Délivrance (ou pas vraiment, mais si finalement)

Delivrance 1972

Max Donzel a récemment participé à un podcast, et c’était (évidemment) tout à fait passionnant à écouter. Il évoque notamment la représentation des queers 1 dans le cinéma et la télévision. Evidemment il y a à boire et à manger, mais on peut être drôlement content de vivre aujourd’hui au moins pour le choix actuel en la matière. Ecoutez-le c’est vraiment très bien, et ce podcast est aussi une bonne source à laquelle s’abonner.

Maxime parle notamment de la pauvreté des représentations dans les productions de sa/notre jeunesse (après vérification, il a un an de moins que moi, huhuhuh), et il raconte une anecdote qui m’a immédiatement remémoré ma propre expérience. Il s’agit de ce truc que vous avez regardé jeune en famille, et qui présente un personnage ou une scène qui ne vous donne pas du tout envie de faire votre coming-out, et encore moins de devenir pédé. Max se souvient d’un téléfilm avec un couple gay qui se fait agresser, pour moi c’était une diffusion à la télé un soir du film de 1972 de John Boorman, « Délivrance ». Le film est devenu culte pour la fameuse scène d’introduction du joueur de banjo consanguin, mais également pour une descente aux enfers bouleversante de quatre américains moyens, et il a eu l’Oscar du meilleur film. C’est un très bon film quoi, un truc à voir.

Sauf que le film est également connu pour cette scène qui m’a traumatisée, et qui me traumatise encore rien qu’à y penser. C’est l’image là en haut de l’article (je la mets en catharsis)… Brrrr. C’est très simple, l’intrigue majeure du film c’est que les 4 amerloques de la grande ville viennent faire un trek dans un coin paumé qui va bientôt être recouvert par un lac artificiel suite à la construction d’un barrage. Lors de leur descente de la rivière, ils tombent sur deux frangins complètement dégénérés qui les menacent avec leurs flingues, et l’un d’eux viole un des quatre gars. Et le viol est particulièrement graphique puisqu’on voit très bien la scène, et notamment le pauvre gars (qui est le « petit gros » de la bande) qui se fait enculer alors que l’autre lui demande de couiner comme une truie. La scène est selon moi insoutenable, et étrangement c’est également celle qui fait « rire tout le monde ». J’ai du mal à croire que les gens trouvent cela vraiment drôle, je pense que c’est plus un moyen de refoulement et de ne surtout pas d’appesantir sur ce cauchemar hétéro par excellence (homo aussi évidemment, j’insiste plus là sur l’acte de sodomie en tant que telle, et le coup de la truie qui appuie plus encore sur l’idée d’humiliation ultime).

Je me souviens avoir été vraiment choqué par cette scène, et mes parents également qui clairement se sont dits que ce n’était pas une bonne idée de nous avoir fait regarder ça. Mais bon, une fois que c’est fait, c’est fait ! Et le pire dans tout cela, c’est sans doute la manière dont j’ai repensé à ce truc, et même sur le moment. Je souviens à la fois du choc parce que regarder un truc de cul avec ses parents il n’y a rien de plus chelou et awwwwkkkkkward, mais aussi de l’horreur que me renvoyait une relation homosexuelle (avec 10 000 guillemets), alors qu’on en voyait absolument pas à l’époque à la télévision ou ailleurs, et aussi je dois avouer une sorte d’excitation tout de même en repensant à cette scène (ouai je suis tordu, ça date pas d’hier huhuhu), et en bonus bien évidemment le sentiment de culpabilité et la sensation d’être encore une belle engeance incurable. Que des trucs bons pour l’égo et mon épanouissement en tant qu’adolescent, comme vous pouvez l’imaginer. Et comme à l’époque mon autre référence cinématographique c’était « La cage aux folles », inutile de dire que les « role models » ne pullulaient pas dans mon univers. Rétrospectivement, je me dis que je mérite vraiment mes galons d’homosexuel professionnel avec toutes ces embûches et ces difficultés qu’on a placées sur mon cheminement vers moi. Hé hé hé.

J’imagine que j’ai aussi zappé par manque de culture ou de finesse, les maintes histoires homos qui émaillent les productions hollywoodiennes depuis toujours, c’est assez dingue évidemment quand on regarde The Celluloid Closet. Et du coup, c’est simplement plus vieux que j’ai enfin pu voir des films qui ont commencé à me parler. Je crois qu’il y a une exception avec un film de 1982 que je n’ai vu que dans les années 90 justement : « Victor Victoria ». Les personnages gays sont certes caricaturaux mais il n’y a finalement pas trop de moquerie, et on y parle relativement sans ambages.

Je pense que je suis influencé par mon propre âge, mais c’est vraiment entre 1994 et 1996 que tout s’est enclenché (18 à 20 ans pour moi). Et dans le plus avant-gardiste, je pense que c’est clairement la série « Absolutely Fabulous » créée par les incroyables Jennifer Saunders et Dawn French en 1992, avec la fabuleuse fabuleuse Joanna Lumley (inconesque Purdey de « Chapeau melon et bottes de cuir » version eighties). La série était gay de A à Z, même si portée par deux hétérosexuelles, mais c’était à la fois un tribut, un hommage, une référence, une mise en boite, une sublimation !!! Je pense que les messages étaient encore subliminaux à bien des égards, mais elles y allaient vraiment très fort, et l’homosexualité était dépeinte avec un regard positif sans ambiguïté aucune et tout en restant dans un gay kitsch camp des plus flamboyant.

Après deux monuments selon moi que sont le téléfilm « Priest » (1994) avec Linus Roach, et surtout « Beautiful Thing » (1996), m’ont vraiment carrément bouleversé. Des histoires où l’homosexualité et le coming-out sont évidemment 2 des thèmes majeurs, mais qui se terminent bien (et là je me disais « oh merde vraiment, ça peut bien se terminer ?? »). Il est à noté qu’en ce domaine, les productions britanniques ont ouvert la voie, chapeau les grands-bretons ! A la même époque des films sur le SIDA ont aussi permis de parler d’homos, évidemment « Philadelphia », mais c’était vraiment vu et filmé par des hétéros. Alors qu’à l’opposé, le barré « Jeffrey » m’avait marqué par son côté irrévérencieux et assumé, et par une culture gay new-yorkaise que je n’avais alors qu’envie de connaître (d’où le fait de m’être ensuite renseigné sur « Stonewall » d’ailleurs). À la même époque, on a aussi le cultissime « Priscilla, folle du désert » (1994) qui est encore aujourd’hui une des plus chouettes comédie queer à mon avis. Et le choix de Terence Stemp en Bernadette est tellement génial et fort pour l’époque. C’est drôle aussi de reconnaître là la première vague drag-queen !!

Je passe un week-end à Londres en 1999, et mon pote Fabrice me prête une VHS en me disant « tiens regarde, c’est POUR TOI ». Je regarde circonspect cette mini-série anglaise « Queer as Folk ». *Oooooh my!!!* Cette série est un feu d’artifice intérieur, enfin ce qu’on vit, nos histoires, nos conneries et nos amours. Petit à petit, ce sont même des films plus indépendants et singuliers qui m’ont pris par surprise et m’ont encore donné des personnalités différentes et d’autres facettes gays à découvrir. Je pense notamment à Tarnation en 2004 (tout début du blog !!) qui fut une drôle de claque en la matière (Jonathan Caouette si tu m’entends ^^). En 2001 c’était aussi « Hedwig and the angry inch » dont l’histoire et les personnages m’ont durablement marqué.

Evidemment, il y en a encore aujourd’hui, et pas vraiment plus qu’avant, mais on atteint un chouette niveau de diversité côté typologies de pédé, et un phénomène presque syncrétique aujourd’hui qui voit des mélanges d’intrigues gay/hétéro qui fonctionnent assez bien. En attendant, je retiens 3 ce film anglais : « Weekend » (2012) et la série américaine « Looking » (2014) comme étant les œuvres les plus marquantes selon moi 4, de ces dernières années. J’adore leur représentation des homosexualités, et leur côté résolument « gay », mais tellement qualitatives qu’elles transcendent un simple statut d’objet d’identification. Elles parlent à tout le monde, elles rendent service à tout le monde. Et d’un seul coup, l’identification ne devient que secondaire, ce qu’on avait déjà bien réalisé quand on a vécu toute sa vie en tant qu’homo qui n’avait que des références hétéros (on y arrive, si si).

La diversification des productions s’accompagne aussi d’un foisonnement qui n’est pas toujours garant de qualité. Ainsi la clientèle gay est la cible d’une ribambelle de téléfilms parfois indigestes à coups de bluettes amoureuses plus ou moins minables. Mais du coup les ados gay ont aussi leurs films « teen-ager », et pourquoi pas ? Je pense notamment à « La tentation d’Aaron » (2003) que j’ai trouvé complètement débile, mais qui est culte pour plein de potes ! Mais moi j’ai beaucoup aimé « 4th Man Out » (2015) alors que c’est clairement de la série B. Mais cette histoire d’amitié tellement forte et à l’humour d’une lourdeur toute amerloque, de 3 potes hétéros qui mettent tout en oeuvre pour aider le 4ème qui leur avoue son homosexualité, a touché mon petit cœur de midinette. Je pense aussi à des web séries qui explorent des sous-genres, ou bien qui permettent de transformer l’essai. Il y a « Eastsiders » (2012) qui passe sur Netflix et qui vaut le coup d’oeil, ou même « Hunting Season » (2012) qui est un peu faiblard mais a quelques mérites (dont la peinture assez exacte d’un milieu gay aussi caricatural que précis !).

Ce qui me plait encore plus aujourd’hui, c’est que de nouvelles séries me font même dépasser mes vieux crédos, et qu’à 42 ans, je m’émerveille, et continue encore à grandir sur des sujets connexes. Et s’il y a un bon sujet à travailler, c’est bien celui du genre et des représentations genrées. « Sense8 » (2015) a été pour moi un énorme choc avec une série qui transcende les orientations sexuelles et les genres, et est emballant à bien des titres. Ça a pour moi vraiment mis des mots et des illustrations sur cette notion de « queer » dans laquelle je me reconnais depuis 20 ans. La série, en outre, propose une vision universelle dans les lieux, les cultures, les désirs qui a beau être utopique, a au moins le mérite de faire du bien, et proposer une vision (presque dystopique à certains égards) qui m’excite bien plus que les programmes politiques actuels.

« Transparent » (2015) et plus récemment le brillantissime « Pose » (2018) complètent encore cette impression en proposant un zoom sur des transgenres, et sur deux espaces-temps très différents : l’une aujourd’hui chez des juifs blancs de Californie, l’autre dans la scène « Ballroom » des années 90 donc blacks et latinos sur fond d’épidémie de SIDA. J’ai beau être un indécrottable pédé-cisgenre-beige, je me suis senti une vraie proximité avec ces histoires, et ça m’a encore plus démontré que le « genderfuck » auquel j’aspire est bel et bien possible.

Je ne pense pas que la représentation soit essentielle surtout quand on parle de « clichés », et j’ai du mal à suivre les reproches couramment exprimés par des gays en disant « oh c’est naze, c’est cliché ». Les clichés vus comme négatifs ne m’inquiètent pas non plus, je pense qu’il faut les assumer, et souvent les détourner ou les embrasser plus encore. En effet tout va bien selon moi dès lors que cette représentation est plurielle et variée, exactement comme un hétéro n’est pas toujours dépeint de la même manière (sinon on se ferait chier ^^). Donc le trans serial killer est acceptable (de Norman dans « Psychose » au « Silence des agneaux ») dès lors qu’il y a une série comme « Transparent » ou « Pose » qui permet de voir toutes sortes de « gens ». « Pose » m’a aussi fait réaliser l’importance des rôles joués par de vraies trans, et pas du tout par militantisme, juste parce que c’est mieux joué (Maxime en parle également dans le podcast) !! Et récemment j’ai eu l’occasion de constater que certains films auraient été juste bien mieux joués par des gays que des hétéros. Simplement en considérant la qualité de jeu, mais c’est bien que ça ne doit pas une règle stricte, et que naturellement (même si ça n’a rien de naturel, et que c’est plutôt une action militante assez affirmée) les rôles queer soient de plus en plus incarnés par des queers.

PS : J’ai fait un post il y a bien longtemps où j’évoque mes films « gay » préférés, et aussi mes bouquins préférés qui *contre toute attente* sont à classer dans la même catégorie.

  1. Je suis de plus en plus usager de ce terme qui me convient follement mieux que l’acronyme sans fin LGBTQI+. C’est le terme selon moi inclusif à mort, même pour les hétéros pas coincés du cul qui peuvent s’y reconnaître. ^^
  2. On est depuis un petit peu passé à autre chose, mais ça reste une thématique très classique, et après tout sujette à toutes les possibilités, des plus sombres aux plus lumineuses.
  3. Eh oui je suis un homme cis-genre blanc gay, je ne l’ignore point
  4. Andrew Haigh étant embarqué dans les deux, j’imagine que ce n’est pas un hasard !!

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