le genre de choses qui ne se négocient pas et qui évoluent très/trop lentement. Mais bon j’ai aussi des valeurs fondamentales, et les miennes sont également bien ancrées et peu évolutives, donc je peux comprendre aussi cela. Mais ça fait mal de voir concrètement un terrain d’incommunicabilité aussi miné et qui, dans le meilleur des cas, restera un no man’s land.

Presque une semaine plus tard, ça va mieux, et c’est con mais deux séries y ont contribué à leur manière. D’abord sur Netflix, une série espagnole (barcelonaise même, où on entend pas mal de catalan en réalité) et ça fait du bien de découvrir des séries européenne, beaucoup plus proches culturellement de nous que les séries US, même si je suis toujours circonspect de trouver la création que j’aimerais dans la télé traditionnelle uniquement véhiculée par ces plateformes qui bouffent tout l’espace (et donc c’est justifié, pfff). Cette série, Smiley, est un truc plutôt mineur en apparence, c’est au final une romcom LGBT assez légère. Mais elle aurait pu être imbuvable ou trop mal fagotée, ou juste totalement à côté de la plaque, et malgré le fait que soit souvent casse-gueule, elle tient la route jusqu’au bout, avec un humour très sympa et appréciable.

Il s’agit des deux gars de l’affiche, deux typologies de gay classiquement diamétralement opposées, deux clichés qui s’opposent, et qui comme tous les clichés qui ont la vie dure, correspondent bien souvent à des situations familières. Il y a Álex (Carlos Cuevas), le beau gosse trentenaire bodybuildé qui va à deux salles de gym et attire ses clones, mais aspire à rencontrer l’amour et qu’on n’arrête de le voir que comme un mec à baiser. Et il y a Bruno (Miki Esparbé) qui est un talentueux architecte un peu plus âgé, passionné de cinéma et cultivé, qui est aussi en recherche d’un petit ami sérieux, mais qui collectionne les échecs. Par un hasard de sitcom, ils se retrouvent en contact, et se détestent immédiatement l’un prenant l’autre pour une pétasse écervelée, ce qu’il est, et l’autre pour un snob qui se la pète, ce qu’il est aussi. Evidemment, ils vont aussi beaucoup craquer l’un pour l’autre, et la série consiste à nous expliquer toutes les étapes de leur relation qui va s’établir, se préciser ou reculer de deux cases après bien des mésaventures. Et autour d’eux, on a une galerie d’amis et de proches qui complètent le scénario avec des intrigues secondaires plutôt pas mal également. On trouve un tenancier de bar à la cinquantaine qui souffre de solitude, un couple de lesbiennes qui cherchent à se réinventer après 7 ans ensemble, un couple hétéro gay friendly en crise, et la mère d’Alex qui renoue avec un amour de jeunesse (c’est clairement l’histoire la plus naze, et qui m’aurait presque fait renoncer à la série).

Vraiment ce qui fonctionne c’est l’atmosphère très drôle et enlevé avec une action très soutenue et une langue qui aide aussi à donner la pêche. Outre cela, et c’est assez rare pour le souligner, la comédie est vraiment marrante et fait spontanément rire ou sourire. Les jeux de certains ou certaines sont parfois un peu limites, mais comme c’est en espagnol je pense que ça les sauve. Hu hu hu. J’y ai retrouvé le côté Queer As Folk d’antan (version UK) mais bien remis au goût du jour, et vraiment sans faute du tout sur l’inclusion ou les enjeux « queer ». Et c’est marrant car c’est résolument une série pour trentenaires gay, c’est très clairement ciblé et très efficace, avec toute une communication autour des apps de dating et particulièrement GrindR, et un gros lien avec la « hook-up culture », les bars gays et les relations amoureuses « adultes » pédées.

Ce n’est pas révolutionnaire, mais on passe un super moment, et ça fait du bien. Et moi qui était tout tourneboulé, ça m’a montré à quel point les choses ne sont pas si mal également. ^^

Mais s’il faut choisir une série qui retourne un peu plus les méninges et suscite quelque émotion, alors vraiment il ne faut pas rater PRISMA, une série LGBT italienne cette fois, qui vient de sortir sur Prime Video. Parce que là c’est un sans faute assez dingue, et une surprise qui m’a scotché. L’auteur et réalisateur, Ludovico Bessegato, est clairement extrêmement talentueux car la série est également une réussite formelle. Les épisodes sont remarquablement filmés dans la ville de Latina, au sud de Rome, et ça fait aussi plaisir d’avoir du plaisir cinématographique en plus d’une histoire passionnante.

Pourtant le scénario sur le papier peut faire plus classique, et série « teen » un peu convenue. Nous suivons l’histoire de deux frères jumeaux au lycée, et leurs atermoiements adolescents avec leurs parents, et surtout copains et copines d’école. Mattia Carrano joue à merveille (mais on peut le dire de beaucoup de comédiens et comédiennes dans la série, ce qui d’ailleurs met un peu plus en relief la faiblesse de certains) les deux frangins, avec Marco qui est un nageur engagé, et timide auprès des filles, dont on comprend qu’il a eu un gros problème avec ses camarades, et Andrea qui est beaucoup plus à l’aise avec les filles et les gens, il deale même au lycée, mais qui cache plus profondément et douloureusement un questionnement sur son identité de genre.

Chaque épisode est une couleur de l’arc-en-ciel, et on alterne entre aujourd’hui et des flash-backs qui nous expliquent un peu plus le passé des protagonistes, et certains éléments pour mieux comprendre l’histoire qui est narrée autour des frères jumeaux. C’est bien le lycée et on est dans un truc plutôt concret, mais ce n’est ni angélique, ni exagéré. On a donc du sexe mais ce n’est pas non plus les partouzes généralisées, et certains sont encore vierges, et il y a de la violence et les réseaux sociaux sont montrés, selon moi, au juste niveau c’est à dire que c’est à la fois un super moyen de communication et un fléau pour le « bullying » ou toute sorte de conneries lourdes de conséquences pour des adolescents. On est à la fois dans Kids, dans Hartley, cœurs à vifs et les années collège, dans la tonalité (donc un spectre trèèèèèès large), mais en réalité dans rien de tout cela puisque cela se regarde comme une série parfaitement adulte, et en cela elle est géniale aussi, elle ressemblerait un peu plus à 13 reasons why en fait avec une fibre bien sûr plus européenne. Elle montre que l’on peut filmer des ados, et parler comme eux, et raconter leurs histoires, sans que cela soit naze, teen à mort, irréaliste ou un simulacre de vies adultes. La série est classique de ce point de vue, et je trouve qu’elle respecte aussi vraiment la jeunesse en exposant l’histoire de tous les points de vue, sans (trop) prendre partie.

Là encore, les aspects LGBT sont très intéressants car on sent bien qu’on n’est pas dans « mes » années lycées (début 90 me concernant), mais ce n’est pas non plus Sex Education, les choses ont évolué et les orientations sexuelles sont plus diverses, mais les connards restent des connards, et le it gets better a encore de beaux jours… Malgré tout, on y voit des (bravo les) lesbiennes et ce questionnement sur l’identité de genre est traité avec une délicatesse et une finesse qui est vraiment notable.

Je n’en dis pas plus car je ne veux pas déflorer l’histoire. Mais c’est très bien, et quel bonheur que ce truc existe pour les jeunes gens d’aujourd’hui. ^^

Si vous êtes curieux de savoir comment et pourquoi on dégenre et on dérange ? Je vous en prie. ^^

Monde – Martin Luminet
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4 Commentaires

  • « j’aime pouvoir échanger, lire d’autres opinions, et accepter la critique et reconnaître certaines faiblesse d’argumentations ou même parfois des postures un peu hypocrite et partiales. [..]Mais bon j’ai aussi des valeurs fondamentales. »
    Ces valeurs ne seraient-elles pas un peu « humanitaires » (dans le sens « Homaranisme »)?
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Humanitarisme

    « L’humanitarisme repose sur l’idée que tous les êtres humains méritent respect et dignité et doivent être traités comme tels. [..] Les humanitaires abhorrent l’esclavage, la violation des droits fondamentaux et humains ainsi que la discrimination »

    Homaranisme:
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Homaranisme

    • Merci, je ne connaissais pas ces notions, mais en effet elles collent assez bien à la posture, même si je reconnaissais implicitement dans ce que tu as cité les propres limites de ma réflexion puisque ces « valeurs fondamentales » viennent tout foutre en l’air. :rire: :rire:

  • La différence ne me dérange en rien. Ce qui me dérange beaucoup, par contre, dans mon monde, ce sont les gens qui refusent d’accepter qu’ils sont terriblement sexistes (ou racistes ou homophobes ou etc.). Quand j’essaye simplement de faire réfléchir mes collègues (ou même les membres de ma famille!) et que j’entends « mais non enfin, tu exagères! » ou « pour moi il n’y a aucun problème donc je refuse d’écrire/parler/voir les choses différemment » etc., je suis vraiment triste et découragée.
    :coeur: à toi et tous ceux et celles qui souffrent.

    • « pour moi il n’y a aucun problème donc je refuse d’écrire/parler/voir les choses différemment » Alors ça c’est exactement ce que j’entends le plus et qui me fatigue énormément. :huhuchat:
      Mais il y a encore plein de choses dans ce bas monde qui me font du bien et me font sourire, alors je m’y accroche. :doigt: :sourire:

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