Black Mirror

Je regarde des masses de séries depuis quelques années, et c’est très très rare quand j’en parle. J’ai été marqué par quelques unes de manière vraiment forte et particulière… Six Feet Under, Battlestar Galactica, Lost font partie de ce rare cheptel. « Black Mirror » est à part autant dans la forme que dans le fond, mais elle m’a, et je pèse mes mots, bouleversé ! On peut parler de mini-série mais là encore, le format est très particulier, et ne ressemble à rien de connu, puisqu’il s’agit de deux saisons (diffusée en 2011 et 2013) de trois épisodes (dont la durée s’approche des 60 minutes). En plus de cela, cette série d’anticipation ne propose ni une trame continue, ni des personnages récurrents. Il n’y a aucun thème ni aucune logique de choix ou d’organisation apparente des scénarios. Chaque épisode de chaque saison est comme un court téléfilm que l’on peut découvrir indépendamment l’un de l’autre.

Le point commun réside dans le « Black Mirror », ce miroir sombre dans lequel l’auteur, Charlie Brooker, jette des coups d’oeil. Il propose alors des visions possibles de notre futur proche, le tout sur le thème des technologies que nous connaissons déjà parfaitement bien aujourd’hui. A la manière d’un Twilight Zone, chaque épisode est une parenthèse qui parle du futur pour mieux décrire et décrier notre présent. Loin de nous juger, Charlie Brooker ne fait qu’entrevoir des issues parfaitement crédibles, même si pas obligatoires, à notre rapport actuel aux nouvelles technologies (bon, vraiment plus si nouvelles du tout) et plus globalement à la manière dont notre société évolue. Il ne s’agit pas tant d’une vision pessimiste prémonitoire que d’un avertissement sur un détournement vicié de ces technologies, et au-delà ces épisodes dressent un profil assez fou de la société que nous sommes en train de préparer. Nous ne verrons sans doute pas exactement ces scénarios devenir réalité, mais leur clairvoyance est plus que troublante.

Chaque épisode est comme une nouvelle, et la série exploite pas mal de styles de narration. De la satyre politique, au drame en passant par la comédie ou l’horreur, les épisodes ont des univers très différents, avec à chaque fois des repères très proches et des ressorts affectifs forts, contrebalançant des ancrages socioculturels assez décalés de notre monde actuel (mais dont on peut déjà percevoir le germe). L’effet le plus bluffant de la série étant que l’on reconnaît chacun de ses éléments constitutifs, mais replacés dans des contextes d’anticipation et souvent dévoyés, on se retrouve dans de vertigineuses et effrayantes visions de nous-mêmes.

Le premier épisode de la première saison est sans doute le plus proche de nous, puisqu’il pourrait carrément arriver demain ou après-demain. Dans The National Anthem, on voit que les politiques sont plus que jamais sensibles aux sondages d’opinion, mais plus encore aux retours des réseaux sociaux, et ces derniers sont comme on le sait dans l’immédiateté, dans le sensationnel et la news en temps réel. C’est ainsi qu’une princesse de la Famille Royale est enlevée par un fou qui demande pour toute rançon que le Premier Ministre sodomise une truie à la télévision en direct. Evidemment cela paraît d’abord d’un ridicule absolu, mais peu à peu, les réseaux sociaux s’enflamment dans un sens puis dans l’autre, et on voit le politique pieds et poings liés avec une société malade de téléréalité et sans discernement aucun. La morale de l’histoire est d’autant plus noire et grinçante, et c’est une ironie qui se poursuit jusque dans les derniers plans, à l’image de toute la série qui se plait à enchaîner révélations sur twists et faux-semblants au vitriol.

15 Million Merits fournit un contraste assez saisissant puisqu’on ne verra jamais de cet épisode que des scènes en huis-clos et jamais en extérieur. Un garçon qui vit dans une chambre grande comme une boite à chaussure, et faite uniquement d’écrans, passe ses journées à pédaler sur un vélo afin de gagner sa vie. Il collectionne des sortes de crédits qui lui permettent de ne pas subir les publicités obligatoires (avec alarme stridente si l’oeil n’est pas ouvert et dirigé) d’émissions de téléréalité débiles ou de programmes pornos immondes. L’objectif de tous (comme de beaucoup de jeunes aujourd’hui) est de passer et gagner à une sorte de « The Voice » de l’époque. Le garçon rencontre évidemment une jeune fille dont c’est le rêve ultime. Il l’aide pour participer à l’émission, et il va d’autant plus réaliser la vilenie et l’incurie du système en place. L’épisode est sans doute le plus futuriste, mais tellement actuel dans sa morale et dans l’horreur sociétale que l’abêtissement global télévisuel (et autre) nous prépare.

La troisième partie de cette saison The Entire History Of You est une drôle, mais terriblement ironique, anecdote qui viendra sans doute à l’idée de quiconque s’est projeté dans une société où des machines comme les Google Glass sont légions, et plus prosaïquement dans le cadre d’un couple ! Nous sommes donc dans quelques années, et nous possédons presque tous des minipuces implantées derrière l’oreille (appelées « graines ») qui permettent simplement d’enregistrer notre quotidien. Il se passe alors ce qui arrive déjà pas mal aujourd’hui, c’est-à-dire que les gens passent leur temps à se rediffuser ce qu’ils ont vu ou vécu sous forme de « re-do » (« redite » on pourrait traduire) sur des écrans disponibles chez quiconque. De la blague de potache, à l’exclusion de celle qui avoue ne pas être équipée, à ceux qui sont obnubilés par ces images, cette fable romanesque nous emmène bien plus loin dans la destruction d’un couple hanté par le passé et ses erreurs.

Le premier épisode de la seconde saison Be Right Back est sans doute le plus émouvant et remarquablement mis en scène. Encore une fois, l’idée sous-jacente est assez simple et connue. Des robots sont assez évolués pour correctement imiter les hommes, et à partir des données récoltées de profils de réseaux sociaux, on est capable de créer des personnalités synthétiques absolument identiques à l’usager du réseau social. Une jeune femme perd l’homme de sa vie, et se découvrant enceinte, elle cède à la proposition d’une amie qui lui parle de ce « service ». Elle commence donc par converser par email avec son défunt mari, et finalement elle fait l’acquisition d’une réplique robotique ultraréaliste. Mais si on pouvait croire que la copie était parfaite, elle réalise que ce clone est loin d’être son mari.

Dans White bear c’est l’épisode façon « Quatrième dimension » par excellence. Une femme se réveille avec un terrible mal de tête dans une maison abandonnée, elle croit se souvenir de bribes de choses comme de sa fille ou son mari, et d’être poursuivie. Rapidement, elle repère des gens équipés de téléphones mobiles qui la prennent en photo en gardant leurs distances, tandis que des meurtriers dingues lui courent après pour la tuer. Elle parvient à s’échapper avec une autre jeune femme qui lui explique un peu plus la situation. La chute est absolument impossible à deviner, et elle en est d’autant plus vertigineuse. Je n’en dis pas plus.

Le dernier épisode The Waldo Moment renoue avec la satyre politique du tout premier épisode de la série. Cette fois c’est une marionnette artificielle qui devient peu à peu une personnalité politique. Un peu grâce au ton décalé de son auteur, et encore aux réseaux sociaux et au délitement de la notion même de politique par notre société, un ours bleu nommé Waldo, se présente et gagne les législatives… Et ce n’est que le début de sa carrière !

Cette série vaut mieux que des centaines tentatives d’explications et de recherches sociologiques sur l’impact des technologies sur notre société. En cela, je lui trouve des qualités extraordinaires, tant dans l’écriture, la réalisation ou l’efficacité de ses démonstrations. A voir ? Oui oui c’est ça.

Black Mirror

8 Commentaires

  1. Je suis en train de savourer cette série et je suis vraiment accro. La photographie est très belle, les acteurs bons (on a même le plaisir de retrouver le très #Graou Tom Cullen dans « The entire story of you » :D ), le sénario bien ficelé, le tout baigne dans une ambiance douce-amère délicieuse (15 Million Merits est d’un cynisme abyssal).
    A voir absolument.

  2. Tu imagines bien que je suis d’accord ^_^. Par contre, « Battlestar Galactica » m’a moins convaincue, j’ai été dérangée par un sous-texte religieux qui ne m’a pas parlé. Par contre, je citerai « Firefly », un de mes chouchous (mais je suis une fan de Whedon – pré-Avengers par contre).

  3. Oui, je suis bien d’accord avec toi. Je trouve qu’elle illustre super bien notre tendance au pire – surtout quand joue l’inévitable effet de masse. Mais quel cynisme aussi… C’est produit par Zeppotron, une filiale d’Endemol…

  4. Ooooh yes ! Black Mirror m’a secoué aussi ! J’ai surtout adoré certains épisodes precis :

    Le film sur les concours de talents avec vote du public est exceptionnel formellement, et glaçant, parceque si peu éloigné de la cynique réalité. D’un côté de l’écran comme de l’autre.

    Celui concernant le Premier Ministre britannique et son « gage » absurde et monstrueux, m’a frappé comme metaphore puissante, à la fois de la politique et du terrorisme.

    L’episode où un être aimé disparu est cloné par une application, m’a vachement touché. Parcequ’on en est là. Le « retour immédiat et definitif de l’être aimé » , même si ce n’est que sous forme d’erzatz…on pourrait tous tomber dedans.

    Et enfin , l’épisode où un personnage de cartoon nommé Barjo . Heu, pardon, Waldo, destiné uniquement à faire marrer les gosses, se retrouve propulsé véritable figure politique (et avant tout médiatique), puis en vient à mettre en péril l’équilibre d’un pays entier, est juste…hum…hélas…visionnaire.

    La télé des Anglais est juste incroyable, en ce moment. (Vous avaez vu la série Utopia?)

    Je regarde le paysage audiovisuel français.

    Et je me dis : Où est Charlie ?
    (Brooker)

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